CAMPAGNE
dÉGVPTEJI SYRIE
BONAPARTE EN EGYPTE
pavillon tricolore cloué sur un tronçon qui tenait lieu de grand mât. La rade était pleine des débris informes de l'escadre française. Neuf bâtiments français avaient été capturés ; deux avaient fait explosion ; deux avaient été brûlés par leurs équipages. Le contreamiral Villeneuve, qui était resté à l'extrême droite, spectateur inerte de la bataille, rallia, dans l'après-midi du 2 août, quatre bâtiments, seuls survivants du désastre, et cingla sur Malte.
Voilà l'événement décisif de la campagne d'Egypte ; les conséquences en étaient irréparables. L'escadre détruite, il n'y avait plus de relations possibles entre l'Egypte et la France ; car la maîtrise de la Méditerranée appartenait dès lors aux Anglais. Pour l'armée de Bonaparte, elle était enfermée dans sa conquête comme dans une souricière ; elle ne pouvait plus en sortir librement. « Si j'avais été maître de la mer ! » dira un jour le prisonnier de Sainte-Hélène. Aboukir et Trafalgar, ce furent pour lui des blessures à mort. A la nouvelle de ce désastre, il affecta un calme stoïque. « Il ïQut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens. » Mais ses fidèles l'entendirent répéter avec désespoir : « Malheureux Brueys, qu'as-tu fait? »
L'ŒUVRE DE BONAPARTE EN EGYPTE, v^ La conquête pacifique du pays faisait partie du programme de Bonaparte. Il avait exigé de ses soldats le respect le plus complet pour les mœurs et la religion des habitants. « Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : a II n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. » Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens ; ayez des égards pour leurs muftis et pour leurs imans, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit l'Alcoran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue povir les couvents, pour les synagogues, pour la religion dç Moïse et de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe. Il faut vous y accoutumer, d Ces paroles, connues en France, prêtèrent à rire, à cause des rapprochements bizarres qu'il y faisait entre les muftis, les rabbins et les évêques. Napoléon devait en convenir à Sainte-Hélène, a C'était du charlatanisme, disait-il, mais du plus haut. D'ailleurs, tout cela n'était que pour être traduit en beaux vers arabes et par un de leurs cheiks les plus habiles. » Le respect de la rehgion musulmane était pour lui le meilleur instrument de sa domination. Il assista en grande pompe aux fêtes qui furent données au Caire en l'honneur du Prophète.
On eût dit que le général en chef de l'armée d'Orient n'était venu en Egypte que pour la tirer de sa torpeur et la conquérir à la civilisation. Un arrêté, en date du 20 août 1798, décréta l'établissement au Caire d'un Institut d'Egypte, sur le modèle de l'Institut de France. Cet Institut devait s'occuper du progrès et de la propagation des lumières en Egypte, de la recherche, de l'étude et de la publication des faits naturels, industriels et historiques du pays. Il se composait de quatre sections de douze membres
chacune : Mathématiques (Bonaparte en faisait partie), Physique, Economie politique, Littérature et Beaux- Arts.
Un savant de l'expédition d'Egypte, Etienne Geoffroy Saint- Hilaire, a rapporté une conversation caractéristique du général en chef sur le rôle civilisateur de la
science.
Le 18 août 1799, au retour de la campagne de Syrie, dans les jardins de son palais du Caire, le général s'entretenait avec Monge, BerthoUet, Bessières, Berthier, Bourrienne. Un élégant officier de dragons se trouvait un peu à l'écart ; c'était la jolie Mme Fourès, que Bonaparte avait remarquée récemment et qui, pour suivre son mari en Egypte, portait un déguisement masculin, a Supposons, dit Bonaparte, que nous voici dans les jardins d'Academus pour y causer de philosophie, et reprenons notre entretien de la semaine dernière sur la dignité des sciences. Je me suis là servi d'tm mot imposant, dignité des sciences. C'est le seul qui rende exactement ma pensée. Je ne connais pas de plus bel emploi de la vie pour l'homme que de travailler à la connaissance de la nature et de toutes les choses étant à son usage, et placées sous sa pensée dans le monde matériel.... Je ne m'épargnerai pas dans la confidence de ma pensée; j'ai toujours été dominé par le désir d'une grande renormnée. Mais, bien jeune, je ne pensais pas qu'elle m'adviendrait par le succès des armes ; l'éclat et l'utilité des sciences, telle était ma visée, et encore aujourd'hui, je me surprends quelquefois dans le regret de n'avoir pas persévéré dans cette première vocation. »
Bonaparte et les savants visitaient les monuments du pays, qui étaient pour eux la nouveauté la plus étrange. Le 19 septembre, il se rendit aux Pyramides, en compagnie des membres de la commission des Sciences et des Arts et de plu^eurs généraux. Il était parti du Caire en barque. Au bout de deux heures et demie, employées à discuter sur des questions d'économie politique, on descendit à terre. Pour atteindre le pied des Pyramides, il fallut s'avancer sous un soleil de feu, au milieu de sables brûlants.
