‹ NapoléonChapitre 16 sur 132 · UNE AUDIENCE · texte numérisé non relu

UNE AUDIENCE

DU DIRECTOIRE dans un salon du Palais national (le Luxembourg). Voûte décorée de drapeaux. Les Directeurs ne pouvaient jamais paraître en public qu'avec leur costume officiel.

d'après DUPLESSIS-BERTAUX.

(bibl. nat., estampes.)

BANQUET offert au.\ généraux Bonaparte et Moreau par les Anciens et par les Cinq-Cents dans le temple de la Victoire, — on appelait ainsi l'église Saint- Sulpice, — le 6 novembre 1799. Trois jours plus tard avait lieu le coup d'État.

(BIBL, SAT., ESTAMPES

SIEYES (Emmanuel-Joseph), né à Fréjiis en 1748, niori à Paris en 1836, à l'âge de 88 ans. Il conspira avec Bonaparte au 18 Brumaire. Sous l'Empire, président du Sénat et comte. — Portrait fait à Bruxelles par David, en 1817. Sieyès et David étaient tous les deux exilés comme régicides. — Sieyés revint en France après la révolution de Juillet.

lAlt L>,\\'1IX (COI.l-. Dlf M""' LOMBIÎS.)

BATAILLE DE ZURICH, gagnée par Masséna sur l'armée russe de Khorsakov, 25 septembre 1799. — Masséna donne des ordres au chef d'étatmajor Ondinot et à l'adjudant Reille. Dans le fond, la ville et le lac de Zurich.

l'Ak BorCHOT. {musée DE VERSAILLES.)

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

BARRAS, en costume de Directeur, 1799. Manteau nacarat. brodé d'or : grand col blanc avec des dentelles ; habit bleu ; ceinture bleue à franges d'or ; pantalon blanc en soie; chapeau à panache ', tricolore ; escarpins noirs avec un nœud de rubans bleus. dessin de h. ledru. (bibl. sat., estampes.)

JOSEPH BONAPARTE, né à Corte (Corse) le 7 janvier 1768, mort à Florence le 28 juillet 1844, à 76 ans. (bibl. xai., estampes.)

LUCIEN BONAPARTE, né à Ajaccio le 21 mars 1775, mort à Viterbe le 29 juin 1840, à 65 ans. (bibl. nat., estampes.)

CHATEAU DE MORTEFONTAINE, près de Survilliers. — Joseph Bonaparte l'avait acheté en 1799. Napoléon y réunit, le 29 octobre, plusieurs de ses futurs complices du coup d'État. Un traité y fut signé avec les États-Unis en 1800. (bibl. nat., estampes.)

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

régulier : aux termes de la Constitution, le Conseil des Anciens pouvait changer la résidence du corps législatif. Il restait pour Bonaparte à prendre possession de la fonction nouvelle dont ce décret venait de l'investir.

Bonaparte avait convoqué chez lui, avant sept heures du matin, les généraux dont il était sûr, comme Moreau, Berthier, Lefebvre, Lannes, Beumonville, Macdonédd, Morand, Murât. Tous furent exacts, en grande tenue de service. Lefebvre avait une situation à part, qui pouvait prendre une importance exceptionnelle. L'ancien sergent aux gardes françaises, qui avait été dans l'armée de Sambre-et-Meuse l'un des plus fermes lieutenants de Jourdan, avait été placé par le Directoire à la tête de la 17° division militaire, ce qui faisait de lui le commandant de la place de Paris. On le disait tout dévoué au Directoire ; mais Bonaparte l'enleva d'un mot : a Vous, l'un des soutiens de la République, la laisserez-vous périr entre les mains des avocats? Tenez, voilà mon sabre des Pyramides, je vous le donne. » Le brave Alsacien était conquis, a Eh bien! dit-il avec enthousiasme, jetons les avocats à la rivière! »

A huit heures et demie du matin, Bonaparte recevait communication du décret. Montant à cheval, suivi de sa brillante escorte, il se rendit aux Tuileries, au milieu de Paris qui restait calme et qui en tout cas était plus joyeux qu'étonné. Il entra au Conseil des Anciens et de sa voix de commandement :

