ET LE 18 BRUMAIRE
•*E 9 octobre 1799, à huit heures du matin, les frégates Muiron et ^, ? Carrère, qui composaient la petite division de Ganteaume, entraient ^''* dans la baie de Saint-Raphaël, en rade de Fréjus. Les batteries de la ik côte tirèrent quelques coups de canon contre ces na\ ires inconnus et à.i-n!^*^»^-»-»-è suspects; mais on apprit bientôt que c'étaient des Français : c'était Bonaparte en personne. Alors, en un instant, la mer fut couverte d'embarcations : la municipalité de Saint-Raphaël accourut à bord de la frégate du général. On voulut en vain l'écarter, à cause du danger possible de la peste dont les passagers pouvaient apporter le germe. Il n'y avait point de quarantaine, répondit-elle, pour celui qui venait sauver la France de l'invasion. « Nous aimons mieux la peste, disaient ces braves gens, que les Autrichiens, i» A midi, Bonaparte débarquait au milieu d'une population enthousiaste. Le soir du même jour, il était sur la route de Paris.
Ici commence la pompe triomphale qui, des bords de la Méditerranée aux rives de la Seine, allait se dérouler dans l'ivresse d'un enthousiasme spontané et universel. Cela fait penser au mot que les Français du xvi^ siècle avaient dit sur Henri de Guise, et qui était encore plus vrai en 1799 : « La France est folle de cet homme, car c'est trop peu dire amoureuse. T) De Fréjus à Aix, pendant la nuit, la voiture du général fut escortée par une foule d'hommes, venus des villages de Provence, qui couraient avec des flambeaux ; c'était d'ailleurs autant pour le protéger que pour lui faire escorte, car les bagages de Bonaparte furent pillés aux environs d'Aix par une troupe de brigands. A Aix, et partout où il passait, même enthousiasme.
LE RETOUR TRIOMPHAL, v^ Bonaparte s'arrêta douze heures à Lyon, le 13 octobre. Plus de trente mille personnes encombraient le quai des Célestins ; elles ne
cessaient de le demander et de l'acclamer toutes les fois qu'il se montrait au balcon. « Toules les maisons, rapporte Marbot, qui passait par hasarda Lyon, étaient illuminées et pavoisées de drapeaux, on tirait des fusées, la foule emplissait les rues au point d'empêcher notre voiture d'avancer, on dansait sur les places publiques, et l'air retentissait des cris de a Vive Bonaparte qui vient sauver la patrie ! b Et partout, dans cette course de plus de deux cents lieues, les mêmes applaudissements et la même Joie. Tout le monde en France, suivant le mot de son compagnon Bourrienne, abrégea pour Bonaparte le chemin qui le conduisit au pouvoir. De Lyon, Bonaparte avait pris la route de Paris par Chalon et Nevers; il avait assez entendu l'appel de la nation, il lui tardait d'arriver au cœur même du pays. Le choix de ce chemin détourné explique qu'il n'ait pas rencontré sa femme. Joséphine, qui avait ses raisons de courir au-devant de lui, était partie par la route de Dijon, aussitôt qu'ime dépêche télégraphique, venue de Fréjus, lui avait appris la grande nouvelle ; elle alla ainsi inutilement jusqu'à Lyon. Pour Bonaparte, c'étaient partout et toujours les mêmes témoignages de cet élan unanime, qui n'était ni commandé, ni payé. « Sur la route, dit Barante, je rencontrai au delà de Briare la voiture du général Bonaparte qui revenait d'Egypte. Il est difficile de se faire une idée de l'enthousiasme universel que produisait son retour. Il a dit que les acclamations qui l'avaient accueilli sur son passage lui avaient donné la mission de sauver la France. C'était la vérité. »
On peut citer aussi le témoignage de Ségur : « A la grande nouvelle de son retour, répandue par les télégraphes, toutes les cloches avaient été mises en branle et des feux de joie allumés ; annoncée sur les théâtres, les représentations avaient été suspendues par des cris, des transports extraordinaires et des chants patriotiques ; dans d'autres lieux on avait vu la foule s'amasser, les citoyens se serrer les mains et se jeter dans les bras l'un de l'autre en pleurant de joie et d'enthousiasme. » Cette joie fut fatale à un ancien conventionnel, Baudin des Ardennes, qui était alors membre du Conseil des Anciens. Par haine de la royauté il avait mis en Bonaparte toutes ses espérances. Quand il apprit la nouvelle de son débarquement à Fréjus, il en mourut de joie et de saisissement.