a Qui arrivera en haut le premier ?» dit Bonaparte. Le plus leste de la bande fut Monge, qui se restaurait de temps à autre avec un peu d'eau-de-vie. Berthier avait commencé à gravir les degrés. « Mais, dit-il à Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, est-il bien nécessaire d'aller jusqu'au bout ? Je suis excédé. Nous leiir dirons, à Paris, que nous avons grimpé sur le plus haut pic de cette grande pyramide, et ils le croiront, ou bien qu'importe ? Qu'en pensez-vous, voisin, si nous descendions ? » Ils se mettent à redescendre. Bonaparte les aperçoit. « Est-ce que vous revenez déjà ? Elle n'est pas au sommet de la Pyramide, mon pauvre Berthier, mais elle n'est pas non plus ici bas. » Il s'agissait de Mme Visconti, qui était l'objet de la passion de Berthier. a II n'y a pas moyen d'y tenir, dit Berthier mécontent. Il m'attend en bas pour m'accabler de ses plaisanteries. Allons, plus de poltronnerie, voisin. » Ils se mettent à remonter. Ils finissent par atteindre le sommet. Là-haut, la divine liqueur de Monge fut d'un grand réconfort pour Berthier et son compagnon.
BONAPARTE EN EGYPTE
LE GÉNÉRAL BON APARTE fait grâce aux révoUésdu Caire. La scène se passa le 23 octobre 1 79S, deux Jours 'après l'insurreclinn sur la place El-Békir. A gauche, appuyé sur un canon. Mural, en uni/orme de hussard. Au centre, l'interprète. par pierre culri-j. (mlsée ue Versailles.)
BA TAILLE D'ABOUKIR, 25 juillet 1799. — Mustapha-Pacha avait débarqué avec 18 000 hommes. Bonaparte lance les corps de Lannes, Destaing, Murât. L'armée turque est précipitée dans la mer et détruite à peu près en entier. par aibrv. (musée de Versailles!
JEAN-BAPTISTE KLEBER, lieutenant-colonel an 4'' bataillon du Hant-Rlnn, en 1792. — Né à Strasbourg, le 9 mars 1753 ; général en chef de l'armée de Sambre-ef-Meuse en 1796 ; général en chef de l'armez d'Orient en 1799, après le départ de Bonaparte : vainqueur à Héliopolis, 20 mars 1800 ; assassiné au Caire, 14 juin 1800, le Jour même oii Desaix était tué à Marengo. Son corps repose à Strasbourg, depuis 1818, dans un caveau au-dessous de sa statue, sur la place qui porte son nom.
TAR fAULrN GUICKIN. (mUSÉIL DE VERSAILLES.)
RETOUR DE SYRIE ; la marche dans le désert. — En quittant Tantoarah, le 22 mai 1799, Bonaparte ordonna que tout le monde allât à pied, pour réserver les montures aux blessés et aux pestiférés. La rentrée au Caire eut lieu le 14 juin.
IIIH, DE MOTTE, (bIUL. NAT., ESTAMPES.)
