CHAPITRE VIII
LE TITRE D'EMPEREUR, a L'EMPIRE HÉRÉDITAIRE, g LES TITRES NOUVEAUX, a LA FÊTE DU 15 JUILLET 1804. a LA FÊTE DU CAMP DE BOULOGNE, a VOYAGE A AIX-LA-CHAPELLE, g LE SOUVENIR DE CHARLEMAGNE. a NÉGOCIATIONS EN VUE DU SACRE, a HÉSITATIONS DE PIE VU. a PIE VII A FONTAINEBLEAU, a COM.MEDIANTE ! TRAGEDIANTE ! a PRÉPARATIFS DU SACRE, a LES COSTUMES DU SACRE, a LA VEILLE DU SACRE, a LA JOURNÉE DU SACRE, a APRÈS LE
SACRE, a LA COURONNE DE FER.
'•'^•■^■"■J A-T-IL eu dans l'histoire des hommes une année plus extraordinaire, ^£[^^^^> • P^"^ * gonflée de grands événements » que l'année 1804? Ce furent 1 ^™r iîfy • d'abord les machinations ténébreuses dont la police consulaire fit en ^jHH^^ (j partie les frais et qui aboutirent à la condamnation de quelques suspects, •••••••••stà-é sinon de quelques coupables et au meurtre d'un prince innocent. Ca
furent ensuite les cérémonies inouïes qui se déroulèrent à Saint-Cloud, à Boulogne, à Paris et qui partout, dans des cadres de plus en plus éclatants, furent consacrées à la gloire, à l'apothéose d'un homme.
LE TITRE D'EMPEREUR, vtf» Le 20 floréal an XII, — 18 mai 1804, — le jour où Cambacérès, au nom du Sénat, était venu à Saint-Cloud saluer le Premier Consul du titre de Sire, un sénatus-consulte organique était publié. Cette loi constitutionnelle semblait faite pour de longues années, — le maître pour qui elle avait été rédigée n'avait pas même trente-cinq ans ; — et moins de dix ans plus tard elle n'était plus. Elle débute en ces termes :
« Le gouvernement de la République est confié à un empereur, qui prend le titre d'Empereur des Français.... Napoléon Bonaparte, Premier Consul actuel de la République, est Empereur des Français. »
Bonaparte n'avait pas hésité sur le titre à prendre pour consacrer la dernière forme de sa toute-puissance. Talleyrand. toujours très en faveur, le pressait de prendre le titre de roi. « C'est le mot de son dictionnaire, disait Napoléon.... Le titre de roi est usé, il porte avec lui des idées reçues, il ferait de moi une espèce d'héritier ; je ne veuK
l'être de personne. Celui que je porte est plus grand ; il est encore un peu vague, il sert l'imagination. Voici une révolution terminée, et doucement, je m'en vante..,. J'ai aujourd'hui le peuple et l'armée pour moi ; il serait bien bête, celui qui ne saurait pas régner avec cela. »
Talleyrand savait bien que le titre d'Empereur, plus que tout autre, séduisait l'imagination de Bonaparte : « Il y avait là, disait-il, une combinaison de République romaine et de Charlemagne qui lui tournait la tête. » Cela ne l'empêcha pas, en pince-sans-rire qu'il était, de jouer à Berthier, quelque temps avant la cérémonie de Saint-Cloud, un tour de sa façon. « Vous savez, dit-il au ministre de la Guerre, quel grand projet nous occupe ; allez- vous-en presser le Premier Consul de prendre le titre de roi, vous lui ferez plaisir. » Ravi de cette occasion unique de faire sa cour, Berthier s'approche du Premier Consul et commence son petit compliment, tandis que Talleyrand observe à distance la scène qui va se produire. Au mot de roi, les yeux de Bonaparte s'allument, il met le poing sous le menton de Berthier, il le pousse devant lui jusqu'à la muraille. « Imbécile, s'écrie-t-il, qui vous a conseillé de venir ainsi m'échauffer la bile? Une autre fois, ne vous chargez plus dépareilles commissions. :»
L'EMPIRE HÉRÉDITAIRE, v^ Consul, roi, empereur : ce sont là des titres qui peuvent s'appliquer à bien des magistratures de nature diverse. Le caractère essentiel de la magistrature que Napoléon prenait à présent, c'est qu'elle établissait, d'une manière officielle et sans ambages, l'hérédité du pouvoir personnel que l'on disait nécessaire à la grandeur du pays. Depuis le 18 Brumaire, le chef de l'État était nommé à temps ou à vie ; depuis le 18 mai 1804, il est le chef d'une dynastie héréditaire, qui doit se perpétuer de génération en génération. Voilà la vraie nouveauté qui, à vrai dire, n'était une surprise pour personne.
