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DU DÉCADI

de lui-même : » Voyez, dit-il, comme je me tiens mal. Pourquoi cette tête penchée en avant, ce dos voûté ? Peut-on changer cette attitude ? — Oui, Général, mais, si l'on avait représenté le grand Frédéric droit comme un grenadier, pensez-vous qu'il eût été ressemblant .' >- Le projet d'Isabey ne fut pas modifié. — Les bâtiments, au fond de la cour, étaient occupés par la Petite Écurie. DEs.i.N- d'isabev et de carle vernet. gravure de mécou. (bibl. sat., estampes!

LE DUC D'ENCHIEN. — Louis- Antoine-Henri de Bourbon- Condé, né à Chantilly, le 2 août 1772, fusillé à Vincennes le 21 mars 1804. par rauch. (musée de Versailles).

ENLEVEMENT DU DUC D'ENGHIEN, à Ettenheim (Bade), dans la nuit du 15 au 16 wars 1804.

PAR ALPH. LALArZE. (CL. NEURDEIN.)

LE DUC D'ENGHIEN, dans les fossés du château de Vincennes, refuse de se laisser bander les yeux. (bibl. nai., estampes.)

LE CONSULAT A VIE

les routes. Quand les rois de France passaient par Amiens, c'était l'usage que la ville leur fît hommage de beaux cygnes ; Amiens ne manqua point d'offrir des cygnes à Bonaparte ; ils furent envoyés à Paris. En nageant sur les bassins des Tuileries, ils étaient pour lui comme une réclame vivante. Bonaparte prit l'habitude, au cours de ce voyage, de rendre et de signer des arrêts, à lui tout seul, sans se soucier, même pour la pure formalité de la signature, de l'existence de ses deux collègues. Les acteurs du Théâtre-Français suivaient le Premier Consiil dans son déplacement, comme s'ils étaient déjà les comédiens ordinaires de Sa Majesté.

Un épisode caractéristique de ce voyage avait été la manière dont l'archevêque de Malines, Mgr de Roquelaure^ avait traité le Premier Consul et sa femme. Il les avait comblés d'éloges ; en s'adressant à Joséphine et en exaltant ses vertus, il avait employé quelques expressions d'une rhétorique bien outrée : « Après vous être unie au Premier Consul par les nœuds sacrés d'une alliance sainte, vous vous trouvez aujourd'hui environnée de sa gloire. » L'archevêque entendait-il dési gner ainsi le mariage civil, le seul que Joséphine et Bonaparte avaient encore contracté?

RELATIONS AVEC LOUIS XVIII. ^^ Pour franchir le dernier pas, pour ceindre la couronne, Bonaparte tenait d'abord à convaincre les Bourbons qu'ils ne remonteraient jamais sur le trône relevé par lui. Les Bourbons et leurs partisans devaient être bien avertis que la couronne de France serait à lui et jamais à d'autres. C'est pour cela qu'il avait songé à négocier avec Louis XVIII, au moment même de l'établissement du Consulat à vie, une sorte de renonciation de ses droits comme héritier de la maison de France.

« Croyez-vous, dit-il un jour à brûle-pourpoint à Bourrienne, que le prétendant à la couronne de France renoncerait à ses droits, si je lui faisais offrir une large indemnité ou même une province en Italie? » Son secrétaire combattit en vain cette idée, bizarre en elle-même, bizarre surtout après la réponse qu'il avait faite lui-même aux ouvertures de Louis XVIII lors du début du Consulat; mais il y tenait. Aussi se décida-t-il, à l'insu de ses intimes, à adresser cette singulière proposition au chef de la maison de Bourbon, qui était alors à Mittau, en Courlande. A la lettre du Premier Consul, Louis XVIII fit cette noble réponse :