(I Tous les généraux vous promettent l'appui de leurs bras. Je remplirai fidèlement la mission que vous m'avez donnée. Qu'on ne cherche pas dans le passé des exemples de ce qui se fait. Rien dans l'histoire ne ressemble à la fin du dix-huitième siècle; rien dans le dix-huitième siècle ne ressemble au moment actuel. »

Aux troupes de la garnison de Paris, qui appartenaient presque toutes à l'armée d'Italie, son ancienne armée, il adressa alors une proclamation :

« Soldats, le décret extraordinaire du Conseil des Anciens est conforme aux articles 102 et 103 de l'acte constitutionnel. Il m'a remis le commandement de la ville et de l'armée. Je l'ai accepté pour seconder les mesures qu'il va prendre et qui sont tout etières en faveur du peuple.

« La République est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux. Vous l'avez célébré avec une union qui m'impose des obligations que je remplis. Vous remplirez les vôtres, et vous seconderez votre général avec l'énergie, la fermeté et la confiance que j'ai toujovirs vues en vous.

« La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française au rang qu'elle occupait en Europe, et que l'ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. Vive la République ! )>

Le comique se mêle souvent aux situations les plus graves. Moreau avait accepté le rôle subalterne d'occuper militairement le Ltixembourg, en se réduisant ainsi au rang de geôlier. Go hier, réveillé par le remue-ménage qu'il entend, sonne son domestique : personne. Il veut sortir de sa chambre : la porte est fermée du dehors, à double tour.

Enfin, un serrurier vient le délivrer. Mais il n'y avait plus personne au palais. Sieyès et Roger-Ducos — Sieyès à cheval ; ce fut la première et la dernière fois de sa vie — s'étaient rendus aux Tuileries, et Barras venait d'envoyer sa démission.

Quand il vit arriver le secrétaire de Barras porteur de la démission de celui-ci, Bonaparte interpella d'une voix foudroyante ce subalterne qui n'en pouvait mais et qui reçut, à la place de son maître et du Directoire, cette terrible algarade, toute pleine déjà du moi impérial : « Qu'avez-vous fait de cette France que j'ai rendue si brillante ? Je vous ai laissé des victoires, j'ai trouvé des revers. Je vous ai laissé les millions de l'Italie, j'ai retrouvé des lois spoliatrices et partout la misère. Que sont devenus cent mille hommes qui ont disparu de dessus le sol français ? Ils sont morts, et c'étaient mes compagnons d'armes! Un tel état de choses ne peut diirer. Avant trois ans, il nous mènerait au despotisme par l'anarchie. Nous voulons la République assise sur les bases de l'égalité, de la morale, de la liberté civile et de la tolérance politique. A entendre quelques factieux, nous serions les ennemis de la République, nous qui l'avons arrosée de notre sang. Nous ne voulons pas qu'on se fasse plus patriotes que nous. »

Fouché était encore au lit à neuf heures du matin quand on vint lui apprendre ce qui se passait. Sa surprise fut profonde. Fut-il le plus inepte des ministres de la Police ? Ne fut-il pas plutôt le plus astucieux des intrigants ? Il s'habilla à la hâte, il courut mettre au service de Bonaparte toutes les forces de la police. Bonaparte accepta son concours, loua son beau zèle, mais lui demanda de le modérer.

Dans l'après-midi, le général en chef avait chez lui quelques intimes. « C'est la paix, leur dit-il, que nous venons de conquérir. Voilà ce qu'il faut annoncer ce soir sur tous les théâtres, ce qu'il faut publier dans tous les journaux, ce qu'il faut répéter en prose, en vers et même en chansons. » En effet, un pharmacien, Cadet-Gassicourt, qui était chansonnier à ses heures, composa des couplets sur la déconvenue du Directoire. Cela se chantait sur l'air de la Fanfare de Saint-Cloud ; le nom était de circonstance.