Le sénatus-consulte s'exprimait à ce sujet dans des termes qui reproduisaient la formule traditionnelle dite de la loi salique :
« La dignité impériale est héréditaire dans la descendance directe, naturelle et légitime de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance. »
Napoléon avait le droit, qui n'appartenait qu'à lui, d'adopter les enfants ou les petits-enfants de ses frères, qui entraient alors dans la lignée de ses descendants directs. A défaut d'héritier naturel ou adoptif de Napoléon Bonaparte, la dignité impériale était dévolue à Joseph Bonaparte et à ses descendants mâles ; à défaut de Joseph Bonaparte, à Louis Bonaparte et à ses descendants mâles. Le sénatus-consulte était muet sur Lucien et sur Jérôme ; les mariages qu'ils avaient contractés les avaient brouillés pour le moment avec leur terrible frère.
Au discours de Cambacérès, Napoléon avait répondu :
€ Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lié à mon
bonheur. J'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation, « Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle enveloppe ma famille. Dans tous les cas, mon esprit ne sera plus avec ma postérité, le jour où elle cesserait de mériter l'amour et la confiance de la grande nation. »
LES TITRES NOUVEAUX. ^Jt Le même jour, des décrets, signés du nom de Napoléon, donnaient à Joseph la dignité de grand électeur, à Louis celle de connétable, à Cambacérès celle d'archichancelier, à Lebrun celle d'circhitrésorier. En même temps, Napoléon créait pour quatorze de ses frères d'armes le titre de maréchal d'Empire : Berthier, Murât, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bemadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davout, Bessières. Quatre sénateurs, qui avaient commandé en chef, furent élevés aussi à cette dignité nouvelle : Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier.
La France apprit, sans étonnement, par un communiqué du Moniteur, qu'il fallait donner aux princes et aux princesses, c'est-à-dire aux membres de la famille de l'Empereur, le titre d'Altesse Impériale ; aux grands dignitaires, celui d'Altesse Sérénissime et Monseigneur ; aux ministres, celui d'Excellence et Monseigneur ; aux maréchaux, celui de Monsieur le Maréchal.
Le titre de citoyen disparut du vocabulaire officiel. Le soir du 18 mai, Napoléon recevait à table ses frères, Cambacérès, Lebrun, les ministres ; il employa couramment, sans que la langue lui ait jamais fourché, le nom de monsieur. Napoléon faisait toutes choses, les plus extraordinaires et les plus simples, comme si elles lui avaient été instinctives : l'acteur en lui tenait du prodige.
Le lendemain du jour où l'Empire avait été proclamé à Saint-Cloud, Napoléon tint une grande réception au palais des Tuileries. Bessières, colonel général de la Garde, le harangua au nom de la phalange sacrée ; il répondit :
« Je connais les sentiments de la Garde pour ma personne : ma confiance dans la bravoure et dans la fidélité des corps qui la composent est entière. Je vois constamment avec un nouveau plaisir des compagnons d'armes échappés à tant de dangers et couverts de tant d'honorables blessures. J'éprouve toujours un sentiment de contentement lorsque je puis me dire, en les contemplant sous leurs drapeaux, qu'il n'est pas une des batailles, pas un des combats livrés durant ces quinze dernières années, et dans les quatre parties du monde, qui n'ait eu parmi eux des témoins et des acteurs. »
Louis, promu depuis la veille à ce titre de connétable qui avait une forte couleur d'ancien régime, présenta à son frère tous les généraux et tous les colonels qui se trouvaient alors à Paris. Des gens, qui se croyaient de l'esprit, se moquaient de ces nouveaux courtisans i à formes carrées î, c'est-à-dire à épaulettes et à tournure militaire. Mais qu'était-ce donc que l'Empire, sinon l'apothéose d'un soldat heureux ? La justice
voulait que le triomphateur associât à son triomphe tous ceux qui en avaient été plus ou moins les artisans.