ARRIVÉE A PARIS. ^^ Le 16 octobre (1799), Bonaparte était de retour à Paris, qu'il avait quitté dix-sept mois auparavant pour s'embarquer à Toulon. Que de chemin parcouru depuis ! Bonaparte avait été accueilli dans la France entière comme un sauveur ; mais le prestigieux actexir qui était en lui, qui savait toujours jouer le personnage de l'endroit et de l'heure, eut le bon goût de faire à Paris une entrée discrète, à six heures du matin, sans bruit, sans escorte. Les Parisiens ne connurent son arrivée que le lendemain seulement par les journaux ; ils apprirent a qu'il avait avec lui Berthier, Monge et BerthoUet ; qu'il était extrêmement fatigué ».
Muet, impénétrable, ne connaissant d'ailleurs rien de précis sur l'état des affaires, ne sachant qu'une chose, que la France l'avait acclamé et qu'il était prêt à répondre à ses acclamations, Bonaparte avait couru s'enfermer dans son petit hôtel de la rue de la
LE DIX-HUIT BRUMAIRE
Victoire. En arrivant, il n'y avait trouvé qu'un membre de sa famille, sa mère, la femme forte, qui assistait impassible à l'aventure épique. Mme Bonaparte avait alors cinquante ans, son fils en avait trente.
De ce coin de Paris, comme d'un observatoire, le général allait prendre le vent, interroger l'horizon politique, guetter les événements. Ce rôle de vigie dura au plus trois semaines. Vingt joiirs environ plus tard, ses idées étaient arrêtées. Il redescendait dans l'arène pour y jouer la partie décisive.
LE DIRECTOIRE ET LA SITUATION GÉNÉRALE, v^ Il n'est point nécessaire de réfléchir longtemps pour comprendre que le Directoire, gouvernement ridicule et corrompu, se traînait de crise en crise vers le terme de son règne.
Au point de vue militaire, il semblait que Bonaparte avait emporté avec lui, de l'autre côté de la Méditerranée, la fortune de la République. La guerre entre la France et l'Europe avait recommencé en 1799. Jourdan, le héros de Fleurus, avait été chassé de l'Allemagne; les Anglais et les Russes avaient débarqué sur le sol de la Hollande, conquis quatre ans plus tôt par les soldats de Pichegru ; l'Italie des héros de 1796, l'Italie des triomphateurs de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, était la proie des Autrichiens et des Russes ; Scherer, Moreau, Macdonald, Joubert, Championnet, tous nos généraux avaient été vaincus les uns après les autres. Sans doute, au moment même où Bonaparte mettait le pied sur le sol français, les victoires de Masséna en Suisse sur Khorsakov et sur Souvaxov, la victoire de Erune en Hollande sur le duc d'York avaient écarté tout danger immédiat ; mais l'alarme avait été terrible, peut-être allait-elle réapparaître.
C'est surtout sur elle-même, en son propre sein, que la France s'affligeait de voir les effets désastreux de ce gouvernement de a jacobins nantis », qui formaient le Directoire et sa triste séquelle. La terreur, sournoisement, hypocritement, revenait à l'ordre du jour, sans cette horreur dramatique de 93 et de 94, sans ce souffle de "Wissembourg ou de Fleurus qui lui avait donné naguère comme une grandeur épique.
Le gouvernement, quel était-il ? La soi-disant représentation nationale était devenue le bien d'une minorité factieuse. Le plus audacieux des coups d'État, le Dix -huit Fructidor, avait imposé à la France le joug d'une oligarchie qui se disait républicaine et qui n'était qu'un syndicat de corrompus et de jouisseurs. Sur une illégalité flagrante qui avait eu la banqueroute pour raison et pour résultat, elle avait échafaudé une tyrannie imbécile et odieuse. Elle venait de décréter la loi des otages, qui rendait les Français restés en France responsables dans leurs biens et leur personne de la conduite de leurs parents passés à l'étranger.
LA CRISE FINANCIÈRE. k0 De la banqueroute des assignats on était tombé dans la banqueroute des mandats territoriaux, et de celle-ci dans l'opération qu'on avait baptisée du nom, scandaleusement hypocrite, de tiers consolidé. Le résultat de ces faillites à peine dissimulées, le voici. Le second jour du Consulat, quand Bonaparte
voulut envoyer un courrier au général Championnet, commandant en chef de l'armée d'Italie, on trouva en tout dans le Trésor, pour donner au courrier, la somme disponible de douze cents francs. Comment le Directoire aurait-il eu des finances, alors que les routes étaient infestées de brigands, que tous les agents de l'État, depuis les pentarques, qui trônaient et banquetaient au Luxembourg, jusqu'aux membres des administrations locales, se livraient tous à des déprédations éhontées? Anarchie, persécution, concussion : les trois mots peuvent résumer cette triste époque, et ils en disent long.