(c Je ne confonds pas M. Bonaparte avec ceux qiii l'ont précédé; j'estime sa valeur, ses talents militaires ; je lui sais gré de quelques actes d'administration, car le bien que l'on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais U se trompe s'U croit m'engager à renoncer à mes droits; loin de là, il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce moment

a J'ignore les vues de Dieu sur moi et sur mon peuple; mais je connais les obligations qu'il m'a imposées. Chrétien, j'en remplirai les devoirs jusqu'à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai comme lui me respecter jusque

dans les fers; successeur de François l^, je veux toujours pouvoir dire avec lui : « Tout est perdu, fors l'honneur. » — Louis, y

Puisque Louis XVIII s'obstinait à ne pas vouloir abdiquer, Bonaparte prit le parti de le convaincre, par un exemple terrible, qu'il n'aurait jamais rien à attendre pour lui-même de la restauration d'un titre royal ou de la création d'un titre impérial. C'est là peut-être qu'il faut chercher la raison d'un crime odieux et à peu près inexplicable : l'assassinat du duc d'Enghien.

LE COMPLOT DE CADOUDAL. v^ Les premiers mois de l'année 1804 avaient vu se produire des arrestations, qui avaient été comme autant de coups de théâtre. Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, qu'un parti affectait d'opposer à Bonaparte, Pichegru, l'ancien proscrit de Fructidor, qui était rentré en France, avaient été arrêtés à quelques jours d'intervalle, le 15 et le 28 février. Une instruction avait été commencée sous l'inculpation de complot. Quelques semaines plus tard, le 5 avril, Pichegru avait été trouvé mort dans sa prison au Temple, dans des circonstances qui établissaient son suicide. Moreau avait été condamné à deux ans de détention; on regarda comme une faveur que Bonaparte ait commué sa peine en un exil. Cependant Cadoudal avait pu débarquer auprès de Dieppe, à la falaise de Biville-sur-Mer, le 21 août 1803, malgré toute la vigilance de la police consulaire. Arrivé à Paris, il put pendant six mois dépister toutes les recherches ; mais l'arrestation de Pichegru avait permis à la police de retrouver sa trace. Il avait été arrêté le 9 mars, au carrefour de Buci, dans des circonstances très dréunatiques, après avoir tué un agent d'un coup de pistolet et en avoir blessé un autre.

Mis en prison au Temple, il déclara qu'il était venu à Paris pour servir la cause des princes. Mais comment? En enlevant Bonaparte au milieu de sa garde? en le tuant au besoin? Ses réponses devant le tribunal criminel ne permirent de rien préciser. Il fut condamné à mort le 10 juin. Il périt sur l'échafaud avec onze de ses coaccusés le 25 du même mois.

1804. ARRESTATION DU DUC D'ENGHIEN. v.*» Fouché n'était plus à cette date ministre de la Police, ce ministère ayant été supprimé en 1802; il brûlait de le redevenir. Il avait noué dans l'ombre les trames d'une vaste conspiration où la police avait associé Moreau, Pichegru, Cadoudal. Il avait écrit un jour au Premier Consul un billet laconique, qui se terminait par ces mots menaçants : t L'air est plein de poignards. » Le grand juge Régnier, ministre de la Justice, qui avait été l'un des agents les plus actifs du 18 Brumaire et qui avait alors la direction de la Police, ne voulait pas se laisser dépasser par son rival; il multipliait de son côté des nouvelles alarmantes qu'il avait par des espions à ses gages. A certains moments, une véritable terreur régnait dans l'âme du Premier Consul ; de bonne foi, il pouvait se croire entouré d'assassins.

LE CONSULAT A VIE

Par l'un des complices arrêtés ea même temps que Pichegru et Cadoudal, on avait appris l'arrivée prochaine à Paris d'un grand personnage. On chercha qui ; on en vint à croire qu'il s'agissait du duc d'Enghien. Depuis le mois de septembre 1801, il vivait à Ettenheim, petite ville du pays de Bade, à une lieue et demie du Rhin, à neuf lieues de Strasbourg. Que fallait-il faire ? Discuter une pareille question, c'était à l'avance discuter le crime ; car il n'y avait pas à s'occuper d'une personne, quelle qu'elle fût, qui n'habitait pas la France et sur laquelle on n'avait pas même un indice.

