LE PRINCE PONIATOWSKY
Smolensk, à la Moskowa; à Malo-Jaroslavetz où il fut grièvement blessé.
En 1813, on le retrouve à la tête du 8^ corps, se conduisant autour de Leipzig avec une valeur qui lui vaut d'être créé maréchal de France. Trois jours après avoir reçu le bâton de maréchal, il tombait au service de la France dans les circonstances les plus tragiques :
Il s'était battu vaillamment, héroïquement pendant les trois journées de la sanglante a bataille des Nations » ; avait lutté jusqu'au bout dans la soirée du 18 octobre, et soutenu la retraite de notre armée dans la nuit du 18 au 19. Quand il voulut se retirer à son tour, sous la pression do l'ennemi qu'il avait arrêté jusque-là, pour couvrir nos autres troupes, il trouva le pont, notre unique moyen de retraite, détruit par une explosion.
Plutôt ([ue de se rendre à l'ennemi, le prince poussa son cheval dans la première rivière, la Pleisse, et, malgré ses blessures, malgré le feu de l'ennemi, réussit à la franchir; puis il se jeta dans l'Elster, la traversa, et parvint à atteindre le pied des berges escarpées qui bordent la rivière en cet endroit. Alors, au moment où il allait être sauvé, son cheval se renversa sur lui en escaladant la berge, et se noya avec son vaillant, glorieux cavalier.
ir,
Le coi'ps du prince a été retrouvé cinq jours après ce funeste événement. Il a été enterré à Gracovie, dans le caveau des rois de Pologne.
Que cette grande, noble figure de preux, de prince d'une valeureuse nation douloureusement écrasée, reste à jamais gravée dans les cœurs, non seulement de la Pologne dont il a été l'un des derniers défenseurs; mais de la France, pour laquelle il a versé son sang si généreusement, si vaillamment, et est mort en héros!
LE maréchal marquis de Grouchy est le dernier nommé des maréchaux de l'Empire. Il a été promu le 5 avril I8I0, quelques semaines avant Waterloo. Ce fut la juste récompense d'une lonirue et brillante carrière, de services signalés rendus tantôt à la tête de troupes de cavalerie, tantôt à la tête de divisions d'infanterie, dans la plupart des guerres de la Révolution et de l'Empire.
Né à Paris en 1766, le maréchal de Grouchy entra au service à quatorze ans, comme aspirant du corps royal de l'artillerie de marine. En 1781, il obtint une sous-lieutenance dans les chevauléf^ers; en 1786, il servit dans les gardes du corps avec rang de lieutenanl-cohmel.
En n93, après avoir commandé, comme colonel, des régiments de dragons et de hussards, il servit dans l'armée de l'Ouest sous Caudaux, comme général de brigade commandant de Tavant-garde ; puis il fut destitué avec son chef, Ffîdevint simple soldat; et aussitôt après fut repris
comme chef d'état-major, par Ganclaux, rentré en grâce; puis par le général Hoche.
Il ne tarda pas à avoir la confiance entière de ce dernier ofhcier général, et prit part sous ses ordres à l'expédition, non réussie du reste, d'Irlande. On a voulu incriminer l'intervention de Grouchy dans cette expédition. Voici exactement quel a été ce rôle, en tenant compte des documents les plus sûrs :
Le corps expéditionnaire formé par Hoche comprenait 15 500 hommes. Grouchy en commandait le corps de bataille, infanterie et cavalerie. L'embarquement se fit à Brest, le 12 décembre 1793, sur une flotte comprenant 43 voiles. La flotte fut dispersée au passage si dangereux du Raz; la division qui transportait le corps de Grouchy arriva néanmoins en vue de l'Irlande et y fut ralliée par d'autres divisions; mais le vaisseau qui portait le général en chef Hoche, et l'amiral commandant la flotte, n'arriva pas; le mauvais temps l'avait entraîné au loin. Alors les contre-amiraux tergiversèrent; et malgré l'avis formel de Grouchy qui voulait faire débarquer les troupes quand même, ils s'appuyèrent sur le manque de précision de leurs instructions, et sur le mauvais état de la mer qui était démontée, pour appareiller et rentrer à Brest.
L'attitude de Grouchy, dans cette circonstance, a donc été parfaitement correcte; les rapports officiels, envoyés immédiatement après l'événement, en font foi. Il n'y a pas lieu de tenir compte des insinuations malveillantes qu'on a voulu faire à cet égard, plus tard, à l'époque où il a été à la mode de faire du Maréchal le bouc émissaire de Waterloo. On a voulu l'achever, en revenant sur son passé, et en soulevant d'autres accusations; mais elles ne tiennent pas debout.
