PEINTURE DU XVIII»^ SIÈCLE. (MI'SÉE DE VERSAILLES
ENTRÉE DE BONAPARTE A GE- NÈVE. — Le Premier Consul partit de Paris le 6 mai 1800 ; il passa par Sens, Avallon, Dijon, Auxonne, Dôle, Moretz, Nyons. Il arriva à Genève le 8, à 11 h. et demie du soir. Il y séjourna jusqu'au 11. Il y vit Necker, l'ancien ministre de Louis XVI, venu exprès de Coppet. Il en repartit le 12 pour Lausanne. (dibl. nat., estampes )
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se rendait à Lausanne; il en repartait le 16, il passait par Vevey, par Saint-Maurice, et. le 17, il établissait son quartier général à Martigny, dans la maison des religieux du Grand-Saint-Bernard. L'armée avait commencé à gravir la montagne le 15 mai. Toute l'opération avait été préparée, depuis plusieurs jours, avec le soin le plus minutieux ; les relais étaient assurés, les vivres disposés d étape en étape.
Un simple soldat, qui devait arriver un jour aux galons de capitaine, Coignet, raconte ainsi ses impressions dans ses curieux Cahiers :
<i Le village de Bourg-Saint-Pierre, situé au pied de la gorge du Saint-Bernard, n'est composé que de baraques couvertes de planches, avec des granges d'une grandeur immense où nous couchâmes tous pêle-mêle. Là, on démonta tout notre petit parc, le Consul présent. L'on mit nos trois pièces de canon dans une auge ; au bout de cette auge il y avait une grande mortaise pour conduire notre pièce, gouvernée par un canonnier fort et intelligent, qui ccmmandait quarante grenadiers.
« Tout fut prêt pour le lendemain matin au petit jour et on nous fit la distribution de biscuits. Je les enfilai dans une corde pendue à mon cou — le chapelet me gênait beaucoup — et on nous donna deux paires de souliers. Le même soir, notre canonnier forma son attelage, qui se composait de quarante grenadiers pai pièce, vingt pour traîner la pièce, — dix de chaque côté, tenant des bâtons en travers de la corde qui servait de prolonge, — et les vingt autres portaient les fusils, les roues et le caisson de la pièce. Le Consul avait eu la précaution de faire réunir tous les montagnards pour ramasser toutes les pièces qui pourraient rester en arrière, leur promettant six francs par voyage et deux rations par jour. Par ce moyen, tout fut rassemblé au lieu du rendez-vous, et rien ne fut perdu. Le matin, au point du jour, notre maître nous place tous les vingt à notre pièce : dix de chaque côté. Moi je me trouvais le premier devant, à droite ; c'était le côté le plus périlleux, car c'était le côté des précipices, et nous voilà partis avec nos trois pièces. Le sentier était couvert de glace qui coupait nos souliers, et notre canonnier ne pouvait être maître de sa pièce qui glissait. Nous fîmes une lieue de ce pénible chemin. Il fallut nous donner un moment de répit pour mettre des souliers — les nôtres étaient en lambeaux — et casser un morceau de biscuit.
« Nous voilà partis bien chaussés de souliers neufs. « Allons, mes chevaux, dit notre « canonnier, à vos postes, en avant ! Gagnons les neiges, nous serons mieux, nous «n'aurons pas tant de peine. » Nous atteignîmes ces horreurs de neiges perpétuelles, et nous étions mieux, notre canon glissait plus vite.
a Nous arrivâmes avec des efforts inouïs au pied du couvent. A quatre cents pas, la montée est très rapide, et là nous vîmes que des troupes avaient passé devant nous ; le chemin était frayé ; pour gagner le couvent, on avait formé des marches. Nous déposâmes nos trois pièces et nous entrâmes, quatre cents grenadiers avec une partie de nos officiers, dans la maison de Dieu, où ces hommes dévoués à l'humanité sont pour secourir tous les passagers et leur donner l'assistance. Leurs chiens sont toujours en faction pour guider les malheureux qui pourraient tomber dans les avalanches de neige.
Pendant que nos officiers et notre colonel étaient dans les salles avec de bons feux, nous reçûmes de ces hommes vénérables un seau de vin pour douze hommes, vm. quartier de frornage de Gruyère et une livre de pain ; on nous mit dans des corridors très larges. Nous serrâmes les mains de ces bons frères en les quittant, et nous embrassions leurs chiens qui nous caressaient comme s'ils nous connaissaient.