Le duc n'était pas sans avoir été averti que sa présence à Ettenheim pouvait avoir de graves dangers. Son grand-père, le prince de Condé, lui avait écrit le 16 juin 1803 : « Vous êtes bien près. Prenez garde à vous et ne négligez aucune précaution pour être averti à temps et faire votre retraite en sûreté, en cas qu'il passât par la tête du Consul de vous faire enlever. >

Cet avertissement tristement prophétique précédait de quelques mois la catastrophe. Enghien avait répondu : « Assurément, cher papa, il faut me connaître bien peu pour avoir pu dire, ou chercher à faire croire, que j'avais mis le pied sur le teritoire {sic) républicain autrement qu'avec le rang et à la place où le hasard m'a fait naître. Je suis trop fier pour courber bassement ma tête, et le Premier Consul pourra peut-être venir à bout de me détruire, mais il ne me fera pas m'humiUer. »

Un conseil fut tenu le 10 mars à Paris entre les trois Consuls, le ministre des Relations extérieures Talleyrand, le ministre de la Justice Régnier, et Fouché. Talleyrand avait dit qu'il s'agissait de prendre une mesure de salut public ; il n'y avait pas à se préoccuper du territoire badois. Fouché appuyait cet avis. Cambacérès et Régnier firent quelques objections. Cambacérès savait que Bonaparte avait déjà pris sa décision. Quelques jours plus tôt, le Premier Consul lui avait dit : « Si un Bourbon était saisi en France, que faudrait-il en faire ? — Le renvoyer au plus vite, sans hésiter. — Je n'en sais rien ; il aurait rompu son ban et mériterait la mort, » Il ne paraît point exact que Cambacérès, qui avait voté pour Louis XVI la peine de mort avec sursis, se soit attiré de Bonaparte en plein conseil cette cruelle riposte : « Vous voilà devenu bien avare du sang des Bourbons ! » Quoi qu'il en soit, le conseil vota à l'unanimité l'enlèvement du duc d'Enghien.

Le 15 mars, un détachement de gendarmes, sous les ordres du général Ordener, qui commandait les grenadiers à cheval de la garde consulaire, envahissait, sabre et pistolet au poing, la maison du duc d'Enghien à Ettenheim. Le duc, arrête avec d'autres personnes, fut gardé jusqu'au 18 à la citadelle de Strasbourg ; puis une chaise de poste, encadrée de gendarmes, l'amena à Paris le 20 mars, à trois heures de l'après-midi. EUe attendit à la barrière de la Villette ; après être allée aux bureaux de la Police rue des Saints- Pères, au ministère des Relations extérieures rue du Bac, elle a rriva au château de Vincennes vers cinq heures et demie. Le prince mourait de faim et de froid ; il demanda à manger. Après avoir pris un peu de nourriture, il se jeta sur un lit Quelques instants plus tard, à onze heures du soir, le capitaine-rapporteur Dautancourt venait l'interroger.

SA CONDAMNATION. \£f Interrogatoire, procès, jugement, autant d'hypocrisies. Dès le 18 mars le commandant du château de Vincennes, Harel, avait été prévenu qu' « un individu dont le nom ne doit pas être connu » allait être conduit au château ; la fosse dans laquelle le malheureux prince allait être jeté avait été creusée dans l'après-midi du 20 mars, avant que le prisonnier fût arrivé au château.