En 17iJ7-98, on le trouve commandant d'une division à l'armée d'Angleterre, puis à l'armée de Mayence; et presque aussitôt à l'armée d'Italie, où il se distingue et se fait blesser à Novi.
En 1800, il arrive à l'armée de Moreau, la veille de Ilohenlinden, et prend part utilement, glorieusement, à cette victoire, côte à côte avec Ney. Puis il sert en Italie.
Dans l'armée de Boulogne, à Utrecht, il est k \n tête d'une des divisions de Marmont; et prend part à c<' titre aux événements d'Ulm, de 1805, puis aux opérations sur la frontière de l'Italie.
En 1800, il commande une division (h; la ravalerie de réserve sous Murât, et se fait citer souvent dans la mémorable poursuite qui amène lécrasement des Prussiens, après léna. Puis, k la lin de cette campagne, il fait partie du corps de
cavalerie de Bessières, et intervient avec la plus grande énergie dans la sanglante charge d'Eylau, où il a son cheval tué sous lui et ses habits troués par les balles. A Friedland, il couvre l'extrême gauche de nos formations, et a à charger vigoureusement d'un bout à l'autre de la bataille. L'Empereur le fait grand-croix de la Légion d'honneur.
En 1808, il combat en Espagne à la tête d'une division de cavalerie.
En 1809, il est à l'armée d'Italie du prince Eugène, comme commandant de la cavalerie de l'armée, et rend de brillants services dans les combats et batailles livrés contre l'archiduc Jean, en Italie et en Autriche. A Wagram, quand l'armée d'Italie a rejoint Napoléon, il combat à l'extrême droite de la (( (Irande Armée », à l'aile décisive de Davout; et livre plusieurs charges énergiques, victorieuses.
Puis, on le voit commandant un corps de cavalerie pendant la campagne de Russie, se signalant à Witespk, à Smolensk, à la Moskowa. Blessé au cours de cette bataille, il reprend son commandement pour la retraite, et y intervient plusieurs fois avec vaillance. Lorsque vers la fin de novembre, au cours de cette désastreuse opération, on organisa « l'escadron sacré » avec les
officiers qui avaient pu conserver leurs chevaux, ce fut Grouchy qui eut l'honneur d'en obtenir le commandement.
En 1813, ses blessures l'empêchent de servir. En 1814, il commande la cavalerie de l'armée de Napoléon, et prend part énérgiquement, utilement, aux batailles de Brienne, la Rothière, Champaubert, Montmirail, Vauchamp, Craonne, où il est grièvement blessé et mis hors de combat pour la fin de la campagne.
En 1815, après le retour de l'île d'Elbe, il est à la tête des troupes chargées de maintenir l'ordre dans le Midi, et d'opérer contre le duc d'Angoulême; il agit avec fermeté et vigueur. L'Empereur le nomme maréchal de France.
r«'tto carrière si l)('ll(3, si i)ir'n rempli(3 jusquelà, se termina par la campagne de 1815, qui a soulevé des discussions ardentes, passionnées sur le rôle du iMaréchal à Waterloo. I^a reculée du temps permet aujourd'hui d'examiner cette question irritante, avec calme, en toute équité, en toute connaissance de cause. Nous allons le faire brièvement, mais complètement; car il s'agit d'un des points les plus discutés, les plus intéressants de notre histoire.
Grouchy commandait une aile de l'armée de Napoléon; Ney commandait l'autre aile. Dès le début de la campagne, pendant que Ney se portait sur les Quatre-Bras, Napoléon rejoignait avec sa réserve l'aile de Grouchy, et attaquait les Prussiens à Ligny. La victoire fut complète; elle se termina à la nuit. Napoléon et son major général, le maréchal Soult, furent persuadés que l'armée prussienne était rompue et incapable d'agir, pour plusieurs jours. Il n'en fut rien. Un nouvel élément intervint : l'état-major prussien, récemment réorganisé, dont les officiers eurent l'initiative et l'énergie de constituer des centres de résistance, de remettre de l'ordre dans les troupes et de les diriger vers le point de rassemblement bien choisi au nord, Wavre. Deux jours après, cette armée put intervenir efficacement au secours des Anglais, et décider notre défaite.
Le 17, le lendemain de Ligny, la cavalerie française fit parvenir des renseignements tendant à faire croire que les Prussiens s'étaient repliés vers l'est par Gembloux; mais il n'y avait rien de précis à cet égard. En attendant des nouvelles plus complètes tant sur la direction prise par les Prussiens, que sur la situation des Anglais attaqués la veille par Ney à Quatre-Bras, l'Empereur
resta jusqu'à onze heures du matin avant de prendre une décision.