Non : le Directoire serait mal venu à se poser en victime, à réclamer les palmes du martyre, parce que d'un geste son congé lui fut signifié. Pour un gouvernement « inventé tout exprès pour servir de patronage aux intrigants », pour « une troupe d'ignobles et fanatiques hypocrites, qui, sous le nom de république et de liberté, avaient réduit la France à la plus honteuse et à la plus vile servitude i>, on ne voit vraiment pas quelles circonstances atténuantes on pourrait inventer.
Détesté de tout le monde, sauf de la poignée d'intrigants qui mangeaient à même au râtelier de la République, le Directoire n'était plus redouté de personne. La France sentait qu'elle avait en elle une moisissure odieuse, dangereuse sans doute, mais grotesque aussi, et que ce régime était en train de s'écrouler dans le mépris. Quel était l'homme capable de procéder à l'opération de dignité nationale et de salubrité publique dont le pays, las des avocats et des jouisseurs, sentait depuis longtemps l'impérieux besoin?
a LE GÉNIE TUTELAIRE », D'APRÈS BONAPARTE, v^ Il faut entendre le général qui allait renverser le Directoire ; en quelques phrases vibrantes, il a caractérisé cette sorte de conspiration latente qui s'était organisée contre le gouvernement, et qui cherchait un peu au hasard l'homme nécessaire.
« Lorsqu'une déplorable faiblesse et une versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir ; lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires et vivant au jour le jour sans plan fixe, sans marche assurée, il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens les plus modérés sont forcés de convenir que l'État n'est plus gouverné ; lorsque, enfin, à sa nullité au dedans l'administration joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un peuple fier, je veux dire l'avilissement^^au dehors, une inquiétude vague se répand dans la société, le besoin de sa conservation l'agite, et, promenant sur elle-même ses regards, elle semble chercher un homme qui puisse la sauver. Ce génie tutélaire, une nation le renferme toujours dans son sein ; mais quelquefois il tarde à paraître. En effet, il ne suffit pas qu'il existe; il faut qu'il soit connu, il faut qu'il se connaisse lui-même. Jusque-là toutes les tentatives sont vaines, toutes les menées sont impuissantes ; l'inertie du grand nombre protège le gouvernement nominal; et, malgré son impéritie et sa faiblesse, les efforts de ses ennemis ne prévalent pas contre lui. Mais que ce sauveur impatiemment attendu donne tout à coup signe d'existence, l'instinct national le devine et l'appelle, les obstacles s'aplanissent devant lui, 'et tout un grand peuple volant sur son passage semble dire : « Le voilà ! »
LE DIX-HUIT BRUMAIRE
Os -s
tN .a
S tï;
'tq a;
îC
•ïf ^
ÉRA anda
fe; S
•fe] S
(jj 5
fe; .^
pf s
iS
tt) ^
•ÏÏ
ftf -
TRIBUNE DU CONSEIL DES CINQ-CENTS, gui fut occupée, à VOrangerie de Saint-Cloud, le 19 brumaire, par le président Lucien Bonaparte. — Devenue la tribune de l'Assemblée nationale (1871-75), puis du Sénat (1875-79). (musée de Versailles.) cl. hachette.
L'HOTEL DE LA RUE CHANTEREINE. — Loué par Joséphine en 1795, pour 10 000 francs par an en assignats, à Julie Carreau, épouse séparée de Talma ; acheté par Bonaparte en 1797. Cinq pièces à l'étage. Aujourd'hui emplacement du n" 60 de la rue de la Victoire, (croquis de i/gs. BiBL.N.\T.,EsT.\Mi-ts )
LE DIX-HUIT BRUMAIRE
C'était le mot de Moreau quand il avait appris le retour de Bonaparte à Paris. e Voilà l'homme qu'il vous faut ! )^ avait-il dit à Sieyès.
BONAPARTE A PARIS, v^ Mais, si c'était là le cri de la France au passage de Bonaparte, si chaque parti, terroristes ou chouans, révolutionnaires de gauche ou révolutionnaires de droite, croyait trouver en lui l'homme qui lui manquait, chaque parti se trompait. Bonaparte comptait se servir des uns et des autres, ou mieux de tous les partis, mais il entendait bien n'en servir aucun.