Le capitaine-rapporteur, qui était assisté de trois officiers et de deux gendarmes, interrogea le prisonnier sur sa présence à Ettenheim. Celui-ci déclara qu'il recevait un traitement de l'Angleterre, qu'il correspondait avec son père et son grand-père, qu'il n'avait jamais vu ni Pichegru, ni Dxmiouriez, qu'il s'occupait avec ses amis restés en France d'affaires personnelles et non d'affaires politiques. Enghien dit à Dautancourt qu'il voulait parler à Bonaparte. Il mit au bas de son interrogatoire ces quelques mots, les derniers qu'il ait écrits : a Avant de signer le présent procès-verbal, je fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du Premier Consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation me font espérer qu'il ne se refusera pas à ma demande. — L. A. H. de Bourbon. >

Une commission militaire avait été désignée à l'avance. Le général Hulin la présidait ; il était assisté de cinq colonels et du capitaine-rapporteur. Murât, qui était alors gouverneur de Paris, avait reçu l'ordre de désigner les membres de cette commission. Sur cet ordre, signé Bonaparte, figuraient les lignes suivantes :

« Faites entendre aux membres de la commission qu'il faut terminer dans la nuit et ordonnez que la sentence, si, comme je n'en peux douter, elle porte condamnation à mort, soit sur-le-champ exécutée et le condamné enterré dans une des cours du fort. Je donne ordre à Savary de se rendre près de vous. Il désignera lui-même les soldats et les officiers de sa légion qui doivent composer les deux détachements et veillera sur le tout. »

Le prince fut amené devant ses juges à une heure du matin. Savary se tenait derrière Hulin. Ce nouvel interrogatoire n'apporta aucun argument nouveau à l'accusation. L'accusé fut reconduit dans sa chambre. Le jugement fut rédigé séance tenante, à deux heures du matin. « Le conseil, délibérant à huis clos, le président a recueilli les voix en commençant par le plus jeune en grade ; le président ayant émis son opinion le dernier, l'unanimité des voix l'a déclaré coupable et lui a appliqué l'art ... de la loi du... ainsi conçu... et, en conséquence, l'a condamné à la peine de mort. (Les blancs sont dans le texte ; les juges ne connaissaient ni la loi ni l'article qu'ils disaient appliquer.)

(t Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite à la diligence du capitainerapporteur, après en avoir donné lecture, en présence des différents détachements des corps de la garnison, au condamné. Fait, clos et jugé sans désemparer à Vincennes, les jours, mois et an que dessus, t

SON EXÉCUTION, v^ Le duc, revenu dans sa chambre, causait avec on lieutenant de gendarmerie. On vient le chercher, il était deux heures et demie du au>tin.

LE CONSULAT A VIE

COSTUMES A L'EPOQUE DU CONSULAT. — L'homme à la mode, qui a remplacé l'Incroyable, portait l'habit, vert ou bleu, et le pantalon ou culotte longue ; il a des favoris et des cheveux coupés courts. La femme élégante, qui a remplacé la Merveilleuse, a la taille très courte, la jupe longue, dont elle ramène les plis avec la main pour se dessiner à l'antique. On porte des robes à l'athénienne, à la romaine ; on se coiffe à la Caracalla, à la Titus. (bibl. nat.. estampe?.)

VICOMTE RENE DE CHATEAU- BRIAND. — Né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet 1848. Il publia le Génie du Christianisme en 1802. Nommé ministre de France près la République du Valais, il donna sa démission en apprenant l'exécution du duc d'Enghien. Sa personnalité politique est asses complexe ; il se définissait luimême : « Bourbonien par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère. »

l'AR GIRODET. (mUSÉE DE SAINT-MALO.) (CL. NEURDEIN )

LES DEUX CONSULS, CAMBA- CÉRÈS ET LEBRUN, à la tête d'um députation, présentent au Général Napoléon Bonaparte le sénatus-consulte organique qui définit le régime impérial. Estampe populaire se rapportant à la scène qui se passa à Saint-Cloud le 28 floréal an XII, 18 mai 1804. (bibl., xai . estampes )

