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LE SACRE

LE SACRE DE NAPOLÉON I", dans l'église Notre-Dame de Paris, le 2 décembre 1804, ou plutôt le Couronnement de l'Impératrice Joséphine. — L'Empereur, debout sur une marche de l'autel, tient la couronne qu'il va poser sur la tête de l'Impératrice qui est à genoux ; le manteau de celle-ci est soutenu par Mmes de la Rochefoucauld et de la Valette. Derrière l'Empereur, le Pape assis. A sa droite, le cardinal-légat Caprara, le cardinal Braschi, mitre en tête, un évêque grec ; plus loin, l'amiral Gravina, l'ambassadeur de Turquie, avec an turban, Cobenzl,

ambassadeur d'Autriche. A la gauche du Pape, vus en partie de dos, Lebrun, Cambacérès, coiffés à la Henri IV, Berthier, Talleyrand, Eugène de Beauharnais, Caulaincourf, Bernadotfe. En avant de celui-ci, le cardinal Fesch. Au milieu du tableau, Mural, debout, tenant à la main le coussin où était la couronne de l'Impératrice. L'archevêque de Paris, assis. Sur la gauche, debout, Louis, Joseph, Caroline, Pauline, Elisa, Hortense, Mme Joseph Bonaparte, Junot. Au milieu de la tribune d'en bas. Madame Mère (qui n'assista pas à la cérémonie), par david. (m. di- loivre.) cl. hachettf.

COSTUMES DU SACRE. — L'Empereur en grand costume (manteau de velours pourpre, parsemé d'abeilles d'or: épitoge en hermine: robe longue de satin blanc, brodée d'or : couronne de lauriers d'or sur la tête : en mains, le sceptre et la main de justice : cothurnes de satin blanc, brodés et lacés d'or). — L'Empereur en petit costume. — L'Impératrice en grand et en petit costume.

Le Pape. — Princesse. — Prince grand dignitaire. — Maréchal d'Empire portant les honneurs.

Le cardinal grand aumônier. — Dame du palais portant les offrandes. — Sénateur. — Grand officier de la couronne. — D'après le Sacre de S. M, l'Empereur Napoléon, dans l'église métropolitaine de Notre- Dame de Paris le XI Frimaire an XIII, dimanche 2 décembre 1804. par isabev. (bibi.. sat., estampes.)

PIE VII A FONTAINEBLEAU, v^ Dès que Napoléon fut informé du succès de la mission de Caffarelli, il ne fut plus question à Paris, en France et en Europe, que du voyage du Saint-Père. L'Empereur était arrivé à ses fins. « Je laisse, disait-il, les généraux de la République crier tant qu'ils voudront contre la messe ; mais je sais ce que je fais, et je travaille pour l'avenir. »

Les ordres avaient été donnés pour recevoir partout le Souverain Pontife avec les marques de la plus grande distinction. Les manières graves, simples, dignes, de ce vieillard de soixante-deux ans imposaient à tous le respect. Mais comment se ferait la rencontre du Pape et de l'Empereur? Point délicat, sur lequel le cérémonial s'évertua en vain ; il était difficile d'invoquer des précédents. L'Empereur tenait par-dessus tout à une chose : ne pas paraître céder le premier rang au Pape et traiter avec lui sur le pied d'une égalité parfaite.

Napoléon se trouvait alors à Fontainebleau; c'est là que le Pape devait venir le rejoindre. Quand il sut que Pie VII venait de quitter Nemours, il s'avança au-devant de lui par la route qui traverse la forêt ; il le rencontra à la croix de Saint-Hérem ; c'était le dimanche 25 novembre 1804. Napoléon descendit de cheval en même temps que le Pape descendit de voiture; tous deux s'embrassèrent, puis ils remontèrent dans la même voiture. La tradition veut qu'ils soient montés en même temps, chacun par une portière, pour n'avoir pas de politesse à se faire. Le récit du Moniteur n'est pas moins amusant : l'Empereur, dit la prose officielle, monta le premier pour donner la droite au Pape. Ils revinrent ensemble au château, à ce château où Pie VII devait être huit ans plus tard prisonnier de Napoléon, à ce château d'où Napoléon devait partir un jour vaincu et proscrit.