LE 19 BRUMAIRE, v^ Le lendemain, le 19 brumaire (10 novembre), c'était la grande journée. Il s'agissait de faire voter par les Conseils réunis à Saint-Cloud les réformes constitutionnelles qui avaient été arrêtées par Bonaparte; l'une des plus importantes était le remplacement des cinq Directeurs par trois Consuls. Cela ne pouvait pas aller sans quelques secousses violentes, car les républicains ou soi-disant tels formaient encore la majorité des Cinq-Cents. A Paris, Fouché parlait de jeter à l'eau le premier qui broncherait. A Saint-Cloud, toutes les précautions militaires avaient été prises. Murât occupait militairement le parc et le palais ; Sérurier avec la réserve était au Point-du-Jour. On sentait que la partie allait être sérieuse. Boiirrienne, qui se rendait le matin à Saint-Cloud, disait à son ami La Valette, en traversant la place de la Révolution, où l'échafaud avait été si souvent dressé : « Mon ami, nous coucherons demain au Luxembourg, ou nous finirons ici. »

Cependant, des heures précieuses se perdaient. Les Conseils ne pxirent se constituer

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

que vers deux heures de l'après-midi. Bonaparte se présenta à ce moment au Conseil des Anciens.

« La République, leur dit-il, n'a plus de gouvernement. Les factions s'agitent. L'heure de prendre un parti est arrivée. Vous avez appelé mon bras et celui de mes compagnons d'armes au secours de votre sagesse. Nous voici.... Aujourd'hui, on m'abreuve de calomnies, on parle de César, on parle de Cromv/ell, on parle de gouvernement militaire. Le gouvernement militaire, si je l'avais voulu, serais-je accouru pour prêter mainforte à la représentation nationale?... Déjà l'on blâme le Conseil des Anciens des mesures qu'il a prises et de m'avoir investi de sa confiance. Pour moi, je n'en suis point ébranlé. Tremblerais-je devant des factieux, moi que la coalition n'a pu détruire ! Si je suis un perfide, soyez tous des Brutus. Et vous, mes camarades, qui m'accompagnez, vous, braves grenadiers, que je vois autour de cette enceinte, que ces ba'ionnettes avec lesquelles nous avons triomphé ensemble se tournent aussitôt contre mon cœur. Mais aussi, si quelque orateur soldé par l'étranger ose prononcer contre votre général le mot a hors la loi », que la foudre de la guerre l'écrase à l'instant. Souvenez-vous que je marche accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la fortune.

« — Eh bien, général, dit un membre, jurez avec nous fidélité à la Constitution de l'an IIL C'est jurer de sauver la République.

d — La Constitution, la Constitution ! Vous n'en avez plus. Vous l'avez violée au 18 fructidor.... Vous l'avez violée au 30 prairial.... Vous l'avez violée au 22 floréal.,,, La Constitution violée, il faut un nouveau pacte et de nouvelles garanties.... »

Le Conseil des Anciens était gagné ; il sortit.

Les Cinq-Cents siégeaient à l'Orangerie. Une fois en séance, ils avaient demandé à prêter individuellement serment de fidélité à la Constitution de l'an III. Le président, Lucien Bonaparte, n'avait pu se refuser à cette motion. La prestation du serment prit environ deux heures . Pendant ce temps le Conseil était en proie à la plus grande exaltation ,

Cette cérémonie finissait quand Bonapîirte entrait dans l'Orangerie. Il avait laissé à la porte ses grenadiers. Il s'avance seul, mais résolu, vers le milieu de la salle. Aussitôt les poings se tendent, des cris s'élèvent : « A bas le dictateur ! Mort au tyran ! Hors la loi le nouveau Cromwell! Hors d'ici le dictateur !... Que faites-vous, téméraire? Vous violez le sanctuaire des lois! Est-ce donc pour cela que tu as vaincu? d On se précipite sur lui ; un membre même, dit-on, Barthélémy Arena, — mais le fait est loin d'être prouvé, — brandit un poignard. Il pâlit, se trouble, recule. Il disait plus tard à Bourrienne : « J'aime mieux parler à des soldats qu'à des avocats. Ces imbécilec-là m'ont intimidé. » Les grenadiers, qui étaient restés sur la porte, voient la mêlée oîi leur chef, le dieu d'Arcole et des Pyramides, est sur le point de sombrer. Ils pénètrent dans la salle, dégagent le général, l'enlèvent, le conduisent dehors. Bonaparte était sauf, mais la partie semblait perdue.