LE CONSULAT A VIE

En descendant l'escalier qui conduisait dans le fossé, il demande ou on le mené. Pas de réponse. Sentant le froid qui venait d'en bas, il saisit le bras de l'un de ceux qui l'accompagnaient en lui disant : « Me jetterait-on dans un cachot ? »

Tout à coup, le malheureux a compris : il est arrivé devant un peloton d'exécution. Il coupe une mèche de ses cheveux, en fait un paquet avec un anneau d'or et demande qu'on remette ce souvenir suprême à la princesse de Rohan-Rochefort. « Ne me donnerez-vous pas un prêtre ? » dit-il. Du haut des glacis une voix ironique — on rapporte que c'était le général Savary — répond : « Veut-il donc mourir en capucin ? » Enghien s'agenouille, se recueille un instant, puis il se relève. <; Qu'il est affreux, s'écrie-t-il, de périr ainsi de la main des Français ! » L'adjudant se découvre rapidement, en faisant le signal convenu. Les gendarmes font feu ; le duc d'Enghien tombe raide mort. C'était le 21 mars 1804, vers trois heures du matin.

LA RESPONSABILITÉ DE BONAPARTE, v^ Il n'y a pas à discuter la part de responsabilité individuelle qui revient à chacun des auteurs de ce drame horrible, à Talleyrand qui en eut peut-être l'idée première, aux juges qui ne furent guère que des instruments inconscients, à Savary qui se hâta de faire exécuter la sentence sans désemparer. Ces responsabilités pcirtielles, quelque grandes et odieuses qu'elles puissent être, surtout pour le futur prince de Bénévent et pour le futur duc de Rovigo, s'absorbent toutes et disparaissent dans une responsabilité plus grande et plus odieuse, celle de Bonaparte : il a voulu le crime, iJ. l'a permis, il s'en est glorifié.

Son parti était pris, dès la première heure. Chateaubriand l'avait vu l'avant- veille avec une figure qui lui avait fait peur. Le Premier Consul, qui voulait attacher à sa cause l'auteur du Génie du Christianisme, venait de le nommer ministre de France près de la République du Valais. Le 19 mars. Chateaubriand se rendait aux Tuileries pour prendre congé de Bonaparte. « La galerie, dit-il, où il recevait était pleine ; il était accompagné de Murât et d'un premier aide de camp; il passait presque sans s'arrêter. A mesure qu'il approcha de moi, je fus frappé de l'altération de son visage : ses joues étaient dévalées et livides, ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, son air sombre et terrible.... Retourné à l'hôtel de France, je dis à plusieurs de mes amis : « Il faut qu'il y ait quelque chose d'étrange que nous ne savons pas, car Bonaparte ne peut être changé à ce point, à moins d'être malade. »

Le jour même qui précéda l'exécution, le Premier Consul s'était enfermé dans son cabinet et en avait interdit l'accès à tout le monde. Joséphine avait deviné que quelque chose d'abominable se préparait, elle avait forcé la consigne. « Il a convenu de tout, disait-elle, mais avec quelle dureté il a repoussé mes prières ! Je me suis attachée à lui, je me suis jetée à ses genoux : a. Mêlez-vous de ce qui vous regarde! s'est-il écrié avec fureur. Ce ne sont pas là des affaires de femme! Laissezmoi! J> Et le lendemain, à cinq heures, en se réveillant, il lui dit : « A l'heure qu'il est, 16 duc d'Enghien a cessé de vivre, i» EUe poussa les hauts cris, versa beaucoup de

larmes, et eut encore pour toute réponse : a Allons, tâche de dormir, tu n'es qu'un enfant. »

Le soir, il tenait le cercle comme à l'ordinaire à la Malmaison. Devant les auditeurs silencieux, il parla ; son long monologue, où il toucha à une foule de questions, se termina par quelques mots sur le drame qui n'avait que quelques heures de date.