Des appartements avaient été préparés pour le Souverain Pontife. Il y fut introduit — c'est une de ces ironies du sort, comme il y en a tant dans cette histoire — par M. de Talleyrand, c'est-à-dire par un évêque renégat et à demi marié, qui était à présent le grand chambellan de Sa Majesté. Napoléon et Pie VII restèrent à Fontainebleau jusqu'au mercredi suivant ; les visites officielles, les présentations, les cérémonies de gala remplirent ces journées.

COMMEDIANTE ! TRAGEDIANTE ! k0 Un récit admirable, dû à l'imagination d'Alfred de Vigny, rapporte ainsi la première entrevue de Napoléon et de Pie VII à l'intérieur du palais ; on pourrait dire que c'est une page d'histoire authentique, tant le caractère de Napoléon y est merveilleusement saisi.

c( Bonaparte ne cessa point de marcher dans la chambre quand le Pape fut entré ; il se mit à rôder autour du fauteuil comme un chasseur prudent, et, s'arrêtant tout à coup en face de lui dans l'attitude roide et immobile d'un caporal, il reprit une suite de la conversation commencée dans leur voiture, interrompue par l'arrivée, et qu'il lui tardait de poursuivre. « — Je vous le répète, Saint-Père, je ne suis point un esprit fort, moi, et € je n'aime pas les raisonneurs et les idéologues. Je vous assure que, malgré mes vieux

« républicains, j'irai à la messe, » Il jeta ces derniers mots brusquement au Pape comme un coup d'encensoir lancé au visage, et s'arrêta pour en attendre l'effet, pensant que les circonstances tant soit peu impies qui avaient précédé l'entrevue devaient donner à cet aveu subit et net une valeur extraordinaire....

« - Il y a quelque chose, dit-il, qui me reste sur le cœur, Saint-Père, c'est que vous « consentez au sacre de la même manière que l'autre fois au Concordat, comme si vous « y étiez forcé. Vous avez un air de martyr devant moi, vous êtes là comme résigné, « comme offrant au Ciel vos douleurs. Mais en vérité ce n'est pas là votre situation, vous « n'êtes pas prisonnier. Par Dieu, vous êtes libre comme l'air.

« Pie VII sourit avec tristesse et le regarda en face. Il sentait ce qu'il y avait de prodigieux dans les exigences de ce caractère despotique, à qui, comme à tous les esprits de même nature, il ne suffisait pas de se faire obéir si, en obéissant, on ne semblait encore avoir désiré ardemment ce qu'il ordonnait. « — Oui, reprit Bonaparte avec plus « de force, vous êtes parfaitement libre ; vous pouvez vous en retourner à Rome, la « route vous est ouverte, personne ne vous retient. » Le Pape soupira et leva sa main droite et ses yeux au ciel sans répondre; ensuite il laissa retomber très lentement son front ridé et se mit à considérer la croix d'or suspendue à son cou,...

« — Je n'ai jamais eu le temps d'étudier beaucoup la théologie, moi ; mais j'ajoute « encore une grande foi à la puissance de l'Eglise ; elle a une vitalité prodigieuse, Saint- « Père,,., Tenez, lous pourrions, si vous vouliez, faire bien des choses à l'avenir. )j II prit un air d'innocence et de jeunesse très caressant. « — Moi, je ne sais pas, j'ai beau « chercher, je ne vois pas bien, en vérité, pourquoi vous auriez delà répugnance à siéger « à Paris pour toujours. Je vous laisserais, ma foi, les Tuileries, si vous vouliez. Vous « y trouverez déjà votre chambre de Monte-Cavallo qui vous attend. Moi, je n'y sé- « journe guère. Ne voyez-vous pas bien, Padre, que c'est là la vraie capitale du « monde ? Moi, je ferais tout ce que vous voudriez ; d'abord, je suis meilleur enfant « qu'on ne croit. Pourvu que la guerre et la politique fatigante me fussent laissées, vous « arrangeriez l'Église comme il vous plairait. Je serais votre soldat tout à fait. Voyez, ce « serait vraiment beau ; nous aurions nos conciles comme Constantin et Charlemagne, « je les ouvrirais et les fermerais ; je vous mettrais ensuite dans la main les vraies « clefs du monde, et comme Notre Seigneur a dit : Je suis venu avec l'épée, je garderais « l'épée, moi ; je vous la rapporterais seulement à bénir après chaque succès de nos « armes. » Il s'inclina légèrement en disant ces derniers mots.