Les vainqueurs, restés maîtres de la salle, enjoignent au président, au milieu de mille vociférations, de faire votei- la proscription du général, a Misérables, s'écrie Lucien,

vous exigez que je mette hors la loi mon frère, le sauveur de la patrie, celui dont le nom seul fait trembler les rois ! Je dépose les marques de la magistrature populaire, et je me présente à la tribune comme défenseur de celui que vous m'ordonnez d'immoler sans l'entendre. » Il veut monter à la tribune. La tempête redouble. Des grenadiers entrent de nouveau dans la salle, en poussant le cri de « Vive la République ! » Ils soustraient Lucien à ses collègues, ils l'enlèvent, ils le font sortir. La partie était perdue pour la seconde fois. Mais Lucien, qui eut en cette heure décisive tous les genres de courage et d'audace, monte à cheval et harangue les assistants : « Général, et vous soldats, le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que des factieux, le poignard à la main, ont violé les délibérations; il requiert contre eux la force publique. Le Conseil des Cinq-Cents est dissous. — Président, répondit Bonaparte, cela sera fait. »

On entend un roulement de tambours. Sur l'ordre de Murât, l'Orangerie est envahie. Le général Leclerc s'écrie : « Au nom du général Bonaparte, le corps législatif est dissous, b Les Cinq-Cents renoncent à toute résistance ; ils sont dispersés, ils sautent par les fenêtres, ils jettent, dit-on, leurs insignes à travers le parc. A cinq heures et demie, la salle était évacuée. Cette fois, le drame était fini.

Tel fut ce coup d'Etat célèbre. Il eut un peu le caractère d'une affaire de famille, dune sorte de vendetta corse où chacun eut son rôle. Bonaparte commença aux Anciens. Lucien acheva aux Cinq-Cents, avec une énergie qui fit de lui le grand homme de la journée. Leclerc était leur beau-frère, car il était le mari de Pauline Bonaparte, et Murât était en passe de le devenir, car deux mois plus tard il épousait Caroline.

LA LOI DU 19 BRUMAIRE, v^ Le même jour, à Saint-Cloud, les débris des Cinq-Cents réunis à la totalité des Anciens votaient la loi du 19 brumaire ; elle avait été préparée sur l'heure même par Cornudet et Boulay de la Meurthe.

Cornudet, membre des Anciens, avait proposé le premier, dans le comité général de ce Conseil, de nommer une commission executive de trois membres, d'élire une commission législative et d'ajourner les deux Conseils au 1®' nivôse. D'autre part, aux Cinq-Cents, après le coup d'Etat, une commission de cinq membres avait été chargée de présenter des mesures de salut public. L'un d'eux, Boulay de la Meurthe, vint entretenir le Conseil « de la nécessité d'établir un ordre de choses provisoire et intérimaire, jusqu'à ce qu'on eût réformé les vices que l'expérience avait fait découvrir dans la Constitution » . Les propositions de Cornudet et de Boulay de la Meurthe avaient été adoptées ; elles devinrent la loi du 19 brumaire. Les Directeurs étaient remplacés, en attendant l'établissement d'une constitution nouvelle, par trois Consuls provisoires : Sieyès, Roger-Ducos, anciens Directeurs, et le général Bonaparte.

Lucien, qui jusqu'au bout paya d'audace, termina cette délibération nocturne par une phrase singulièrement hardie : (( Représentants du peuple, entendez le cri sublime de la postérité : Si la liberté naquit dans le Jeu de paume de Versailles, elle fut consolidée dans l'Orangerie de Saint-Cloud. »

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

JOURNÉE DU 18 BRUMAIRE AN VIII, 9 novembre 1799. — A huit heures et demie du matin, Bonaparte, entouré des généraux ses amis qui l'acclament, quitte son hôtel de la rue de la Victoire pour se rendre au Conseil des Anciens. ibibl. ^Al , bsiAMcts i

JOURNÉE DU 18 BRUMAIRE AN VIII, 9 novembre 1799. — Bonaparte, à l'intérieur du Conseil des Anciens, qui siégeait aux Tuileries. Il déclara qu'il remplirait fidèlement la mission que le Conseil lui avait donnée. u'après duplessis-bertai x. ibibl. nai.. estampes.)