<i Ces gens-là voulaient mettre le désordre dans la France et tuer la Révolution dans ma personne ; j'ai dû la défendre et la venger. J'ai montré ce dont elle est capable. Le duc d'Enghien conspirait comme un autre, il a fallu le traiter comme un autre.... Ah ! c'eût été différent si on les avait vus comme Henri IV sur un champ de bataille, tout couverts de sang et de poussière.... J'ai versé du sang, je le devais; j'en répandrai peut-être encore, mais sans colère, et tout simplement parce que la saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique. Je suis l'homme de l'Etat, je suis la Révolution française, je le répète, et je la soutiendrai. )>

Et à Sainte-Hélène, en 1821, quelques jours avant sa mort, comme pour se mettre en règle avec sa conscience qui évoquait toujours devant lui le spectre de Vincennes, et comme pour en imposer à la postérité, il insérait dans son testament ces phrases terribles : a J'ai fait arrêter et fusiller le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais de même. »

A présent, entre les régicides et le Premier Consul, c'était partie liée. Les premiers avciient fait guillotiner Louis XVI ; le second avait fait fusiller Enghien. Plus rien n'empêchait de relever le trône. Car il était bien certain que ce serait un trône tout nouveau, dont un cadavre formerait la première marche, et sur lequel un Bourbon ne viendrait jamais s'asseoir.

Chateaubriand a raconté comment il apprit la nouvelle du drame. Le 21 mars, en sortant du jardin des Tuileries, il passait près du pavillon de Marsan. « Là, dit-il, entre onze heures et midi, j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle ; des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes, qui condamne à la peine de mort le nommé Louis- Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772 à Chantilly, n

« Le cri tomba sur moi comme la foudre; il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi, et dit à Mme de Chateaubriand: «Leduc d'Enghien vient d'être fusillé. » Je m'assis devant ma table, et je me mis à écrire ma démission. Mme de Chateaubriand ne s'y opposa point et me vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas mes dangers ; on faisait le procès au général M oreau et à Georges Cadoudal ; le lion avait goûté le sang, ce n'était pas le moment de l'irriter. »

1804. PROCLAMATION DE L'EMPIRE, v.^ La transformation définitive du Consulat viager en un Empire héréditaire fut préparée par une comédie du même style que celle qui s'était jouée en 1302, quand il s'était agi de passer du Consulat décennal au Consulat viager.

LE CONSULAT A VIE

La conspiration de Cadoudal et de ses complices, qui n était peut-être pas une pure chimère, mais que la police avait à merveille cultivée et exploitée, fut pour toutes les autorités une occasion avidement saisie de demander au Premier Consul de consolider son œuvre, c'est-à-dire d'établir l'hérédité. Une pluie d'adresses de félicitations vint inonder les Tuileries, a. Je crois que c'est à cette époque, dit Bourrienne, que le tarif de l'enthousiasme commença à être coté sur les registres de la police, d

Le 30 avril 1804, un membre du Tribunat, Curée, émit la motion d'élever Bonaparte au pouvoir suprême. « Jamais maître plus éclatant, suivant le mot de Chateaubriand, n'est sorti de la proposition d'un esclave plus obscur, d L'idée était lancée, elle fit rapidement son chemin. Au Conseil d'État, Cambacérès avait mis en examen cette question : « Convient-il de donner l'hérédité pour base au gouvernement de la France? » Vingt-sept conseillers étaient présents ; il n'y eut que sept opposants, qui d'ailleurs finirent par se rallier à la majorité. Dès le mois de mars, Cambacérès était venu lire au Premier Consul, au nom du Sénat, qui s'était rendu en corps aux Tuileries, une adresse que l'ancien Directeur François de Neufchâteau avait rédigée :

>i Vous fondez une ère nouvelle, mais vous devez l'éterniser ; l'éclat n'est rien sans la durée. Nous ne saurions douter que cette grande idée vous ait occupé ; car votre génie créateur embrasse tout et n'oublie rien ; mais ne différez pas.... Vous pouvez enchaîner le temps, maîtriser les événements, mettre un frein aux conspirateiirs, désarmer les ambitieux, tranquilhser la France entière, en lui donnant des institutions qui cimentent votre édifice et prolongent pour les enfants ce que vous fîtes pour les pères. Soyez assuré que le Sénat vous parle ici au nom de tous les citoyens. »