A ce moment, il prit le parti de marcher avec sa réservée sur Quatre-Bras, pour se joindre à Ney et chercher à battre les Anglais; et à diriger Grouchy sur Gembloux, avec la mission de poursuivre l'ennemi, et « de pénétrer ce que veulent faire Bliicher et Wellington*, et s'ils se proposent de réunir leurs armées pour couvrir Bruxelles et Liège, en tentant le sort d'une bataille ».
Grouchy partit immédiatement pour Gembloux avec ses deux corps d'armée. En quittant le gros de l'armée, il savait que « l'Empereur portait — ce jour-hï — son quartier général à Quatre-Bras, où les Anglais étaient encore le matin ».
Il arriva tard à Gembloux et y coucha. A dix heures du soir, il ne savait pas encore s'il aurait à pousser ses troupes vers le nord ou vers l'est; puis, sur des renseignements fournis par les habitants, il se décida à donner à ses corps d'infanterie l'ordre de se porter, le lendemain 18, sur Sart à Valbain, vers le nord, dans la direction qu'avaient prise ofîectivcment les Prussiens.
Cette marche eut lieu, mais elle fut lente; et,
1. Dnns celte campagne de Belgique, l'année prussienne fut commandée par Bliicher; l'armée anglaise, por Wellington.
lorsqu'à midi on entendit le canon de Waterloo, les troupes de Grouchy, tout en étant dans la bonne voie, n'avaient pas encore pris le contact des Prussiens. Grouchy estima que sa mission de pousser les Prussiens était trop formelle, pour qu'il puisse s'en détourner et marcher au canon. Il continua sur Wavre où il savait être l'ennemi, qu'il avait la mission de poursuivre.
Pendant ce temps, depuis son départ, des événements importants s'étaient passés du côté du gros de l'armée. Napoléon n'avait rencontré à Quatre-Bras qu'un arrière garde anglaise. Wellington avait fait replier ses troupes sur Waterloo. L'Empereur se décida à le suivre avec le gros de son armée le soir même, et à l'attaquer, dès le lendemain 18, après une nuit passée au bivouac. En route, on avait reçu des renseignements, apprenant que des colonnes prussiennes se retiraient vers Wavre.
Toutes ces choses intéressaient au plus haut point le maréchal de Grouchy. Un état-major vigilant aurait dû les porter à sa connaissance dès le soir même; et même lui envoyer ces renseignements, par un officier bien au courant de l'ensemble de la situation, et capable de l'orienter complètement et sûrement. En agissant ainsi, on aurait sûrement fait deviner au
Maréchal la nécessité d'activer les mouvements de ses troupes, et de prendre les mesures nécessaires pour s'interposer au besoin entre les Prussiens et le gros de notre armée. C'était essentiellement une affaire d'état-major; avec nos tendances actuelles, aucun chef d'état-major n'oublierait de prendre cette précaution.
Le major général ne fit rien pour prévenir Grouchy, ni dans la soirée, ni dans la nuit du 17 au 18. Ce ne fut que le 18, à dix heures du matin, une heure avant la bataille, que l'Empereur lui-même songea à faire renseigner Grouchy. Il lui fit écrire, de la ferme du Gros-Caillou, par le major général, pour lui donner des indications sur les colonnes ennemies qu'on avait vues se diriger vers Wavre, et sur la bataille que Napoléon allait livrer près de Waterloo; en lui indiquant, comme but de son mouvement particulier, « d'atteindre Wavre, • t de lier les communications avec le gros de l'armée ».
Cette d(''pèclicatt«Mgnit(ir()urhy vers trois heures et demie ou quatre heures du soir; elle le confirma dans sa résolution d'atteindre quand même Wavre.
Une Imhih' [dus lard, vers cinq heures, pendant qu'il faisait attaquer Wavre par ses troupes, il fut
atteint par une deuxième dépêche qui modifiait profondément la première : c'était celle que l'Empereur fit écrire pendant la bataille, à une heure, lorsqu'il aperçut des masses ennemies sur sa droite; elle prescrivait au Maréchal « de manœuvrer dans la direction de la bataille; de chercher à joindre l'armée, avant qu'aucun corps ennemi puisse s'interposer; et de tomber sur les troupes qui cherchaient à inquiéter la droite de l'Empereur ».
Il était beaucoup trop tard. Grouchy prit immédiatement, rapidement, les mesures nécessaires ; mais il ne put s'emparer qu'à la nuit tombante du pont de la rivière, la Dyle, qui le séparait du champ de bataille. Au delà, sur l'autre rive, il combattit jusqu'à onze heures du soir pour la possession de la crête du plateau. « La route de Mont Saint-Jean était ouverte, écrit M. Henri Houssaye; on n'entendait plus le canon de l'Empereur. »
Telle est, bien contrôlée, l'analyse des circonstances au milieu desquelles s'est produite la nonintervention du maréchal de Grouchy. Il est clair que tout en n'ayant pas encore de renseignements précis sur la direction de retraite des Prussiens, il aurait pu accélérer davantage ses mouvements dans la soirée du 17, et surtout dans la matinée
du 18; mais, sous cette réserve, on est obligé de constater qu'il a agi correctement, conformément aux indications de l'Empereur.