LA FÊTE DU 15 JUILLET 1804. yJ» Passons par-dessus les jours de tristesse et de deuil, qui ne troublèrent d'ailleurs en rien la majesté et l'éclat du soleil impérial : le 28 mai, dix jours après la proclamation de l'Empire, l'ouverture du procès de ceux que la police traitait de complices, Cadoudal, Moreau, les Polignac et autres comparses; — le 10 juin, la condamnation à mort de vingt accusés, la condamnation à deux ans de détention de cinq autres, parmi lesquels Moreau; —le 25 juin, l'exécution en place de Grève de douze condamnés, car l'Empereur avait fait grâce à huit d'entre eux. Cadoudal, qui avait eu au cours des débats l'attitude la plus énergique, avait demandé la faveur de mourir le premier ; il voulait que ses compagnons de guillotine emportassent en mourant la certitude qu'il ne leur avait pas survécu.
Après cet intermède funèbre, où Napoléon avait fait appel à la terreur des plus mauvais jours de la Révolution, il ne fut plus question que de solenniser de toutes les manières la grandeur de l'Empire naissant.
En attendant que le 15 août, jour de la naissance de l'Empereur, devînt la fête nationale et dynastique, ce qui arrivera en 1806, Napoléon choisit l'anniversaire de la prise delà Bastille pour étaler aux yeux des Parisiens toute la pompe du nouveau régime. Le 14 juillet tombait cette année un samedi ; la fête fut remise au lendemain, où elle devait avoir un plus grand nombre d'assistants et par suite plus d'éclat. Ce jour-là, Paris assista à une de ces incomparables mises en scène où excellait le génie du maître et qui sont restées dans l'esprit des contemporains comme un éblouissement des Mille et une Nuits.
La cérémonie du 15 juillet eut lieu dans l'église de l'hôtel des Invalides, qui ne portait plus son nom républicain de temple de Mars. M. de Ségur, l'ambassadeur de Louis XVI auprès de Catherine II, remplissait à présent dans la cour impériale les fonctions de grand maître des cérémonies. C'est lui qui reçut, sur le seuil des Invalides, avec le gouverneur de l'hôtel, les deux cortèges impériaux, le cortège de l'Empereur et le cortège de l'Impératrice. Napoléon avait voulu, en effet, que Joséphine eût désormais sa place de souveraine dans toutes les cérémonies d'apparat. La ci-devant veuve Beauharnais et citoyenne Bonaparte fut conduite dans une tribune préparée pour elle, en face du trône impérial qui se dressait à droite de l'autel.
« Je ne négligerai pas, écrit Mme de Rémusat, de dire à quel point l'Impératrice sut, par le goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. On la vit, au grand jour, vêtue d'ime robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte selon la mode du moment, couronnée d'un nombre infini d'épis de diamants ; et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards produisirent un tel effet,
LE PAPE PIE VII ET LE CARDINAL CAPRARA. — PIE VII (Chiaramonii), né à Césène (Italie) en 1742, élu pape en 1800, mort en 1823. Son légat en France, le cardinal Caprara. — Répétition par l'auteur de deux portraits du Sacre de Napoléon T r. r^R uamd. (coll. de M'»'lamaeolisedeganav.)
PREMIERE DISTRIBUTION DES CROIX DE LA LÉGION D'HONNEUR, dans l'église de l'hôtel des Invalides, 15 juillet 1804. — Napoléon remet la croix à un invalide manchot. Sur les gradins, des élèves de l'Ecole Polytechnique. Dans l'assistance, le cardinal Fesch, David, Denon.
Cambacérès, Berthier, Regnauld de Saint-Jean d'Angely, Lacépède, Lebrun.
PAR DEBRET. (mL'SÉE DE VERSAILLES.) CL. HACHETTE.
ENTREVUE DE NAPOLÉON ET DE PIE VII, dans la forêt de Fontainebleau, au carrefour de l'Obélisque. — La première rencontre de Napoléon et de Pie VII eut lieu, le 25 novembre 1804, à la croix de Saint-Hérem. L'Empereur et le Pape mirent pied à terre à la fois, allèrent l'un au-devant de l'autre et s'embrassèrent. r'AR I)EMAÎ*NE ET DUNOUV.