Quarante jours environ plus tard, le 25 avril, Bonaparte envoyait au Sénat un message :

« Votre adresse du 6 germinal dernier n'a pas cessé d'être présente à ma pensée. Elle a été l'objet de mes méditations les plus constantes.

a Voixs avez jugé l'hérédité de la suprême magistrature nécessaire pour mettre le peuple français à l'abri des complots de nos ennemis et des agitations qui naîtraient d'ambitions rivales. Plusieurs de nos institutions vous ont, en même temps, paru devoir être perfectionnées pour assurer, sans retour, le triomphe de légalité et de la liberté publique, et offrir à la nation et au gouvernement la double garantie dont ils ont besoin....

« Je vous invite donc à me faire connaître votre pensée tout entière. »

La réponse du Sénat fut qu'il était « du plus grand intérêt du peuple français de confier le gouvernement de la République à Napoléon Bonaparte, Empereur héréditaire ».

Le 18 mai, les sénateurs s'empressaient sur la route de Saint-Cloud pour aller porter leurs hommages au nouvel Empereur. Celui qui le premier le salua du nom de Sire, ce fut son collègue de la veille, Cambacérès. Ensuite, Cambacérès et le Sénat allèrent féliciter et saluer l'Impératrice. Ainsi se réalisait pour Joséphine la prédiction que Bourrienne lui avait faite trois ans plus tôt.

Donc, le 18 mai 1804, l'Empire était fait. Il était fait à Saint-Cloud, là même où il avait commencé d'être quatre ans plus tôt, le 19 brumaire.

Il 7 eut bien quelques protestations ; elles sont à signaler pour leur singularité.

Au Sénat, on compta trois opposants ; au Tribunat, un seul, Camot. «: Je votai, ditil, dans le temps, contre le Consulat à vie ; je voterai de même contre le rétablissement de la Monarchie, comme je pense que ma qualité de tribun m'oblige à le faire.... La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour qu'il ne pût jamais en jouir ! Fut-elle sans cesse offerte à ses vœux comme un fruit auquel il ne peut porter la main sans être frappé de mort ?... Je vote donc contre la proposition. »

Il y a la lettre de Paul-Louis Courier : « Nous venons de faire un empereur.... Un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle Majesté! Être Bonaparte et se faire Sire! Il aspire à descendre ; mais non, il croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme! Ses idées sont au-dessous de sa fortune. »

Beethoven protesta aussi à sa manière. Pour le soldat de Rivoli, des Pyramides et de Marengo, pour le pacificateur de la France, pour le champion de la grandeur du peuple et de la liberté du monde, le musicien de génie avait conçu une immense admiration : il l'avait traduite dans les pages émouvantes qui composent sa troisième symphonie et qui portaient en tête ces mots : « Buonaparte !.... Luigi van Beethoven ï> . Il apprend l'élévation au trône de son héros chevaleresque, de son dieu pur et désintéressé. « Eh quoi ! s'écria-t-il, ce Bonaparte n'est donc qu'une âme vulgaire ! Il n'écoute plus que la voix de son ambition ! » Pour bien indiquer la profondeur de sa désillusion, il arracha la couverture de la troisième symphonie et il lui donna le titre qu'elle a gardé : a Symphonie héroïque, pour célébrer le souvenir d'un grand homme », comme on célèbre le souvenir de quelqu'un qui n'est plus et que, malgré tout, on a aimé et en qui on a cru. Quand Napoléon fut mort à Sainte-Hélène : < Ah oui, dit-il, avec tristesse, dans la Symphonie héroïque, j'avais mis aussi une marche funèbre. »

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