<i Le Pape, qui jusque-là n'avait cessé de demeurer sans mouvement, comme une statue égyptienne, releva lentement sa tête à demi baissée, sourit avec mélancolie, leva ses yeux en haut et dit, après un soupir paisible, comme s'il eût confié sa pensée à son ange gardien invisible :

<ï — Commediante !

<i Bonaparte sauta de sa chaise et bondit comme un léopard blessé. Une vraie colère le prit, une de ses colères jaunes. Il marcha d'abord sans parler, se mordant les

lèvres jusqu'au sang. Il ne tournait plus en cercle autour de sa proie avec des regards fins et une marche cauteleuse ; mais il allait droit et ferme, en long et en large, brusquement, frappant du pied et faisant sonner ses talons éperonnés.... Je regardai le Pape, il ne remua pas, seulement il serra de ses deux mains les têtes d'aigle des bras du fauteuil. La bombe éclata tout à coup.

« — Comédien ! Moi ! Ah ! je vous donnerai des comédies à vous faire tous « pleurer comme des femmes et des enfants. — Comédien ! Ah ! vous n'y êtes pas, si « vous croyez qu'on puisse avec moi faire du sang-froid insolent ! Mon théâtre, c'est « le monde ; le rôle que j'y joue, c'est celui de maître et d'auteur; pour comédiens, je « vous ai tous, Papes, Rois, Peuples! et le fil par lequel je vous remue, c'est la peur! — (I Comédien! Ah! il faudrait être d'une autre taille que la vôtre pour m'oser applaudir « ou siffler, signor Chiaramonti ! — Savez- vous bien que vous ne seriez qu'un « pauvre curé, si je le voulais? Vous et votre tiare, la France vous rirait au nez, si je « ne gardais mon air sérieux en vous saluant. Il y a quatre ans seulement, personne a n'eût osé parler tout haut du Christ. Qui donc eût parlé du Pape, s'il vous plaît? — « Comédien !... C'est moi qui vous tiens dans mes doigts ; c'est moi qui vous porte du i Midi au Nord comme des marionnettes ; c'est moi qui fais semblant de vous compter « pour quelque chose, parce que vous représentez une vieille idée que je veux ressus- « citer ; et vous n'avez pas l'esprit de voir cela et de faire comme si vous ne vous en « aperceviez pas. — Mais non ! U faut tout vous dire ! il faut vous mettre le nez sur « les choses pour que vous les compreniez. Et vous croyez bonnement que l'on a « besoin de vous, et vous relevez la tête, et vous vous drapez dans vos robes de « femme ! Mais sachez bien qu'elles ne m'en imposent nullement, et que, si vous con- « tinuez, vous! je traiterai la vôtre comme Charles XII celle du grand vizir : je la déchi- « rerai d'un coup d'éperon. »

4 II se tut. Je n'osais pas respirer. J'avançai la tête, n'entendant plus sa voix tonnante, pour voir si le pauvre vieillard était mort d'effroi. Le même calme dans l'attitude, le même calme sur le visage. Il leva une seconde fois les yeux au ciel, et, après avoir encore jeté un profond soupir, il sourit avec amertume et dit :

« Tragediante!

« Bonaparte, en ce moment, était au bout de la chambre, appuyé sur la cheminée de marbre aussi haute que lui. Il partit comme un trait, courant sur le vieillard ; je crus qu'il l'allait tuer. Mais il s'arrêta court, prit, sur la table, un véise de porcelaine de Sèvres, où le château Saint-Ange et le Capitole étaient peints, et, le jetant sur les chenets et le marbre, le broya sous ses pieds. Puis tout d'un coup il s'assit et demeura dans un silence profond et une immobilité formidable. »

De tous les plans auxquels le commediante ou le tragediante avait rêvé jusqu'alors, il n'y en avait pas de plus extraordinaire que celui qu'il avait conçu dans un moment d'exaltation orgueilleuse et qui allait se réaliser dans quelques jours. Quelle joie devait éprouver à cette heure l'acteur perpétuellement en scène, qui improvisa tant de rôles

au cours de son étonnante carrière! Il avait chez lui, pour ainsi dire à ses ordres, l'hôte auguste entre tous, le chef de l'Eglise universelle.