(m. VERSAILLES.) CL. HACHETTE.
que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui l'environnait. »
L'Empereur était arrivé à cheval, au milieu de l'élite de ses généraux devenus les maréchaux de l'Empire. A l'entrée de l'église, le cardinal-archevêque de Paris, Mgr de Belloy, vieillard de quatre-vingt-quinze ans, l'avait reçu, à la tête du chapitre métropolitain, et l'avait conduit processionnellement à son trône. La messe fut célébrée ; elle ne hit peut-être pas entendue avec beaucoup de recueillement, car la plupart des assistants songeaient moins au dieu des chrétiens qu'au dieu de chair et d'os sur qui leurs regards étaient fixés.
Les cérémonies religieuses terminées, l'église devint en quelque sorte un temple profane. Le naturaliste Lacépède, grand chancelier de la Légion d'honneur, qui se rendit célèbre par ses harangues courtisanesques, — Chateaubriand l'appelle, non sans ironie, l'historien des reptiles, — prononça un discours louangeur; puis il fit l'appel des grands officiers de la Légion. L'Empereur se couvrit, comme les anciens rois de France dans les lits de justice ; s'adressant aux assistants d'une voix forte, il requit des légionnaires un serment où les mots d'Empereur, de République, de régime féodal, de liberté, d'égalité, faisaient un bizarre amalgame.
« Commandants, officiers, légionnaires, citoyens, soldats, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l'Empire et à la conservation de son territoire; à la défense de l'Empereur, des lois de la République et des propriétés qu'elles ont consacrées; de combattre, par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal; enfir, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l'égalité, base première de nos institutions. Vous le jurez. »
D'une voix unanime, l'assistance tout entière poussa im cri d'enthousiasme ; « Nous le jurons. Vive l'Empereur! »
LA FÊTE DU CAMP DE BOULOGNE. kM» Les Parisiens avaient eu leur fête ; c'était à présent le tour de l'armée.
Napoléon partit le 18 juillet pour aller visiter le camp de Boulogne, Il arrivait à Boulogne le lendemain dans l'après-midi ; il fut logé dans une baraque construite pour lui à la Tour d'Ordre. Il allait passer plus d'un mois, jusqu'au 27 août, dans ces parages, à Pont-de-Briques, à Boulogne, à Vimereux, à Ambleteuse, à Calais, à Dunkerque, à Ostende, à Étaples. Allait-il enfin donner l'ordre de mettre à la voile et de cingler vers ces côtes anglaises qu'il menaçait depuis plus d'un an? Le moment n'était pas encore venu. Ce qu'il voulait, c'était porter à son comble l'enthousiasme et le fanatisme des soldats de la Grande Armée. A cet effet, il fit une distribution solennelle de croix de la Légion d'honneur.
Le jeudi 16 août, dans une petite vallée voisine de la mer, à une demi-lieue de Boulogne, quatre-vingt mille hommes des camps de Boulogne et de Montreuil,
sous les ordres du maréchal Soult, avaient été massés. Ils étaient disposés en lignes autour d'un monticule, comme autant de rayons qui partaient de ce centre de gloire. Napoléon venu de la Tour d'Ordre, que l'on appelait à présent la Tour de César, prit place sur cette éminence comme sur le trône impérial. Son état-major l'entourait. D'une voix forte, il répéta la formule du serment qu'il avait déjà prononcé aux Invalides. Des clameurs enthousiastes lui répondirent. Là, devant cent mille spectateurs, devant toute l'armée, au roulement de dix-huit cents tambours, il distribua aux élus les croix de la Légion d'honneur. L'Empereur ne montra jamais, parait-il, un visage plus satisfait. Pour ceux qui assistèrent à cette distribution des croix de la Légion d'honneur, la journée du camp de Boulogne resta la plus belle de leur vie.
VOYAGE A AIX-LA-CHAPELLE, v^ Napoléon ne devait rentrer à Paris qu'au
mois d'octobre.
Ces trois mois d'absence tiennent une grande place dans l'histoire de l'Empire. Ce fut en effet à cette époque qu'une idée extraordinaire entre toutes — et Dieu sait s'il en eut de nombreuses et de gigantesques — s'empara de son cerveau : l'idée de renouveler pour lui, pour le fils du gentilhomme corse, l'antique sacrement de la royauté des Carolingiens et des Capétiens. Des observateurs perspicaces s'étaient bien doutés, depuis la fête du Concordat, que cette idée lui viendrait un jour. « Savez-vous, disait le Premier Consul en 1802, que La Fayette s'est servi d'une drôle d'expression? Il m'a dit que j'avais envie de me faire casser la petite fiole sur la tête. Nous verrons, nous verrons! » En 1804, le moment de <i voir » était venu.