JOURNÉE DU 19 BRUMAIRE AN VIII, 10 novembre 1799, à l'Orangerie de Saint-Cloud. — Le président Lucien Bonaparte essaie en vain de rétablir le calme. Des députés des Cinq-Cents se précipitent, le poignard à la main, sur Bonaparte, que ses grenadiers viennent délivrer.

(BIBL. NAT.. ESTAMPES

E TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE. — Composition allégorique en l'honneur de Bonaparte, qui s'avance à côté du char de la Constitution de l'an VIII.

U'aPRLS MON'NET. (IUBL. NAT., ESTAMPES.)

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

A trois heures du matin, tout était terminé. Bonaparte regagna en voiture son hôtel de la rue de la Victoire ; il courut annoncer la grande nouvelle à Joséphine, qui était en proie aux plus vives inquiétudes. Vers cinq heures du matin, il congédiait son secrétaire, après ces dix-huit heures bien remplies : « Bonsoir, Bourrienne. A propos, nous coucherons demain au Luxembourg. »

Il s'installa, en effet, au Luxembourg dès le 20 brumaire, après avoir fait mettre en liberté l'ex-Directeur Gohier ; il avait reçu de celui-ci encore une invitation à dîner pour la veille. <r Le pauvre homme ! disait Bonaparte à Joséphine. Hier il m'attendait à dîner !... et cela se croit des hommes d'État!... N'en parlons plus. » Ce fut toute l'oraison funèbre de Gohier et du Directoire.

APRÈS LE COUP D'ÉTAT, v^ Le Moniteur des 20 et 23 brumaire publiait un récit officiel, c'est-à-dire un récit très arrangé, des journées de Paris et de Saint-Cloud. Entre autres choses, on y lisait ceci : « Le général Bonaparte a été blessé au visage dans le Conseil des Cinq-Cents, et le grenadier qui l'accompagnait a reçu le coup de poignard qui lui était destiné et a eu la manche de son habit emportée.... Thomas Thomé (c'est le grenadier en question) et l'autre grenadier qui a pris le général dans ses bras ont dîné le 20 et déjeuné le 21 avec lui. La citoyenne Bonaparte a embrassé Thomas Thomé et lui a mis au doigt un diamant de la valeur de deux mille écus. »

Quelques jours plus tard, Sieyès exposait à Bonaparte les beautés du rôle qu'il lui réservait dans sa constitution futme : il serait le proclamateur-électeur, il aurait une liste civile de six millions, il habiterait le château de Louis XIV à Versailles, il serait chargé pour toute fonction de nommer le Consul de la Paix et le Consul de la Guerre. Et Bonaparte de répliquer à son complice en quelques mots précis : « Si votre proclamateurélecteur s'en tient strictement aux fonctions que vous lui assignez, il sera l'ombre, l'ombre décharnée d'un roi fainéant. Connaissez-vous un homme d'un caractère assez vil pour se complaire dans ime pareille singerie ? Comment avez-vous pu imaginer qu'un homme de quelque talent et d'un peu d'honneur voulût se résigner au rôle de cochon à l'engrais de quelques millions ? »

« Messieurs, disait Sieyès aux familiers du Luxembourg, vous avez un maître ! Cet homme sait tout, veut tout et peut tout! » Il avait mis du temps à s'en apercevoir. Pour se consoler de son erreur et se faire payer ses a grands services », l'ancien abbé régicide voulut bien accepter la présidence du Sénat et un beau domaine national de plusieurs millions, la terre de Crosne.

1799. LA CONSTITUTION DE L'AN VIII. ^ Débarrassé de cet idéologue, Bonaparte put agir à sa guise. Au bout de quatre semaines à peine, il publiait, après l'avoir émondée de toutes les a niaiseries métaphysiques » de Sieyès, la Constitution dite de l'an VIII. Elle porte la date du 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799). Elle est à connaître avec quelque détail ; son esprit devait, en effet, survivre jusqu'à la chute du

régime napoléonien. C'est le seul texte politique émanant de Napoléon qui ait reçu le nom de « constitution b . Les diverses modifications qui devaient s'introduire jusqu'en 1814 dans le mécanisme politique furent établies par des sénatus-consultes.