BONAPARTE EN EGYPTE
L'INSURRECTION DU CAIRE, v^ L'œuvre de civilisation que Bonaparte voulait introduire en Egypte se heurtait à la soxirde hostilité des habitants. Le 21 octobre (1798), un rassemblement de gens mai intentionnés s'était formé à la grande mosquée du Caire. Le général Dupuy , qui commandait la place, voulut le disperser ; il fut assassiné. Sa mort devint le signal d'une révolte générale. Un combat d'une extrême violence s'engagea dans les rues; les rebelles furent mitraillés par l'artillerie, le quartier de l'insurrection et la grande mosquée furent incendiés. Deux jours plus tard, Bonaparte faisait réunir les prisonniers sur la place d'El-Békir et leur annonçait qu'il leur faisait grâce de la vie.
Les Français ne régnaient plus en Egypte que par la terreur ; un village voisin du Caire s'étant insurgé, on coupa les têtes des rebelles, on les mit dans des sacs que l'on vida sur la grande place du Caire. La situation militaire devenait de jour en jour plus critique. Dans la Haute-Egypte, Mourad bey tenait toujours la campagne. Desaix fut chargé d'occuper ces pays du Nil ; les noms de ses soldats se lisent aujourd'hui sur les monuments de Thèbes, d'Esneh, d'Edfou, d'Assouan ; sa sage administration lui valut le surnom de Sultan juste, et Bonaparte put écrire au Directoire : a Le drapeau de la République flotte sur les cataractes. »
1799. L'EXPÉDITION DE SYRIE, v^ Dans la Basse-Egypte on pouvait tout craindre. Tôt ou tard les Anglais, maîtres de la mer, ou les Turcs viendraient attaquer les Français. Il fallait prendre les devants, aller contre les Turcs et pour cela conquérir la Syrie. Bonaparte songeait aussi à l'Inde. Le 25 janvier 1799, il écrivait à Tippoo-Saëb, le sultan de Mysore, de lui envoyer à Suez ou au Caire a. quelqiie homme adroit, qui eût sa confiance, avec lequel il pût conférer ». En réalité, cette soidisant conquête de la Syrie n'était plus qu'une tentative d'évasion ; l'expédition tournait à l'aventure.
On partit pour la Syrie, le 10 février 1799, comme pour une autre terre promise. Au début, tout marcha à souhait. Le général, moins heureux que Moïse, faillit être englouti dans la mer Rouge ; ce qui, dit-il, eût fourni à tous les prédicatevirs de la chrétienté un texte magnifique contre lui. L'armée occupa El-Arich, Gaza ; la prise de Jaffa demanda trois jours de siège, du 4 au 6 mars. La peste commençait à faire des ravages ; le 9, Bonaparte visitait les pestiférés à l'hôpital. Le 19, après avoir contourné les flancs du Carmel, les Français arrivaient devant Saint- Jean d'Acre.
Défendue par Djezzar-Pacha, qui avait parmi ses officiers Le Picard de Phélippeaux, l'ancien camarade de Bonaparte à l'Ecole militaire, toujours ravitaillée du côté de la mer par les bâtiments anglais de Sidney Smith, puisque la journée d'Aboukir avait donné la Méditerranée à nos ennemis, cette bicoque allait pendant deux mois, jusqu'au 20 mai, résister victorieusement aux assauts les plus furieux. Kléber avait été détaché en avant pour arrêter une armée turque de secours. Bonaparte vint le rejoindre dans la plaine d'E^drelon, au moment où sa situation pouvait être critique ; c'est la victoire dite du Mont-Thabor, du 16 avril Le soir, il coucha au couvent de
Nazareth, De retour devant Saint-Jean d'Acre, il en recommença le siège sans succès, t J'ai passé là, disait-il plus tard, de bien mauvais moments. » Le 20 mai, après avoir fait à la ville des adieux terribles, il levait le siège.
PROJETS GIGANTESQUES. v*> Jusqu'au dernier moment, Bonaparte avait cru à la prise de Saint- Jean d'Acre. Le 8 mai, un assaut violent avait été tenté, où Lannes avait été blessé ; le lendemain, il disait à Bourrienne :
« Oui, je vois que cette misérable bicoque m'a coûté bien du monde et pris bien du temps. Mais les choses sont trop avancées pour ne pas tenter encore un dernier effort. Si je réussis, comme je le crois, je trouverai dans la ville les trésors du pacho, et des armes pour trois cent mille hommes. Je soulève et j'arme toute la Syrie, qu'a tant indignée la férocité de Djezzar. Je marche sur Damas et Alep. Je grossis mon armée, en avançant dans le pays, de tous les mécontents ; j'annonce au peuple l'abolition de la servitude et des gouvernements tyranniques des pachas. J'arrive à Constantinople avec des masses armées. Je renverse l'empire turc. Je fonde dans l'Orient un nouvel et grand empire qui fixera ma place dans la postérité, et peut-être retoumerai-je à Paris par Andrinople ou par Vienne, après avoir anéanti la maison d'Autriche. i>
Plus tard, l'imagination de Napoléon s'est donné carrière à propos de ce fait où il a vu plus que l'arrêt de sa fortune, l'obstacle au changement du monde. Écoutons Pyrrhus vaincu, rêvant de tout ce qu'il aurait pu faire sans ces murailles maudites.