En quittant le camp de Boulogne, l'Empereur s'était rendu à Arras, Le préfet du Pas-de-Calais, atteignant les dernières limites de l'hyperbole, lui avait dit : « Dieu fit Bonaparte et se reposa. » A quoi un adversaire de l'Empire ajouta, comme correctif, qu'il aurait bien fait de se reposer un peu plus tôt. Le mot du préfet d' Arras peut rappeler d'autres manifestations courtisanesques, qui montrent que la flatterie est de tous les temps. A une fête donnée à l'Empereur par la ville de Paris, on inventa de mettre e:i lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de l'Écriture : Ego sum qui sum : a Je suis Celui qui suis. » A Liège, en 1805, le préfet du département de l'Ourthe fit exposer solennellement le portrait de Napoléon « à la vénération publique ». Sur les monnaies du royaume d'Italie, on avait songé un moment à mettre cette formule nouvelle : Napoleone protegge l'Italia. L'Empereur finit par être fatigué de cette déification à tout propos. « Je vous défends, écrivait-il un jour au ministre de la Marine, de me comparer à Dieu. Il y a tant de singularité et d'irrespect pour moi dans cette phrase que je veux croire que vous n'avez pas réfléchi à ce que vous écriviez. »
L'Empereur, en quittant Arras, était passé par Valenciennes, Mons et Bruxelles. Le 2 septembre, il arrivait à Aix-la-Chapelle, dans la ville antique qui possède le tombeau de Charlemagne. Le 7 septembre, il assistait à un Te Deum chanté à la cathédrale.
LE SOUVENIR DE CHARLEMAGNE. v^ La visite du tombeau du glorieux empereur le décida à renouveler pour lui la cérémonie du jour de Noël de l'an 800. Charlemagne, qu'il devait appeler plus tard dans ses actes officiels a l'Empereur des Français et notre auguste prédécesseur i', a toujoiirs hanté son imagination, tout imprégnée de souvenirs historiques.
Certes, l'image des empereurs romains s'est souvent présentée aux yeux de celui qui fut le grand conquérant comme César, le grand administrateur comme Dioclétien, le grand pacificateur comme Constantin et Théodose, le grand jurisconsulte comme Justinien; mais son esprit fut envahi par une vision plus haute encore et plus expressive, la vision de l'homme qui, après avoir dompté la barbarie et implanté l'Évangile, se considéra comme le vicaire laïque de Dieu pour la chrétienté tout entière, au même titre que le Pape en était le vicaire spirituel pour toute la société des fidèles. Le Pape et l'Empereur, ces deux moitiés de Dieu ! Le vainqueur des Lombards et des Saxons avait pris, aux yeux des contemporains et de la postérité, une qualité surhumaine, avec le titre impérial consacré par l'onction du pape Léon IIL A lui Napoléon, le vainqueur des Autrichiens et des Arabes, le restaurateur de la paix religieuse, il fallait qu'une même onction fût donnée par le Souverain Pontife. Comme devait le dire l'historien Lacretelle, dans une harangue officielle : « Oui, c'est véritablement le trône de Charlemagne qui se relève après dix siècles ! d Et Fontanes, qui était alors président du Corps législatif, ne faisait que renchérir, toujours en pensant au chef des Francs : « L'Empereur est trop accoutumé à vaincre pour que nous le remarquions une fois de plus. Il suffit de dire qu'après quelques marches il était bien au delà du point oîi s'arrêta Charlemagne et que, supérieur à tous les grands hommes qui le précédèrent, il ne trouvera point de Roncevaux. >
NÉGOCIATIONS EN VUE DU SACRE, v.^ Napoléon songeait ainsi, depuis quelque temps, à mettre son pouvoir sous la protection du Ciel. « Le pouvoir vient de Dieu, disait-il, et c'est par là seulement qu'il peut se trouver placé hors de l'atteinte des hommes. » Le soldat couronné de la Révolution, qui parlait à ses heures comme un théologien nourri de la doctrine de saint Paul, avait déjà dressé ses batteries du côté de la papauté. Il avait envoyé la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du Pape ; le brevet, publié au Moniteur, avait été accompagné de paroles flatteuses pour le Souverain Pontife; on avait eu soin de faire remarquer aussi que le cardinal étciit le premier étranger décoré de la Légion d'honneur.