Lé droit électoral offre une nouveauté intéressante. Dans chaque commune les citoyens a désignent par leurs suffrages ceux d'entre eux qu'ils croient les plus propres à gérer les affaires publiques. Il en résulte une liste de confiance, contenant un nombre de noms égal au dixième du nombre des citoyens ayant droit d'y coopérer ». Dans cette liste communale doivent être pris les fonctionnaires publics de la commune. « Les citoyens compris dans les listes communales d'un des départements désignent également im dixième d'entre eux. Il en résulte une seconde liste dite départementale, dans laquelle doivent être pris les fonctionnaires publics du département. Les citoyens portés dans la liste départementale désignent pareillement un dixième d'entre eux : il en résulte une troisième liste, qui comprend les citoyens de ce département éligibles aux fonctions publiques nationales. » L'ensemble des listes départementales compose la liste nationale.

Un organe nouveau s'appelle le Sénat conservateur. Il se compose de quatre-vingts membres, inamovibles et à vie, âgés de quarante ans au moins. Le Sénat se recrute lui-même en choisissant a entre trois candidats présentés, le premier par le Corps législatif, le second par le Tribunat et le troisième par le Premier Consul ». Il eiit été plus simple de dire que le Premier Consul nommait lui-même les sénateurs. Le Sénat élit les législateiu-s, les tribuns, les consuls, les juges de cassation. « Il maintient ou annule tous les actes qui lui sont déférés comme inconstitutionnels par le Tribunat ou par le Gouvernement. » Les séances du Sénat ne sont pas publiques.

Le pouvoir législatif reçoit aussi une organisation nouvelle. Tout projet de loi doit être « proposé par le Gouvernement, communiqué au Tribunat et décrété par le Corps législatif ». Le Tribunat comprend cent membres, de vingt-cinq ans au moins ; il vote l'adoption ou le rejet des projets de lois et délègue trois de ses membres pour exposer devant le Corps législatif les raisons de son vote. Le Corps législatif comprend trois cents membres, de trente ans au moins. Sa session est de quatre mois. Il « fait la loi en statuant par scrutin secret, et sans aucune discussion de la part de ses membres, sur les projets de lois débattus devant lui par les orateurs du Tribunat et du Gouvernement ».

C'est seulement ici que la Constitution parle du pouvoir exécutif, en employant des formules qui paraissent innocentes et qui, en réalité, étaient toute une révolution politique. <i Le gouvernement est confié à trois Consuls nommés pour dix ans et indéfiniment rééligibles.... La Constitution nomme Premier Consul le citoyen Bonaparte, ex-consul provisoire ; Second Consul, le citoyen Cambacérès, ex-ministre de la Justice ; et Troisième Consul, le citoyen Lebrun, ex-membre de la commission du Conseil des Anciens. . . Le Premier Consul promulgue les lois ; il nomme et révoque à volonté les membres du Conseil d'État, les ministres, les ambassadeurs et autres agents extérieurs en chef, les officiers de l'armée de terre et de mer.,.. »

LE DIX-HUIT BRUMAIRE

L'article 42 met en pleine lumière la nullité complète à laquelle étaient réduits les collègues de Bonaparte : a Dans les autres actes du gouvernement, — que pouvait-il bien rester encore à faire ? — le Second et le Troisième Consul ont voix consultative : ils signent le registre de ces actes pour constater leur présence, et, s'ils le veulent, ils y consignent leurs opinions; après quoi, la décision du Premier Consul suffit. J)

Le Conseil d'État a est chargé de rédiger les projets de lois et les règlements d'administration publique et de résoudre les difficultés qui s'élèvent en matière administrative y . Trois de ses membres sont chargés de défendre chaque projet de loi devant le Corps législatif.

Cette Constitution était l'œuvre à peu près personnelle de Bonaparte; mais il importait de lui donner un caractère national, aussi fut-il décidé qu'elle serait a offerte à l'acceptation du peuple français ». La loi du 14 décembre 1799 et l'arrêté des Consuls du 15 décembre réglèrent la manière dont la Constitution serait présentée au peuple. Les citoyens eurent à signer sur un registre d'i acceptation » ou de « non-acceptation ». Trois millions onze mille sept citoyens, c'est-à-dire la presque totalité des votants, mirent leurs signatures sur les registres d'acceptation. Alors il était loisible de dire, avec quelque apparence de vérité, que la Constitution était l'œuvre du peuple français.