« Les plus petites circonstances conduisent les plus grands événements. La faiblesse d'im capitaine de frégate, qui prend chasse au large, au lieu de forcer son passage dans le port, quelques contrariétés de détail dans quelques chaloupes ou bâtiments légers, ont empêché que la face du monde ne fût changée. Saint-Jean d'Acre enlevé, l'armée française volait à Damas et à Alep, elle eût été en un clin d'ceil sur l'Euphrate ; les chrétiens de la Syrie, les Druses, les chrétiens de l'Arménie se fussent joints à elle ; les populations allaient être ébranlées. » Un de nous ayant dit (c'était à Sainte-Hélène) qu'on eût été bientôt renforcé de cent mille hommes : « Dites de six cent mille hommes, reprit l'Empereur ; qui peut calculer ce que c'eût été ? J'aurais atteint Constantinople et les Indes ; j'eusse changé la face du monde. »
Voilà le rêve épique, voici la cruelle réalité. Il fallut revenir à pied pour réserver les montures aux pestiférés et aux blessés. Près de Césarée, le général faillit être tué par un ennemi embusqué dans vm buisson. A Jaffa, le 27, il visitait pour la seconde fois les pestiférés. La retraite prenait parfois les caractères d'une débâcle. Un jour, des soldats épuisés refusaient de porter leurs camarades blessés, a Vous êtes des lâches, leur cria Kléber. Être soldat, c'est, quand on a faim, ne pas manger ; quand on a soif, ne pas boire ; quand on ne peut plus se porter soi-même, porter ses camarades blessés. Misérables, reprenez vos blessés ! d Et ils les reprirent.
Enfin, le 14 juin, Bonaparte était de retour au Caire. Il y faisait vme entrée triomphale. En vérité, le prisonnier n'avait pu rompre sa chaîne et il rentrait dans sa prison.
BONAPARTE EN EGYPTE
RETOUR EN EGYPTE. yJ9 A peine revenu de Syrie, Bonaparte eut à défendre l'Egypte contre une attaque anglo-turque. Le 11 juillet, Sidney Smitli débarquait dans la rade d'Aboukir une armée de dix-huit mille janissaires. Bonaparte accourut du Caire avec les divisions Murât, Lannes, Bon. Les Turcs s'étaient retranchés au village d'Aboukir derrière des redoutes. Bonaparte lance au centre la division de Murât, qui se rabat à l'intérieur sur la droite et sur la gauche des lignes turques. Quinze cents prisonniers furent ramassés au cours de cette offensive énergique ; le reste de l'armée turque, rejeté à la mer, périt noyé. La bataille de terre d'Aboukir, du 25 juillet 1799, était une action très brillante ; c'est à ce propos que Kléber s'écriait : « Général, vous êtes grand comme le monde I i> Mais, si la bataille navale d'Aboukir. un an plus tôt, avait enfermé en Egypte l'armée d'Orient, celle-ci ne l'en faisait pas sortir.