Pressenti sur ce projet, le Conseil d'État ne cacha pas son étonnement et même son opposition. L'Empereur, qui voulait ce qu'il voulait, coupa court à toute objection. « Vous connaissez moins que moi, dit-il aux membres du Conseil, le teirain sur lequel nous sommes ; sachez que la religion a bien moins perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tous ce que je viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner.... Ce o'est qu'en compromettant successivement toutes les
autorités que j'assurerai la mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que noua voulons tous consolider. »
Après Aix-la-Chapelle, Napoléon avait visité les bords du Rhin. Quand il fut à Mayence, il entama des négociations avec Pie VII ; il s'agissait de décider le Pape à venir en France pour consacrer le chef de la dynastie nouvelle. Le nouveau Charlemagne différait en ceci de son prédécesseur, qu'il n'entendait point aller recevoir à Rome l'onction sainte, mais qu'il voulait que le chef de l'Église universelle vînt la lui apporter en personne. Combien l'effet serait plus grand pour le prestige de l'Empereur!
La visite du Pape et le sacre avaient d'inappréciables avantages, sans parler des conséquences de l'avenir. Du coup, toute résistance allait disparaître. L'Empereur l'avait dit au Conseil d'État, le 12 juin : « Il existe des discussions religieuses, il y a encore des prêtres qui correspondent avec les anciens évêques. Tous ces troubles cesseront quand le Pape viendra. Personne n'aura plus rien à dire quand on dira : J'ai vu le Pape ! » De quel droit, en effet, aurait-on pu demander à un Français de comprendre ses devoirs autrement que le chef de l'Église catholique? Pour les anciens royalistes qui se groupaient autour de Louis XVIII, la cause de la religion et la cause de la royauté étaient étroitement unies ; n'était-ce pas ainsi que Napoléon les représentait l'une et l'autre? Et que devenait leur prétendant, le comte de Provence, qui n'avait point été sacré, en face de l'Empereur des Français, consacré par la plus haute autorité religieuse qu'il y ait sur la terre?
HÉSITATIONS DE PIE VIL v^ Le général Caffarelli, aide de camp de l'Empereur, fut envoyé à Rome pour obtenir le consentement du Saint-Père à une démarche aussi extraordinaire. Il y eut dans le collège des cardinaux une opposition facile à concevoir et que le Pape partageait peut-être dans son for intérieur. Mais n'y avait-il pas aussi bien des avantages à espérer pour le bien de la religion? La France, le plus beau royaume qu'il y ait sous le ciel, voyait ses enfants accoiu-ir au pied des autels, à la voix du nouveau Cyrus que Dieu avait suscité pour restaurer la foi et pacifier les consciences. Un refus pouvait faire de lui un ennemi déclaré ; l'acte de condescendance qu'il demandait pouvait être le ciment d'une paix éternelle entre Rome et la France, Les cardinaux italiens encourageaient le Pape ; Napoleone Buonaparte n'était-il pas de sang italien comme Pie VII Chiaramonti lui-même? « Après tout, disaient ces singuliers avocats, c'est une famille italienne que nous imposons aux Français pour les gouverner : nous serons vengés des Gaulois. » On n'attendait guère en cette affaire le souvenir de Brennus et de ses bandes !
Bref, les hésitations du Pape tombèrent. Que refuser au soldat de Marengo, dont les légions n'étaient qu'à dix journées de marche de la capitale du monde chrétien? Que refuser au signataire du Concordat? Il se décida à faire le voyage des Gaules, comme son prédécesseur Etienne II qui, onze siècles auparavant, était venu en personne consacrer la race de Pépin et de ses fils.
SALON DE RÉCEPTION DE PIE VII au château de Fontainebleau. — Pie VII habita deux fois le château, en 1804 comme hôte, de 1812 à 1814 comme prisonnier. (cl. seurdein.)
CHAMBRE A COUCHER DE PIE VII au château de Fontainebleau. — Les appartements du Pape prisonnier furent les appartements Louis XIII ou des reines mères et les appartements Louis XV. Pendant sa captivité, Pie VII disait la messe dans sa chambre à coucher, (cl. neurdeis.)