PRÉPARATIFS DU SACRE, v^ Pie VII était arrivé à Paris avec l'Empereur le 28 novembre au soir ; il fut logé aux Tuileries, au pavillon de Flore. Sa chambre à coucher avait été disposée et meublée de manière à reproduire exactement sa chambre du palais du Quirinal à Rome.

La terrasse du bord de l'eau était couverte, pendant les heures que le Pape passait aux Tuileries, d'une foule immense qui l'appelait au balcon et s'agenouillait pour recevoir sa bénédiction. Les mères lui présentaient leurs enfants pour les faire bénir. Pie VII visitait un jour l'Imprimerie impériale, où l'on imprimait en son honneur le Pater en cent cinquante langues ; un jeune homme mal élevé avait gardé son chapeau sur la tête : « Jeune homme, lui dit Sa Sainteté d'une voix douce, découvrez-vous pour que je vous donne ma bénédiction. La bénédiction d'un vieillard n'a jamais porté malheur à personne. » Cependant, où trouver le metteur en scène capable d'organiser à Notre-Dame cette cérémonie unique dans l'histoire? M. de Ségur ne savait à quoi se résoudre. Le peintre Isabey reçut l'ordre de faire sept grands dessins qui devaient représenter les moments caractéristiques de la cérémonie. La date, deux fois retardée, avait été fixée au 2 décembre; il n'y avait plus qu'une marge de quelques jours.

Isabey « court chez un marchand de jouets, commande un grand nombre de petites poupées d'environ deux pouces de hauteur. Dessiner leur costume, les faire habiller, telles en princes et princesses, telles autres en maréchaux, ministres, grands officiers, pages et hérauts d'armes, tout cela fut l'affaire de deux jours. Fontaine, — il devait être un jour le premier architecte de Napoléon, — Fontaine, prévenu, avait, de son côté, exécuté un plan en relief de Notre-Dame, à l'échelle des personnages. Trente-six heures après sa visite à Saint-Cloud, Isabey se rend à Fontainebleau où se trouvait l'Empereur, qui, l'apercevant, s'écrie : « Vous m'apportez les dessins, n'est-ce pas? — Mieux que cela, Sire );, répond Isabey. Et le voilà qui déroule son plan, construit son théâtre, et dispose ses personnages sur des marques numérotées d'avance, comme les pièces d'im échiquier. Napoléon fut tellement charmé de l'invention de l'artiste qu'il fit appeler Joséphine, les dames du palais et tous les officiers de service. On procéda de suite à une répétition générale du sacre ; chaque acteur apprit la place qu'il devait occuper et le rôle qui lui était assigné. »

LES COSTUMES DU SACRE, v^ Les préparatifs du sacre occupaient la Cour depuis longtemps. L'Impératrice, qui aimait beaucoup la toilette, consultait les meilleurs artistes et les marchands les plus fameux. Elle finit par arrêter la forme d'un nouvel habit de cour ; ce fut un long manteau avec la chérusque, ou collerette de blonde, qui montait assez haut derrière la tête, comme à l'époque de Catherine de Médicis. Ces manteaux avaient une traîne. Grave question : qui porterait la traîne? Napoléon avait

CORTÈGE DE SA MAJESTE NAPOLEON PASSANT DEVANT LE PALAIS DU TRIBUNAT (place actuelle du Palais-Royal), 2 décembre 1804. (bibl. nat., estampes.)

CARROSSE DE L'EMPEREUR le jour du couronnement, traîné par huit chevaux Isabelle. Sur le toit, entre quatre aigles, couronne «modelée sur celle de Charlemagne ». (bibl. nat., estampes.)

ARRIVÉE DE L'EMPEREUR. — Par la rue Saint-Honoré, le Pont-NeuJ, le quai des Orfèvres, le cortège est arrivé devant Notre-Dame. Dans le carrosse, l'Empereur et l'Impératrice, Joseph et Louis. — Portique et galeries construits pour la cérémonie. par isabey et fontaine, (bibl. nat., estampes )

FEU D'ARTIFICE, tiré en face de la place de Grève, le 16 décembre 1804.

— Ce jour-là une Jéte, d'une somptuosité extraordinaire, fut offerte à l'Empereur par la Ville de Paris, à l'Hôtel de Ville. Le feu d'artifice représentait le Passage du Grand-Saint-Bernard, avec l'image équestre du Premier Consul. Sur la Seine, un navire illuminé symbolisait Paris.