a On redescend à pic ; en deux heures on arrive à Saint- Rémy. Ce village est tout à fait dans des enfers de neige. Enfin nous sortîmes de l'enfer pour redescendre au paradis. Nous arrivâmes au rendez- vous du rassemblement de tous les régiments, qui était une longue gorge et un village adossé à cette montagne. Tout notre matériel se réunit dans deux joiirs ; nos braves officiers arrivèrent sans bottes, n'ayant plus de drap aux manches de leur redingote ; ils faisaient pitié à voir. »
Le Premier Consul était parti de Martigny le 20 mai, à huit heures du matin. Il descendit à Bourg-Saint-Pierre, à l'auberge de la Colonne Milîiaire, aujourd'hui Au Déjeuner de Napoléon I^^. Il était monté sur un miilet que conduisait un guide du pays, et non sur le cheval fougueux qu'a représenté le pinceau de David. Arrivé à l'hospice du Grand-Saint-Bemard à cinq heures, il s'y arrêta quelques instants, à la chambre n° 23 ; il demanda un Tite-Live, pour lire le récit du passage des Alpes par Annibal, Après avoir dînéf il se remit en route à six heures et demie. Il couchait le même soir à la cure d'Etroubles. Il en repartait le lendemain matin, 21 mai, et arrivait à Aoste, où il descendait au palais épiscopal.
En suivant la vallée de la Doire Baltée, l'armée faillit être arrêtée par tm obstacle imprévu, le fort de Bard qui ferme à peu près complètement une gorge de la vallée. « Là, raconte le capitaine Coignet, le Consid prit bien des prises de tabac, et eut fort à faire avec tout son grand génie. Il fit fabriquer xm sentier dans le flanc de cette montagne à coups de masses de fer, pour pouvoir faire passer un cheval, mais ce n'était pas le plus difficile à faire. Il fit empailler les roues et tout ce qui pouvait faire du bruit pour ne pas éveiller l'attention. Tout fut prêt à minuit. Il ne fallait pas souffler. Nous passâmes sans être aperçus. »
Le Premier Consul était à Ivrée le 27 mai, à Verceil le 30, à Novare le 31. Le 2 juin, à la fin de l'après-midi, il entrait à Milan, par la porte de Verceil. C'était là le premier résultat de cette combinaison d'audace et de génie. Il était arrivé au cœur de l'Italie du Nord, sans avoir eu de combat à livrer. Il disait à ses soldats (Milan, 6 juin) :
(I Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine. L'ennemi épouvanté n'aspire plus qu'à regagner ses frontières ; vous lui avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de réserve. Le premier acte de la campagne est terminé.... Laisserez- vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté l'alarme dans vos familles ?... Arrachez-lui les lauriers dont elle s'est emparée, et par là apprenez au monde que la malédiction du destin est sur les insensés qui osent insulter le territoire d'un grand peuple, i»
Le plan de Bonaparte était de prendre l'armée autrichienne entre sa propre armée et Gênes, où Masséna tenait toujours. Aussi avait-il envoyé tout de suite Murât à Plai-
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sance et Laanes sur la rive droite du Pô. Le 9 juin, à Montebello, Lannes était aux prises avec le général autrichien Ott. L'admirable soldat, l'Ajax français, ne se doutait pas qu'il faisait ce jour-là la conquête d'un duché futur. Le choc fut très rude. A tout prix, les Autrichiens voulaient s'ouvrir un passage pour briser le cercle de fer qui se formait derrière eux. a Les os craquaient dans ma division, dit Lannes, comme la grêle qui tombe sur de."» vitrages. » Mais les Autrichiens ne purent pas passer.
CAPITULATION DE MASSÉNA A GÊNES, v^ Le Premier Consul, arrivé à Milan le 2 juin, y restait jusqu'au 9 au matin.
Dans la nuit du 8, Bourrienue avait reçu une dépêche que le général autrichien Mêlas adressait au Conseil aulique de Vienne et que Murât avait interceptée à Plaisance. Elle annonçait une nouvelle qui pouvait tout changer en mal : le 4 juin, quatre jours plus tôt, Masséna avait terminé dans Gênes sa défense héroïque. En informant son gouvernement de ce succès inespéré. Mêlas parlait de la présence de Bonaparte en Italie comme d'une fable ; pour lui, Bonaparte était toujours à Paris.
Le secrétaire de Bonaparte avait l'ordre de le laisser dormir, s'il apprenait pendant la nuit une bonne nouvelle; mais, pour vme mauvaise nouvelle, il ne devait pas respecter son sommeil. Bourrienne entra donc dans sa chambre vers quatre heures du matin ; il dut le secouer légèrement par le bras pour le réveiller. Il lui lut la dépêche. La surprise et la déception de Bonaparte furent extrêmes, a. Bah ! dit-il en plaisantant, vous ne savez pas l'allemand. » Mais tout de suite son parti fut pris. Dès huit heures du matin, tous les ordres de marche étaient donnés. Lui-même arrivait à Pavie le même jour à deux heures ; il franchissait le Pô à Stradella, et, vers sept heures du soir, il rencontrait les blessés du combat de Montebello.