Sa conduite à Paris depuis son retour lut un vrai chef-d'œuvre d'habileté manœuvrière. Il donna des espérances ou plutôt il laissa concevoir des espérances à tout le monde, mais il ne donna de gages à personne. Il le dira aux Anciens, le 19 brumaire : a J'ai le secret de tous les partis. Tous sont venus sonner à ma porte, j Plus tard, il faisait cette confidence à Mme de Rémusat : «Le Directoire frémit de mon retour; je m'observai beaucoup, c'est une des époques de ma vie où j'ai été le plus habile. Je voyais l'abbé Sieyès et lui promettais l'exécution de sa verbeuse constitution ; je recevais les chefs des jacobins, les agents des Boiu"bons ; je ne refusais de conseils à personne, mais je n'en donnais que dans l'intérêt de mes plans. Je me cachais au peuple, parce que je savais que, lorsqu'il en serait temps, la curiosité de me voir le précipiterait sur mes pas. Chacun s'enferrait dans mes lacs, et, quand je devins le chef de l'État, il n'existait point en France un parti qui ne plaçât quelque espoir sur mon succès. »
Sait-on la seule chose qu'il fit ouvertement pendant ces vingt jours, au vu et au su de tout le monde ? Il assista à trois séances de l'Institut. Ses confrères pouvaient indirectement le servir ; car il était prudent de ne pas avoir contre soi les grands intellectuels de l'époque ; aussi il « les enjôla supérieurement y>. Coup sur coup, le 23, le 27 octobre, le 2 novembre, il se rendit, en toute simplicité, à deux séances ordinaires et à la séance générale de l'Institut. Devant ses confrères attentifs et flattés, il fit une communication sur le percement du canal de Suez, qu'il disait d'une exécution facile. D'autre part, le premier billet qu'il avait écrit à son retour était un remerciement à Laplace, son ancien examinateur de l'Ecole Royale militaire, pour l'envoi de la Mécanique céleste ; il l'invitait à dîner chez lui. Ces idéologues furent ravis. Ils crurent avoir trouvé leur homme ou leur dieu, je ne sais quel « Cincinnatus qui aurait lu Rousseau ». Un mot courut, qui prouve que le flair des hommes n'était pas leur plus grande qualité : « De tous les militaires, c'est encore le plus civil, d Peut-être voulaient-ils dire par là qu'à côté des Joiu-dan, des Bernadotte, des Augereau, qui passaient pour des piliers du jacobinisme et des soudards, le fondateur de l'Institut d'Egypte était un savant, ami de la philosophie et des lumières. En cela, ils avaient raison ; mais il y avait bien autre chose encore, dans leur jeune et illustre confrère, qu'ils ne soupçonnaient pas.
En dehors des trois séances de l'Institut, on vit encore Bonaparte à des cérémonies officielles, auxquelles il ne pouvait pas ne pas assister : ainsi, le 22 octobre, à un dîner
au Luxembourg, chez Gohier, le président du Directoire ; ainsi encore, le 6 novembre, à un banquet qui lui était offert, à lui et à Moreau, par les membres des deux Conseils dans le temple de la Victoire : c'était le nom que portait alors l'église Saint-Sulpice. Ce banquet avait été organisé par souscription, le nombre des convives y était excessif ; il ne causa pas plus de plaisir à Bonaparte qu'aux assistants : on s'épiait, on se sentait mal à l'aise, on avait le sentiment que quelque chose se préparait ; mais quoi ? Dès que le repas fut fini, Bonaparte se leva, il fit le tour des tables avec Berthier et Bourrienne : « Je m'ennuie, leur dit-il, allons-nous-en. » Et il disparut.
