PRINCE DE NEVCHATEL ET DE WAGRAM
LE maréchal Herthier a trouvé dans le général Derrécagaix un historien des plus compétents, des plus autorisés, des plus ditrnes de retracer cotte grande vie.
La partie intéressante de cotte superbe, utile carrière s'est passée dans le sillon de Napoléon. Pour la suivre dans toutes ses péripéties, il faudrait recommencer la description de toutes les guerres de l'épopée; nous nous bornerons à rappeler les circonstances qui font le mieux ressortir les qualités éminentes du collaborateur le i)lus nd»le, le plus utile du grand maître de la guerre.
<i'est au début de la campagne d'Italie do 171)0
Kie Berthier est devenu le chef d'état-major di' apoléon. Il avaif inoment-là (Quarante-
deux ans : né à Versailles en 1753, Berthier (Louis-Alexandre) était entré dans l'armée comme ingénieur géographe, et avait servi en Amérique sous La Fayette. En 1789, il fut major général de la garde nationale de Versailles; puis il fut attaché à l'état -major de Luckner; puis à celui de l'armée de Vendée; et enfin de l'armée des Alpes. Il avait déjà une grande expérience du service d'état-major, quand il devint l'auxiliaire de Napoléon en 1796.
Dès cette première campagne, Napoléon et son chef d'état-major se sentirent en confiance. L'un, le jeune général en chef actif, intelligent, décidé, entreprenant, énergique; sachant attendre que les événements prissent tournure; et, alors, se décidant avec une rapidité foudroyante; ayant besoin pour réussir de faire transmettre sa volonté à ses troupes, sans perdre une minute. L'autre, le chef d'état-major obligé d'être toujours prêt, de jour et de nuit, à bien saisir la volonté de son chef,' et à la transmettre clairement, sûrement, rapidement, à tous les échelons de l'armée; suivant le commandant en chef dans ses chevauchées; se tenant près de lui pendant la bataille, s'ingéniant au plus fort de la mêlée pour faire arriver à temps, et bien comprendre, ses ordres. Pour remplir ce rôle à la satisfaction
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de son chef, comme il l'a fait si utilement dès leur première campagne, et ensuite dans toutes les «guerres dirigées par Napoléon, il a fallu à Berthier des qualités exceptionnelles, non seulement d'ordre, d'intelligence, de calme, mais oncore de résistance physique.
L'expédition d'Egypte fut ensuite pour Berthier,
• t pour les excellents officiers qu'il avait choisis •omme collaborateurs, une école dure, souvent dangereuse, mais instructive et précieuse pour introduire dans cet important service de l'étatmajor des habitudes d'ordre, de clarté et de précision.
Pendant Ui Consulat, Berthier fut ministre de hi guerre ; il sut mettre de l'ordre dans le « chaos de l'armée », et développa, pour atteindre ce I "sultat, un travail des plus considérables. Puis/ il Kprit ses fonctions de chef d'état-major de Napoléon dans la campagne de 1800, (jui se termina *ii promptemenl, si brillamment, à Marengo.
Après celte guerre, il fut ambassadeur extraor-
• i inaire en Espagne; il reprit ensuite ses fonctions de ministre de la guerre; présida à Torganisalion des armées, à l'installation du camp de Boulogne, à la création des corps d'armée; et fut nommé maréchal en tête de la première liste.
En 1805, il redevint le chef d'état-major, le
major général de la « Grande Armée » ; définissant lui-même son rôle auprès de son chef, en s'intitulant, dans les situations de l'armée : « Le ministre de la g-uerre, major général, expédiant les ordres de Sa Majesté! »
Les ordres qu'il eut à expédier débutaient en général par : « L'Empereur ordonne que... », et comprenaient textuellement la teneur de l'ordre, tel que l'Empereur l'avait dicté. Parfois, Berthier ordonnait lui-même, en raison de ses fonctions de ministre de la guerre, qu'il remplissait parallèlement à celles de major général.
Pour assurer, surveiller la transmission des ordres, pour s'occuper des camps, des cantonnements, des marches, des renseignements topographiques indispensables, pour diriger les services administratifs,... le major général avait besoin d'un personnel considérable. Aussi était-il entouré de nombreux officiers d'ordonnance; de plusieurs généraux et officiers, « employés près du major général » ; et enfin de l'état-major proprement dit, réparti en trois groupes ayant chacun à sa tête un aide-major général du grade de général.
Le rôle personnel du major général consistait à maintenir l'ordre et la régularité dans ces importants rouages; et aussi à vérifier la clarté de la rédaction des ordres transmettant la volonté de
rhlmpereur; enfin à s'assurer de l'arrivée à destination de ces ordres. C'était un travail considérable, qui demandait un esprit sur, exact, touj«>urs éveillé. Bertliier y excella.