(BIBL, NAT., ESTAMPES

NAPOLÉON PROCLAMÉ ROI D'ITALIE, le 19 mars ISO 5. — La dépiitation de la République Italienne, qui avait assisté aux cérémonies du sacre, fut reçue aux Tuileries. Son chef, Melzi (plus tard duc de Lodi), vice-président de la République, donna lecture de l'acte fondamental qui conférait à l'Empereur Napoléon le titre de roi d'Italie. — Le couronnement de Napoléon comme roi d'Italie se fit à la cathédrale de Milan le 26 mai 1S05.

TAR GOUBAUD. (mUSÉE DE VERSAILLES. ^

décidé que ses sœurs porteraient le manteau de l'Impératrice. Voulait-il augmenter la jalousie qu'elles avaient pour leur belle-sœur ? Afin de les consoler de leur rôle, il fut décidé qu'on dirait dans le compte rendu officiel « Soutenir le manteau » au lieu de « Porter la queue ». Puis les sœurs obtinrent que leur propre manteau serait a soutenu j> par leurs chambellans. A ces deux conditions, elles voulurent bien se résigner à leur rôle de suivantes ; David devait omettre de le représenter dans le tableau du Sacre.

Le costume des hommes avait été dessiné avec autant de soin. L'Empereur devait se rendre à l'église en habit français de velours rouge brodé d'or, une écbarpe blanche, un manteau court de pourpre semé d'abeilles, un chapeau retroussé par devant avec une agrafe de diamants et surmonté de plimies blanches, le collier de la Légion d'honneur en diamants ; au côté l'épée avec la poignée de diamants, à la garde de laquelle avait été monté le Régent. A l'église même, il mit sur ses épaules un énorme manteau d'hermine, sous lequel sa petite taille paraissait se fondre ; sur sa tête, une simple couronne de laurier, comme celle des Césars, formait sa coiffure.

Toute la cour était en manteau de velours brodé d'argent et doublé de satin ; le manteau se portait agrafé sur l'épaule. Le chapeau était retroussé sur le devant et garni d'un panache. L'habit à la française était de couleurs différentes, suivant les divers services ; les princes le portaient en blanc et or. « Nous nous faisions un peu spectacle les uns aux autres, il faut en convenir, dit Mme de Rémusat; mais ce spectacle était réellement beau. »

LA VEILLE DU SACRE, v^ Le 1" décembre, veille du grand jour, on connut le résultat du plébiscite pour l'établissement de l'hérédité dans la famille de Napoléon ; on compta plus de trois millions et demi de oui contre deux mille cinq cents non. François de Neufchâteau vint aux Tuileries débiter, au nom du Sénat, ime longue et pompeuse harangue. Il félicitait l'Empereur de a; calmer les inquiétudes de tous les bons Français et faire entrer au port le vaisseau de la République » .

L'Empereur répondit par quelques courtes phrases : « Je monte au trône où m'ont appelé les vœux unanimes du Sénat, du peuple et de l'armée, le cœiir plein du sentiment des grandes destinées de ce peuple, que du milieu des camps j'ai, le premier, salué du nom de grand. Depuis mon adolescence, mes pensées tout entières lui sont dévolues ; et, je dois le dire ici, mes plaisirs et mes peines ne se composent plus aujourd'hui que du bonheur ou du malheur de mon peuple. Mes descendants conserveront longtemps ce trône, le premier de l'univers. Dans les camps, ils seront les premiers soldats de l'armée, sacrifiant leiir vie pour la défense de leur pays. Magistrats, ils ne perdront jamais de vue que le mépris des lois et l'ébranlement de l'ordre social ne sont que le résultat de la faiblesse et de l'incertitude des princes.

« Vous, sénateurs, dont les conseils et l'appui ne m'ont jamais manqué dans les circonstances les plus difficiles, votre esprit se transmettra à vos successeurs ; soyez toujours les soutiens et les premiers conseillers de ce trône si nécessaire au bonheur de ce vaste empire.*

LA JOURNÉE DU SACRE, v^ Enfin, le grand jour arriva ; c'était le dimanche 2 décembre 1804 (11 Frimaire an XIII).