La grosse faute commise est la lacune d'étatmajor, que nous avons signalée : puisqu'au besoin Grouchy devait s'interposer entre l'armée prussienne et l'armée de Napoléon, il avait besoin d'être renseigné et sur la situation des Prussiens, et sur celle de l'Empereur.
Trouver les Prussiens était son affaire : il les a suivis vers Wavre. Le renseigner sur le gros de l'armée de Napoléon était le devoir de l'étatmajor, qui n'en fit rien.
Comment s'est répandue l'opinion, si longtemps accréditée, que la perte de la bataille de Waterloo devait être imputée à Grouchy? La chose est facile à comprendre par la marche même de la fm do la bataille :
Quand vers b; soir, après les valeureux assauts de notre infanterie, après les charges furieuses, héroïques, de notre cavalerie se brisant contre la solidité des Anglais, l'Empereur tenta un dernier eiïort avec les bataillons de sa garde, il fit prévenir toute l'armée de se préparer à appuyer cet assaut par une attaque générale. Des officiers galopèrent sur toute la ligne pour porter cet ordre, et en même temps pour annoncer aux
troupes « qu'on entendait le canon de Grouchy sur notre droite ».
L'armée entière se dressa, pleine d'espoir, prête à soutenir énergiquement les bataillons de la garde. Tous les yeux étaient fixés sur nos grenadiers escaladant le plateau, renversant les premières troupes anglaises.... Mais, lorsque nos héroïques soldats s'arrêtèrent, tourbillonnèrent sous les charges et la mitraille de l'ennemi, lorsque la garde recula, lorsque, sur notre droite, les canons prussiens décimèrent les rangs de nos troupes, il n'y eut qu'un cri dans l'armée : « L'Empereur attendait Grouchy : ce n'est pas Grouchy, ce sont les Prussiens qui sont arrivés! » Et cette explication, répétée à satiété pendant la déroute, fut répandue en France, à profusion, à la rentrée de l'armée, et a assis la légende injuste, cruelle, que Waterloo a été perdue par la faute de Grouchy.
Non! le désastre de Waterloo n'est pas dû à Grouchy. Son absence du champ de bataille tient à une lacune, à une faute d'état-major. Et cette faute doit être imputée, non pas au major général, mais à notre déplorable système d'utilisation de l'état-major. Ce système, funeste en 1815, nous a été encore plus funeste en 1870; il a besoin d'être remanié d'une façon sérieuse, par la Loi. Ce
MARQUIS DE GROUGHY. 239
serait la conclusion la plus utile à tirer de l'étude de ces graves événements de Waterloo.
Le soir de la bataille, Grouchy, après avoir forcé le passage de laDyle, combattit jusqu'à onze heures du soir. Le lendemain de bonne heure, il recommença la lutte, força ks Prussiens à la retraite; puis, n'ayant encore rien reçu de l'armée, il allait poursuivre sa marche vers le nord, lorsqu'il fut atteint par la dépèche, qu'au milieu de la déroute l'Empereur avait eu l'énergie de lui envoyer, pour le prévenir de l'issue malheureuse de la bataille et pour lui indiquer un point de ralliement.
La situation du Maréchal était à ce moment des plus difficiles. Il risquait d'être cerné et pris avec toute son aile d'armée. Il se tira de ce pas très périlleux avec un coup d'oeil, une présence d'esprit, une activité remarquables. 11 rompit le combat à temps, se retira, et força le passage à Namur avec une énergie, un sens de la guerre qui lui font le plus grand honneur, et qui montrent ce qu'il aurait pu faire le jour de Waterloo, s'il avait été mieux orienté par l'état-major. Il rallia les reste.s de l'armée à Laon, puis ramena toute l'armée, 45000 hommes, à Paris.
Proscrit sous la Hestauration, il vimuL <[uc.l([U(^ temps en Amérique, puis rentra en France; pour
y vivre dans la retraite, non sans se défendre énerj^iquement contre les attaques lancées contre lui. Après 1830, le roi Louis-Philippe le replaça dans sa dignité de maréchal, et le nomma pair de France. Il mourut en 1847, la même année que le duc de Reggio ; cinq ans avant le duc de Dalmatie, le dernier survivant des maréchaux de l'épopée Napoléonienne.