.\.t|.unuii fut encliiiiiU' des services de lierthier jMMidant la campagne de 1805, jalonnée par Ulm ot Austerlitz: — il lui témoigna sa satisfaction en 1»' créant prince régnant de Neuchatel. — Dans la campagne de 1800-1807, au milieu des événements <[ui amenèrent léna, la destruction complète de l'armée prussienne, puis Eylau, Fried- I iiid, Bertliier continua à servir pour le mieux dans ses grandes fonctions. Après Eylau, il sembla que la a Grande Armée » avait atteint la limitf de ses forces; bien des caractères s'aigril'iit 11 n'en fut rien pour Bertliier. qui sut conserver sa sérénité, et son attitude modeste, eiïacée flerrière l'Eniporeiir.
A l'issue de celte glorieuse cani|)agne, l'Empe- I •Mir le nomma vice-connétable et le maria à une nièce du roi de Bavière. Le ministère de la iruerre fut confié au général Clarke.
•Vprès avoir rempli son rôle de major général «Il Espagne, Berthier fut rbargé, au commence-
ment de 1809, de commander l'armée du Danube, en attendant l'arrivée de l'Empereur. L'irruption de l'archiduc Charles le surprit et mit notre armée en mauvaise posture. Accouru en toute hâte, Napoléon manifesta très vivement son mécontentement à son major général; mais il ne lui en garda pas rancune. Et à l'issue de cette mémorable campagne de 1809, dont les batailles s'appellent Eckmiilh, Essling, Wagram, après les énormes services rendus par Berthier pour concentrer toutes les forces disponibles, et rendre possible le deuxième passage du Danube, l'Empereur témoigna hautement son estime et son affection à son major général en le créant prince de Wagram, et en augmentant ses dotations de 8o0 000 livres de rentes.
En 1810, Berthier fut envoyé à Vienne comme ambassadeur extraordinaire pour demander, au nom de l'Empereur, la main de l'archiduchesse Marie-Louise.
En 1812, la campagne fut particulièrement dure pour le major général, non seulement parce que l'armée avait atteint des proportions énormes, qu'elle comprenait des troupes de toutes nations, que les opérations furent pénibles, que les services de l'arrière présentèrent les plus grandes difficultés ; mais encore parce que, préoccupé des
hasards de sa gigantesque entreprise, énervé par les nouvelles d'Espagne, l'Empereur était devenu irritable comme ses maréchaux; et manifestait facilement son mécontement, parce qu'il était mécontent de lui-même.
Et puis, Berthier avait cinquante-neuf ans; il devait trouver plus dur qu'autrefois son service auprès de l'Empereur : forcé de le suivre partout, logé sous son toit; le voyant constamment entrer <lans son cabinet; ou appelé ii toute heure du jour ou de la nuit auprès de lui; dans une seule nuit, l'Empereur le fit venir dix-sept fois. Ces obligations étaient d'autant plus pénibles que Napoléon exigeait une étiquette des plus rigoureuses. Jamais, même de nuit, le major général ne se présentait à lui (jue dans une tenue complète, botté, éperonné, l'épée au coté.
.Malgré ces fatigues, le dévouement de Uertliier ne se relAcha pas; et, pendant l'abominable r^îlratte, il prêcha d'exemple auprès de ses officiel» pour leur rappeler ce (ju'ils devaient à l'armée.
En 1813, il présida à l'exécution des ordres de son .souverain pour la réorganisation de nos forces; il fut constamment aux cotés de l'Empereur pendant la campagne.
îl en fut de même en 1814; et il continua à s»Tvir fidMenif'Mt. aiïfMtufimfnM'uf Xattoléoft jns-
qu'à l'abdication. Alors, se croyant autorisé par le départ de l'Empereur, il se rallia aux Bourbons, un des derniers maréchaux. Puis, peut-être sur les conseils d'une femme qui a joué un rôle considérable dans sa vie, il lit au nouveau gouvernement des protestations de dévouement qui furent trouvées exagérées par l'ancienne armée. Il accepta même de commander une compagnie des gardes du corps, à coté de Marmont; il y eut une compagnie Wagram auprès de la compagnie Raguse. La masse de ceux qui gardaient le souvenir de Napoléon en fut attristée; et cependant il n'y a pas de comparaison à faire entre la conduite des deux marécliaux.
A la rentrée de File d'Elbe, lierthier accompagna Louis XVIII jusqu'en Belgique; puis il fut autorisé par le roi à rejoindre la princesse sa femme en Allemagne, à liamberg. Le i"juin 1815, un régiment de cavalerie russe traversait la ville, pour rejoindre l'armée d'invasion de la France. Berthier monta à l'étage supérieur du cliateau, dans la chambre de ses enfants, et se hissa sur un fauteuil dressé sur une petite estrade près d'une fenêtre, pour suivre à la lorgnette le régiment qui s'éloignait dans la campagne. Pris de vertige, le prince deWagram fit basculer le fauteuil, tomba par la fenêtre au pied du château et fut tué sur le coup.