ARRIVÉE DE DESAIX. v^ Desaix arrivait à ce moment comme par miracle. Échappé d'Egypte au mois de mars, arrêté en mer par une frégate anglaise, retenu un mois au lazaret de Livourne, il était arrivé à Toulon le 6 mai, le jour même où le Premier Consul quittait Paris. Il lui avait écrit de Toulon la lettre suivante :
d Après cinq jours de traversée, je suis arrivé ici aujourd'hui, après avoir été visité par des barbaresques de Tunis, qui ne nous ont pas retenus. Je dois faire trente jours de quarantaine : je ne veux pais de repos. Travailler à augmenter la gloire de la République, la vôtre, est tout mon désir....
a Quelque grade que vous me donniez, je serai content. Vous savez que je ne tiens pas à avoir les premiers commandements, que je ne les désire pas ; je serai avec le même plaisir volontaire ou général. Seulement, je vous avouerai que, dans ce moment-ci, un peu fatigué, je ne voudrais pas entrer en campagne dans une armée hors d'état d'agir ; mais, du reste, tout ce que vous voudrez me conviendra. Je désire bien comiaître ma destination de suite, afin de pouvoir faire aussitôt préparer tout ce qu'il me faut, ne pas perdre im instant pour entrer en campagne. Un jour qui n'est
pas bien employé est un jour perdu. Je vous salue respectueusement. — Desaix. » Bonaparte lui avait répondu de venir le rejoindre en Italie. Il le reçut à Stradella le 10 juin; il le garda à causer avec lui pendant plus de trois heures. Bourrienne s'étonnait de la longueur de cet entretien. « Oui, lui répondit-il, j'ai été longtemps avec lui, mais vous savez que j'en fais le plus grand cas. Aussitôt mon retour à Paris, je le fais ministre de la Guerre : il sera toujours mon second; je le ferais prince, si je pouvais. Je lui trouve un caractère antique. »
1800. MARENGO. yJt Le 13 juin, le Premier Consul était arrivé à Torre di Garofolo, dans la plaine d'Alexandrie. Le lendemain matin, Desaix était envoyé vers Novi, dans la direction de Gênes, pour empêcher Mêlas de se replier sur cette ville, et la division Lapoype sur la rive gauche du Pô.
L'armée autrichienne, massée à Alexandrie, attaquait les Français au moment de cette dispersion. Elle disposait de trente mille hommes, alors que les Français, à ce moment de la journée, n'étaient guère qu'une vingtaine de mille. Ce fut la première phase de la bataille. Victor et Lannes soutinrent d'abord la vigoureuse attaque des ennemis, puis ils durent se replier sur San-Giuliano. La Garde consulaire, avec ses neuf cents hommes, méritait bien le nom de « redoute de granit » , que Bonaparte devait lui donner ; mais elle n'avait pu faire qu'une chose, protéger la retraite. Vers deux heures, Desaix accourait du Sud; il avait reçu un ordre de Bonaparte de marcher sur San- Giuliano. « La bataille est perdue, dit Desaix en arrivant ; mais il n'est que deux heures, nous avons encore le temps d'en gagner une aujourd'hui. » Avec des troupes fraîches, le Premier Consul reprend l'action. Marmont canonne de flanc la colonne autrichienne. Desaix, à la tête de la division Boudet, s'élance ; la grosse cavalerie de Kellermann, le ils du vainqueur de Valmy, perce cette muraille humaine. Vers cinq heures, les Autrichiens, débordés de toutes parts, fuyaient vers les ponts de la Bormida et Alexandrie. La défaite de San-Giuliano était devenue, à la fin de la journée, — 14 juin 1800, — la victoire éclatante de Marengo. Bonaparte était « l'homme du destin » : c'était le mot de Mêlas, qui voulait ainsi excuser sa propre défaite. Il est certain que le vainquetir, suivant son expression, avait joué le tout pour le tout; joueur heureux, il avait gagné la partie. C'était justice, car la partie avait été combinée à merveille.
Mais Desaix avait été tué à la tête de ses hommes ; il était à peine dans sa trentetroisième année, oc Quand nous fûmes seuls, rapporte Bourrienne, je dis au Premier Consul : « Général, voilà une belle victoire ! Vous savez ce que vous me disiez l'autre « jour du plaisir que vous auriez à revoir Paris après un grand coup porté à l'Italie. « Vous devez être satisfait. — Oui, Bourrienne, je suis satisfait; mais Desaix L.. Ah! « que la journée eût été belle si ce soir j'avais pu l'embrasser sur le champ de bataille ! » Je vis Bonaparte sur le point de verser des larmes, tant était vraie et profonde la douleur que lui causait la mort de Desaix, C'est certainement l'homme qu'il a le plus aimé, le plus estimé et le plus regretté, n
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