Dès six heures du matin, les sonneries des cloches et les volées des canons annoncèrent la cérémonie. Les différents ordres de l'État prirent place, à partir de huit heures, dans la basilique magnifiquement décorée. Le Pape quitta les Tuileries dans un superbe carrosse attelé de huit chevaux gris pommelé. Suivant l'usage romain, un ecclésiastique, monté sur une mule, précédait Sa Sainteté et portait une croix en vermeil; les Parisiens qui voulaient rire s'égayèrent de la mule du Pape. Pie VII arriva à Notre-Dame à dix heures et demie : à son arrivée, la musique exécuta le verset Tu es Petrus, on chanta tierces; puis on attendit. Car il s'écoula encore plus de deux heures avant l'arrivée de l'Empereur. « Pendant ce temps, dit le récit ofiiciel dw Journal des Débats, Sa Sainteté est restée sur son trône, dans l'attitude d'un pontife qui médite profondément sur les choses du ciel et pour le bonheur de la terre, »

L'Empereur et l'Impératrice quittèrent les Tuileries à onze heures. Vêtus de leurs vêtements de velours et de soie que faisaient étinceler mille pierreries, s'avançant dans un merveilleux carrosse doré que traînaient huit chevaux empanachés de blanc, salués d'acclamations enthousiastes, escortés des plus belles troupes d'infanterie et de cavalerie que l'on pût voir, accompagnés d'un cortège féerique d'équipages et de cavaliers, quelles réflexions durent leur traverser l'esprit, si leur imagination leur représenta à l'une le petit village des Trois-Ilets à la Martinique, la prison de la Conciergerie, les salons de Barras, à l'autre la maisonnette d'Ajaccio, les jours de misère de Marseille et de Paris ! Que ce passé était loin ! Mais était-ce le passé ou le présent qui était un rêve ? Pour Joséphine, son bonheur n'était pas dans la cérémonie qui l'attendait; il était dans la cérémonie de l'avant- veiUe, Ce jour-là, le cardinal Fesch avait béni son mariage religieux dans le cabinet même de l'Empereur ; elle était bien à présent la femme de Napoléon.

Le cortège impérial, qui marchait au pas, n'arriva à l'archevêché qu'à midi. Il entra dans l'église à une heure moins un quart. La cérémonie fut imposante et belle, bien conforme au cérémonial qui avait été minutieusement établi ; Napoléon avait obtenu que le sacre lui fût donné sans la communion, car il lui répugnait de se confesser. Il avait été décidé que l'Empereur mettrait lui-même la couronne sur sa tête. « J'ai trouvé la couronne de France par terre, disait-U ; je l'ai ramassée. » Et il ne voulait pas paraître la tenir de qui que ce fût. Il était donc monté, la couronne en tête et le sceptre en main, sur le trône qui lui avait été préparé au fond de la basilique. Leurs Majestés Impériales, le Souverain Pontife, présidaient l'assistance du haut de leurs trônes, a II est impossible, disent encore les Débats, de rendre l'effet de cette réunion de tant de grandeurs. )>

Le Pape fit à Napoléon une triple onction sur la tête et sur les deux mains, et il prononça l'oraison suivante : a Dieu tout-puissant et étemel, qui avez étabU Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d'Israël, en leur manifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie ; qui avez également répandu l'onction sainte des rois sur la

tête de Saûl et de David par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd'hui Empereur en votie nom. D Le Pape répéta la même onction sur la tête et sur les deux mains de Joséphine , car Napoléon avait décidé que, par un honneur exceptionnel, elle serait associée à son sacre et à son couronnement.

L'Impératrice s'avança à son tour au pied de l'autel pour recevoir la couronne des mains de Napoléon ; il y eut alors dans l'assistance un mouvement général d'attention et d'admiration. Elle s'agenouilla avec une grâce exquise et pleine de simplicité. Cependant, cette partie de la cérémonie faillit être compromise. « Quand il fallut marcher de l'autel au trône, l'Impératrice, dit Mme de Rémusat, eut un moment d'altercation avec ses belles-sœurs, qui portaient son manteau avec tant de répugnance que je vis l'instant où la nouvelle Impératrice ne pourrait point avancer. L'Empereur, qui s'en aperçut, adressa à ses sœurs quelques mots, secs et fermes, qui mirent tout le monde en mouvement. »

Pour Pie VII, son attitude fut à peu près celle que lui a donnée le pinceau de David, l'air d'une victime résignée, mais résignée noblement pour une grande cause.