Des nouvelles alarmantes sur la situation de la France avaient été répandues en Egypte par Sidney Smith. Pour y couper court, Bonaparte mit à l'ordre du jour que le Commodore anglais était devenu fou. Sidney Smith envoya un cartel à Bonaparte. Il lui fit répondre qu'il avait de trop grandes affaires en tête pour s'occuper de si peu de chose ; si c'était le grand Marlborough, encore passe, il verrait. « Si le commodore avait absolimient besoin de brétailler, il allait neutraliser quelques toises sur la plage et il y enverrait un des bravaches de l'armée ; là, le fou de commodore pourrait débarquer et s'en donner à cœur joie, d Cependant des nouvelles parvenues en Egypte par la Gazette de Francfort du 10 juin ne laissaient pas de doute : l'Italie qu'il avait conquise quelques mois plus tôt, son Italie était perdue. Alors, il prit une décision qui devait servir mci-veilleusement sa fortune ; mais sur le moment, pour plusieurs de ses camarades de l'armée d'Orient, elle eut le caractère d'une désertion
1799. DÉPART POUR LA FRANCE, vi^ Quelques officiers avaient été mis dans la confidence ; Desaix, Murât, Lannes, Marmont. Avec eux il quittait le Caire le 18 août, sous prétexte de se rendre à Alexandrie. Dans cette ville, le 22 août, brusquement, il adressait a à l'Armée » cette proclamation : « Les nouvelles d'Europe m'ont décidé à partir pour France. Je laisse le commandement de l'armée au général Kléber. L'armée aura bientôt de mes nouvelles ; je ne puis en dire davantage. Il me coûte de quitter les soldats auxquels je suis le plus attaché ; mais ce ne sera que momentanément, et le général que je leur laisse a la confiance du gouvernement et la mienne, d
Le lendemain matin, embarqué sur la Muiron, que commandait Ganteaume, il faisait route pour la France. Les frégates Muiron et Carrère, qui naviguaient de conserve, traversèrent la Méditerranée sans rencontrer les croisières anglaises. Elles touchèrent au port d'Ajaccio. Bonaparte resta cinq jours dans cette ville, du 2 au 6 octobre. Que de changements depuis 1793, où il avait quitté la Corse en vaincu et en fugitif ! Les rues d'Ajaccio étaient encombrées d'une nuées de a cousins » et de filleuls », qui voulaient serrer les mains de leur illustre compatriote. Le 7 octobre, la
Muiron remettait à la voile ; Bonaparte ne devait jamais revoir ni Ajaccio, ni la Corse. Deux jours plus tard, quarante-six jours après son départ d'Alexandrie, le 9 octobre, à midi, il débarquait à Fréjus. A six heures du soir, le même jour, il partait pour Paris.
CE QUE FUT POUR BONAPARTE LA CAMPAGNE D'EGYPTE, v^ Plus encore peut-être que la campagne d'Italie, la campagne d'Egypte, cette folie de jeunesse, consei-va pour Bonaparte un attrait exceptionnel. Il parlait souvent de cette expédition, « aussi intéressante qu'un épisode de roman », de « cette terre de poésie qu'avaient foulée César et Pompée ». Il était plein d'enthousiasme pour ce temps où il était apparu aux Orientaux surpris comme un nouveau prophète. Il aimait à évoquer ces souvenirs avec Monge, dont il avait fait un membre de l'Institut d'Egypte, en attendant d'en faire le comte de Péluse. « En France, lui disait-il, il nous faut tout conquérir à la pointe de la démonstration. En Egypte, nous n'avions pas besoin de nos mathématiques. »
Mme de Rémusat a recueilli à ce sujet une curieuse conversation, quand Napoléon était au camp de Boulogne :
« En Egypte, je me trouvais débarrassé du frein d'une civilisation gênante ; je révais toutes choses et je voyais les moyens d'exécuter tout ce que j'avais rêvé. Je créais une religion, je me voyais sur le chemin de l'Asie, parti sur un éléphant, le turban sur la tête, et dans ma main un nouveau Coran que j'aurais composé à mon gré. J'aurais réuni dans mes entreprises les expériences des deux mondes, fouillant à mon profit le domaine de toutes les histoires, attaquant la puissance anglaise dans les Indes et renouant par cette conquête mes relations avec la vieille Europe. Ce temps que j'ai passé en Egypte a été le plus beau de ma vie, car il en a été le plus idéal. Mais le sort en décida autrement. Je reçus des lettres de France ; je vis qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Je rentrai dans le positif de l'état social; et je revins à Paris, oti on traite des plus grands intérêts du pays dans un entr'acte d'opéra. »
Suivant son expression, il était « rentré dans le positif ». Quelques semaines après son arrivée à Fréjus, le prophète du Caire était le Premier Consul de la République française.