Cette analyse suffit pour comprendre que la Constitution de l'an VIII est un pur chefd'œuvre, et par ce qu'elle dit et surtout par ce qu'elle donne à deviner. Au fond, sous la forme du consulat décennal à trois têtes, c'était la monarchie à vie, avec des pouvoirs illimités, que Bonaparte venait de s'adjuger. Les deux collègues sur lesquels il avait jeté les yeux n'étaient là que pour dissimuler, pendant quelque temps, le retour à la monarchie pure et simple. Cambacérès, ancien conventionnel, ministre de la Justice au moment du coup d'État, gardait sa gauche ; Lebrun, ancien inspecteur du domaine de la Couronne et membre des Anciens, gardait sa droite. Entre ces deux contrepoids ou ces deux soliveaux, incapables de rien faire, ni même de rien vouloir, Bonaparte était lui-même, suivant un mot amusant, le " tiers consolidé ».

De ce mot on peut rapprocher une anecdote. Bonaparte demandait un jour à Talleyrand comment il avait fait sa grande fortune, qui paraissait subite. L'habile ministre n'était jamais embarrassé de répondre : fi Rien de plus simple : j'ai acheté des rentes le 17 brumaire et je les ai revendues le 19. »

NAPOLÉON ET LE 18 BRUMAIRE, v^ On connaît la vision romantique par laquelle Victor Hugo a terminé le poème de 1' « Expiation ï> :

Pareils aux mots que vit resplendir Balthazar, Deux mots, dans l'ombre écrits, flamboyaient sur César; Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère, Leva sa face pâle, et lut : Dix-huit Brumaire !

En 1800, ce sentiment de remords n'aurait été compris ni par les spectateurs ni par l'auteur du coup d'Etat. L'acte de Brumaire, considéré en lui-même, au moment où il se produisit, sans tenir compte de ses conséquences, a bien pu provoquer chez quelques-uns — on les compterait — des sentiments de colère et de courte colère, chez quelques autres, moins habiles, qui s'étaient laissé devancer, des sentiments de jalousie ; pour l'immense majorité de la nation. Brumaire fut salué comme une délivrance, une victoire, une espérance. Albert Sorel l'a très bien dit : « Ce n'est pas parce que deux tambours et quelques grenadiers pénétrèrent dans l'Orangerie de Saint-Cloud que le Directoire croula. La cause, ce fut l'état général des esprits : il fit que les officiers osèrent commander la charge, que les tambours osèrent battre, que les soldats osèrent marcher et que les députés, en fuite, se dispersèrent dans le silence, l'isolement, la nuit. Ce qui emporta tout, ce fut l'allure générale : la Constitution atteinte mortellement en Fructidor, le Directoire honni, Bonaparte populaire. »

Quant à Napoléon, fidèle à son rôle jusqu'au bout, voici en quels termes, à Sainte- Hélène, il réclamait la responsabilité et la gloire de cette journée fameuse, où, s'étant réveillé général en rupture d'armée et conspirateur, il s'était endormi maître de la France, c'est-à-dire, comme disaient nos pères, du plus beau royaume qui soit sous le ciel :

a On a discuté métaphysiquement, et l'on discutera encore si nous ne violâmes pas les lois, si nous ne fûmes pas criminel ; mais ce sont autant d'abstractions bonnes tout au plus pour les livres et les tribunes, et qui doivent disparaître devant l'impérieuse nécessité. Autant vaudrait accuser de dégât le marin qui coupe ses mâts pour ne pas sombrer. Le fait est que la patrie sans nous était perdue et que nous la sauvâmes. Aussi les auteurs, les grands acteurs de ce coup d'État, au lieu de dénégations et de justifications, doivent-ils, à l'exemple de ce Romain, se contenter de répondre avec vérité à leurs accusateurs :

« Nous protestons que nous avons sauvé notre pays. Venez avec nous en rendre « grâces aux dieux ! »

Page 1