BONAPARTE ET SIEYÈS. v^ Le dîner chez Gohier ne fut pas moins significatif. Bonaparte y rencontrait pour la première fois Sieyès, qui avait été élu Directeur au mois de mai précédent. Le « manufacturier de constitutions r> était prêt, on le savait, à en échafauder une, si on lui faisait place nette ; il cherchait un homme, ou, comme il disait, une épée. Les deux futurs complices étaient séparés à table par la maîtresse de la maison ; ils échangèrent à peine quelques monosyllabes. Là aussi, il y avait beaucoup de gène chez les convives. Gohier, qui était cependant comme le président de la République en service, n'était pas le moins embarrassé; il joua un peu dans ces circonstances « le rôle de ces Gérontes de comédie, qui sont bernés par tous les personnages de la pièce ». Bonaparte seul, dit un assistant, avait l'air d'être chez soi.
a: Êtes- vous sûr, lui demandait le lendemain un ami, que Sieyès soit contre vous ? — Je n'en sais rien encore, mais c'est un homme à système, que je n'aime pas. » Pauvre abbé Sieyès, auteur de la fameuse brochure sur le tiers état en 1789, combien il fut mystifié dans cette aventure, dont il est cependant le premier auteur responsable ! Il ne vit pas que toute sa belle métaphysique politique, bonne au plus pour une académie, allait crever, comme une bulle de savon, devant le génie pratique et positif du général. 1 Sieyès, disait un jour Cambacérès devant Taileyrand, est un homme très profond. » Et ce maître pince-sans-rire de répliquer : « Profond, Sieyès ?... C'est creux, très creux, que vous voulez dire. »
BONAPARTE ET LES DIRECTEURS. ^J0 Cependant, des intermédiaires habiles, comme Taileyrand, eurent tôt fait de rapprocher le Directeur et le général. L'un cherchait un homme d'action ; l'autre avait besoin de l'autorité d'un idéologue.
Avec Sieyès, qui se livrait inconsciemment à Bonaparte, s'abandonna aussi le Directeur Roger-Ducos ; personnage politique sans caractère propre, que sa médiocrité même avait fait élire au Directoire au mois de juin précédent, il était à la discrétion de Sieyès. Qu'allait faire Barras ? Il se croyait nécessaire à Bonaparte, sous le prétexte qu'il lui avait ouvert « le chemin de la gloire » . Mais toute association avec l'homme qu'on appelait le chef des Pourris, et qui probablement venait de recevoir de l'argent des royalistes, aurait été si compromettante, que Bonaparte n'eut garde de le voir : il le laissa à l'écart, dans l'ignorance de ses desseins. Barras, avili et joué, n'eut d'autre
LE DIX-HUIT BRUMAIRE
ressource que d'envoyer sa démission au moment même où Bonaparte commençait l'exécution du coup d'État.
Restaient Gohier et le général Moulins, les seuls Directeiu-s qui fussent vraiment attachés à la Constitution de l'an III. Il était inutile de s'en occuper, du moment où, sur les trois autres, il y en avait deux. Sieyès et Roger-Ducos, qui étaient acquis, et le troisième. Barras, qui devait laisser faire. En effet, aux termes de la Constitution, le Directoire ne pouvait prendre aucune délibération s'il n'y avait pas au moins trois Directeurs présents. Au moment critique, il n'y en eut plus que deux, Gohier et Moulins. Ainsi, suivant la remarque comique de Gohier, ce fut la Constitution elle-même qui mit les Directeurs dans l'impossibilité de défendre la Constitution.
BONAPARTE ET SES AMIS, v^ a J'allais presque tous les jours rue de la Victoire, rapporte Arnault. « Quoi de nouveau ? me disait le général, dès qu'il me « voyait. — Rien de nouveau. Toujours mêmes plaintes, toujours mêmes reproches ;... a chacun répète ici ce qui vous a été dit sur la route depuis Fréjus jusqu'à Paris. « Chacun vous adresse le même vœu ou plutôt vous donne le même ordre. — 1 Vraiment! » répliquait-il en riant, et il parlait d'autres choses. » Cependant, aux premiers jours de novembre, le parti de Bonaparte était pris. <i Un tas d'imbéciles, disait-il du Directoire et des Conseils ; des gens qui avocassent du matin au soir dans leurs taudis ! y> Tous ceux qui étaient dans le secret, comme Cambacérès, Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, Bernadotte même, que Bonaparte aurait voulu séduire, s'étaient réunis, le 29 octobre, au château de Mortefontaine, dans lamagnifique propriété que Joseph Bonaparte venait d'acheter près de Survilliers. Là furent jetées les bases d'un coup d'État très prochain. Un accident fut sur le point de faire tout manquer. En tombant de cheval dans une promenade à travers le parc, Bonaparte faillit se tuer ; il en fut quitte pour quelques minutes d'évanouissement. « C'est pourtant, ditil en riant, cette petite pierre contre laquelle tous nos projets ont pensé se briser.... Joseph me ferait de la morale, s'il savait cela. N'en parlez à personne. »
Or, le Directoire avait un ministre de la Police générale qui n'était autre que Fouché. Cet homme d'intrigues ignorait ou feignait d'ignorer celles qui se nouaient à quelques pas de son cabinet. Un jour, il avait réuni à sa table vingt-quatre convives ; avec Bonaparte Bruix, Rœderer, Regnauld, c'étaient tous les personnages de marque de la conjuration. a Le beau coup de filet qu'il ferait, remarqua l'un d'eux, en fermant seulement ses portes. »
UNE SOIRÉE CHEZ BONAPARTE, v.^ Le 7 novembre, il y avait un« soirée à l'hôtel de la rue de la Victoijce. Le bon Gohier, le perspicace Fouché étaient des invités du général. « Quoideneuf, citoyen ministre? demanda Gohier à Fouché, en dégustant une tasse de thé. — De neuf? Rien, en vérité, rien, — Mais encore? — Toujours les mêmes bavardages. — Comment ? — Toujours la conspiration. — La conspiration? dit Joséphine avec vivacité, tandis que Bonaparte écoutait en souriant. — La conspiration!