A Sainte-Hélène, Napoléon a manifesté ses n'grets de s'être vu abandonné par Berthier. < >ui, il eût été bien de voir Berthier aux cotés de ri:]mpereur pour sa dernière campagne. Toutefois, il ne faut pas oublier que, pendant sa glorieuse carriL'ir. l'Empereur n'a eu qu'à se louer de son major général, et qu'il lui a donné constamment les preuves les plus éclatantes de son estime et de sa satisfaction :
Après leur première campagne d'Italie, le Premier Consul chargea Berthier, avec l'illustre savant. Monge, de porter à Paris le traité de C.ampo-Formio; à cette ï)ccasion, il écrivit au Directoire « qu'il ne pouvait pas lui envoyer deux hommes plus distingués, dans des genres si diffé- [♦•nls ». A la première promotion des ^[aréchaux d'Kmpire, Berthier fut nommé en tête de la liste; »'t, en même temps, il fut fait grand-veneur. En 180(1, il fut créé prince régnant de Neuchîltel; en 1807, vice-connétable, en ISOÎ), prince de Wagram: et ses dotations sncc(;ssives dépassèrent I 200 000 livres de rentes. Enlin, immédiatement après Waterloo, Napoléon s'est écrié : « Si j'avais eu Berthier, je n'aurais pas (;u ce malheur! » Et il était dans le vrai, bien des fautes d'élat-major ont été commises, en I8I.">, eu l'absence de l'illustre major général.
On a voulu comparer Berthier à de Moltke. C'est impossible, car il y a une différence absolue entre la manière dont on comprenait en France le rôle du chef d'état-major, du temps de Napoléon, et celle qui a été adoptée en Prusse, à la suite des études mémorables provoquées par le désastre d'Iéna, et qui a été appliquée en 1866 et 1870.
Napoléon avait le génie des détails comme celui des ensembles. Il ne se bornait pas à concevoir et à diriger seul ses opérations; il en prévoyait, et étendait ses ordres, jusqu'aux derniers détails. Le chef d'état-major n'avait rien à prévoir; il n'avait qu'un simple rôle de transmission, dans lequel Berthier excella.
En Prusse, depuis 1813, le chef d'état-major est devenu le confident obligatoire du commandant en chef pour la conception et la direction mêmes des opérations. Dès que la pensée du général en chef est arrêtée, il appartient à son major général de la mettre en œuvre, de combiner les mouvements qui en résultent, d'en assurer l'exécution non seulement en avant, vers l'ennemi ; mais à l'arrière pour assurer le ravitaillement et l'approvisionnement de l'armée, les services administratifs, comme les services sani-
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taires et autres. Le major «général prussien est devenu une personnalité bien autrement importante que notre chef d'état-major; et si, comme cela est arrivé plusieurs fois, le général en chef lui abandonne même l'enfantement de la pensée directrice, il arrive alors à suppléer entièrement son chef, et à l'effacer en quelque sorte devant l'opinion publique. En Allemagne, cette substitution d'influence n'a pas présenté jusqu'à présent d'inconvénients; parce que le commandant en chef est presque toujours le souverain, et qu'il est dans les attributions du souverain d'utiliser, au mieux des intérêts de la patrie, les talents de ses sujets. Le prestige du Roi n'a pas été diminué par l'initiative qu'il a laissé prendre à son major général.
Telles furent les .relations de service du roi Guillaume avec son major général de Moltke. Nous savons, malheureusement trop, les résultats niivquels ces relations ont abouti.
I ,fî système est inapplicable dans une république. Vis-à-vis d'un gouvernement responsable lui-même envers le parlement et la nation, il ne peut y avoir, sur chaque IhéjUre d'opérations, qu'un seul chef militaire nettement, entièrement responsable. La responsabilité de la direction des opérations ne peut pas être partagée entre le
commandant en chef et le chef d'état-major. Celui-ci doit être strictement subordonné au commandant en chef.
D'un autre coté, le système d'utilisation de l'état-major de Napoléon : du chef faisant tout par lui-même jusqu'aux moindres détails, ne se servant de son état-major que pour transmettre ses ordres tout préparés, sans lui laisser parfois le temps d'y réfléchir, d'en prévoir les difficultés, a donné de mauvais résultats, même avec Napoléon, dans ses dernières guerres; il a contribué à nos désastres en 1870.
Il a besoin d'être perfectionné, corrigé. C'est là une des questions les plus graves pour la défense, la sécurité de la patrie. Avec nos admirables, incomparables troupes de toutes armes, la France pourra envisager l'avenir en toute sécurité, quand elle sera certaine Je la préparation complète à la guerre non seulement du haut commandement, mais des états-majors de ses armées, et qu'elle aura fait assurer par la Loi la bonne utilisation des états-majors à la guerre.