La prestation du serment faite par l'Empereur sur le livre des Evangiles, le chant du Te Deum, prolongèrent la cérémonie jusque vers quatre heures. Le chef des hérauts d'armes avait crié d'une voix forte sous les voûtes de la basilique royale : « Le Très glorieux et Très auguste Empereur des Français est couronné et intronisé. Vive l'Empereur! );

Le cortège impérial et pontifical ne rentra aux Tuileries qu'à la nuit tombée. Le soir, dîner de gala au château. Pour l'Empereur, il dîna en tête à tête avec Joséphine ; il n'avait pas voulu qu'elle ôtât sa couronne. Après le dîner, il reçut les personnes présentes, a II était gai, dit une femme, et charmé de la cérémonie ; il nous trouvait toutes jolies, se récriait sur l'agrément que donne la parure aux femmes, et nous disait en riant : « C'est à moi, Mesdames, que vous devez d'être si charmantes. y>

APRES LE SACRE, v^ Pendant le mois qui suivit le sacre, ce tut un nombre infini de fêtes et de réjouissances.

Le 5 décembre vit une cérémonie militaire, au Champ de Mars, pour la distribution des aigles aux régiments, en remplacement des drapeaux répubUcains. a Soldats, voilà vos drapeaux. Ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement. Ils seront partout où votre Empereur les jugera nécessaires pour la défense de son trône et de son peuple. Vous jurez de sacrifier votre vie pour les défendre, et de les maintenir constamment, par votre courage, sur le chemin de la victoire : vous le jurez. »

Le 16, la ville de Paris offrit à Sa Majesté une fête dont Frochot, le préfet de la Seine, avait dressé le programme magnifique. En arrivant à la <î Maison commune », l'Empereur prononça ces mots : « Je veux que vous sachiez que, dans les batailles, dans

les plus grands périls, sur les mers, au milieu des déserts même, j'ai toujours eu en vue l'opmfon de cette grande capitale de l'Europe, après toutefois le suffrage, tout-puissant sur mon cœur, de la postérité. » Dîner, feu d'artifice, concert, bal, il en coûta à la ville plus de dix-sept cent mille francs.

1805. LA COURONNE DE FER. v^ H y avait encore en Italie une couronne à prendre. « Cette Italie, dit Chateaubriand, il l'attache à son diadème, comme au XVI« siècle les chefs de guerre mettaient un diamant, en guise de bouton, à leur chapeau. » Depuis le mois de janvier 1802, la République Cisalpine, oîi Napoléon avait écrit les premiers chants de son Iliade, était devenue la République Italienne; elle avait pris alors Napoléon pour président. A présent, elle s'appelait le royaume d'Italie, et son roi était l'Empereur des Français.

Pour prendre ce titre nouveau. Napoléon se rendit en Italie au printemps de 1805. Il passa par Turin, où il revit pour la dernière fois le Pape qui regagnait Rome, par Alexandrie, par Marengo, où il passa la revue de ses troupes avec le même costume et le même chapeau qu'il avait le jour de la bataille. Puis il se rendit à Milan.

La cérémonie du couronnement eut lieu dans la célèbre cathédrale de marbre, le Dôme, le 26 mai 1805. Elle fut très belle, pareille à celle qui avait eu lieu à Paris, avec le Pape et le sacre en moins. Le frémissement avait été général dans l'assistance au moment où l'Empereur-Roi, plaçant sur sa tête la vieille couronne de fer des rois lombards, la couronne qui avait été portée par Agilulf et par Charlemagne, avait prononcé d'une voix menaçante la formule antique : // cielo me la diede ; guai a chi la toccherà ! « Le ciel me l'a donnée ; malheur à qui la touchera ! »

A la sortie du Dôme, les Milanais pleuraient de joie; hommes, femmes, enfants, nobles, gens du peuple se pressaient pour baiser les mains de l'Empereur-Roi, se couchaient en travers de sa voiture. Comme le dit Albert Sorel, tout n'était point servilité dans cette exubérance : l'homme était le plus grand que l'Italie eût vu passer depuis Charlemagne, et cet homme, né de san;^ italien, rendait à l'Italie sou nom dans l'imivers.

GERARD

NAPOLEON ir,

(nUs et yimiAiuM.)

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