répliqua Gohier en levant les épaules. —Oui, la conspiration, reprit Fouché ; mais je sais à quoi m'en tenir. J'y vois clair, fiez- vous à moi ; ce n'est pas moi qu'on attrape.... ~ Le ministre parle en homme qui sait son affaire, conclut Gohier ; mais tranquillisez- vous, citoyenne.... Faites comme le gouvernement, ne vous inquiétez pas de ces bruits-là : dormez tranquille. »
Arnault avait entendu tout cela avec la plus grande surprise ; en effet, on était convenu d'agir le lendemain, 17 brumaire (8 novembre). Resté seul avec Bonaparte : <t Je viens prendre vos instructions pour demain. — La chose est remise au 18, répondit Bonaparte le plus tranquillement du monde. — Au 18, général ! — Au 18. — Quand l'affaire est éventée ! Ne voyez- vous pas que tout le monde en parle? — Tout le monde en parle, et personne n'y croit. D'ailleurs il y a nécessité. Ces imbéciles du Conseil des Anciens n'ont-ils pas des scrupules? Ils m'ont demandé vingt-quatre heures pour faire leurs réflexions. — Et vous les leur avez accordées? — Où est l'inconvénient? Je leur laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je veux bien faire avec eux. Au 18, donc. Venez demain prendre le thé ; s'il y a quelque chose de changé, je vous le dirai. Bonsoir. » Et il alla se coucher avec la parfaite tranquillité qu'il avait la veille de ses plus grandes batailles.
Le 17 brumaire, les Anciens, devenus plus intelligents ou mieux payés, étaient d'avis qu'il fallait transférer les Conseils à Saint-Cloud; là, à l'abri de toute réaction démagogique et sous la protection de l'épée de Bonaparte, on procéderait à une réforme de la Constitution. Il n'y avait plus qu'à agir, le lendemain, suivant le rôle assigné à chacun. Arnault avait un déjeuner chez Mme Legouvé, précisément pour le 18 ; il s'excusa. « J'ai ce matin-là même un engagement auquel je ne puis manquer; affaire d'honneur, affaire de cœur, affaire qui fera du bruit. Buvez au succès ! »
LE 18 BRUMAIRE. v*> Le 18 brumaire (9 novembre), à la première heure, le Conseil des Anciens, sous la présidence de Lemercier, était réuni dans son local ordinaire des Tuileries. Cornet, membre peu notoire du Conseil, dénonça le projet des terroristes qui menaçait la République, or Vous pouvez, représentants du peuple, le prévenir encore : un instant suffit. Mais, si vous ne le saisissez pas, la République aura existé, et — continue le procès-verbal du Moniteur — son squelette sera entre les mains (sic) des vautours qui s'en disputeront les membres décharnés. »
Dès sept heures du matin, un décret était rendu : le corps législatif, c'est-à-dire l'ensemble des deux Conseils, Anciens et Cinq-Cents, devait être transféré à Saint-Cloud le lendemain ; le général Bonaparte était chargé, avec le concours de la force armée, d'assurer cette translation.
Le décret fut communiqué sur l'heure au Conseil des Cinq-Cents que présidait Lucien, le jeune frère de Bonaparte; il était âgé à peine de vingt-quatre ans, c'est-à-dire qu'il n'avait pas l'âge légal de l'éligibilité ; il allait être cependant le véritable auteur du succès du lendemain. Malgré quelque opposition, le décret fut approuvé. Il était
LE DIX-HUIT BRUMAIRE