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N parlant des générations contemporaines de l'Empire, l'auteur des Mémoires d'Oatr-e- Tombe a dit : <t Sous l'Empire, nous disparûmes; il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte : J'ai ordonné, j'ai vaincu, j'ai parlé ; mes aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets. ^
« L'ÉTAT, CE FUT MOI. » v.^ Tels étaient bien le langage et le sentiment de Napoléon. Il rééditait à son usage, et avec plus de vérité peut-être encore, la parole historique que la tradition attribue à Loiiis XIV. « A compter du jour, disait-il à Sainte- Hélène, OÙ, adoptant l'unité, la concentration du pouvoir, qui seule pouvait. nous sauver,... les destinées delà France ont reposé uniquement sur le caractère, les mesures et la conscience de celui qu'elle avait revêtu de cette dictature accidentelle ; à compter de ce jour, la chose publique, l'État, ce fut moi... J'étais, moi, toute la clef d'un édifice tout neuf et qui avait de si légers fondements ! sa destinée dépendait de mes batailles. >
C'est bien là l'un des caractères essentiels du régime impérial : toute l'existence de la nation absorbée dans la vie de son m^tre. Le 14 avril 1806, dans une lettre au prince Eugène, Napoléon faisait, à propos de 4 ses peuples d'ItaUe », une déclaration de principes qui peut s'appUquer à tout l'Empire.
(t Je n'ai point l'habitude de chercher mon opinion politique dans le conseil des autres, et mes peuples d'Italie me connaissent assez pour ne devoir point oublier que j'en sais plus dans mon petit doigt qu'ils n'en savent dans toutes leurs têtes réunies ; et, à Paris, où il y a plus de lumières qu'en Italie, lorsqu'on se tait et qu'on rend hommage
à l'opinion d'un homme qui a prouvé qu'il voyait plus loin et mieux que les autres, je suis étonné qu'on n'ait pas en Italie la même condescendance. >
Un soir, aux Tuileries, comme il était en veine de paradoxe, Napoléon déclarait : < Moi aussi, je suis, foncièrement et naturellement, pour un gouvernement fixe et modéré. » Comjne la figure d'un assistant exprimait quelque surprise : « Vous ne le croyez pas, continua-t-il. Mais la nécessité du mom:ent n'est-elle donc rien à vos yeux ? Je n'aurais qu'à relâcher les rênes, et vous verriez un beau tapage ; ni vous, ni moi ne coucherions peut-être après-demain aux Tuileries. >
LE RÉGIME DE LA DICTATURE, v^ Napoléon aimait à dire que c'était aux intérêts de la France, aux besoins de la France qu'il donnait satisfaction. Mais de ces besoins et de ces intérêts, il entendait rester lui-même le juge unique et l'arbitre suprême, si bien que l'on peut croire qu'il les confondait avec les siens propres. Pour qui travaillait-il, pour lui ou pour le pays ?
L'auteur des Origines de la France cantemporaine, Taine.a dit de l'œuvre politique de Napoléon qu'elle avait été « l'œuvre de l'égoïsme servie par le génie». Peut-être fautil distinguer ici le Premier Consul et l'Empereur.
Napoléon Premier Consul a sans contredit travaillé pour l'intérêt du pays ; il lui a donné une organisation administrative, judiciaire, financière, religieuse, qui était en harmonie véritable avec ses intérêts, et il l'a fait avec un sens très large de la tradition nationale. A cet égard, on pourrait appliquer à l'œuvre du Consulat la formule qui a été à la mode sous le second Empire, que la société actuelle n'est pas autre chose que la France régénérée par la Révolution de 89 et organisée par l'Empereur.
Napoléon Empereur est la forme parfaite de Napoléon Premier Consul ; mais, à partir de cette époque et de plus en plus avec les années, sa politique prend un caractère personnel, si bien que l'égoïsme, un égoïsme monstrueux, paraît, à bien des reprises, le facteur dominant, sinon le facteur unique, de ses actions. Mannont distingue à ce propos plusieurs phases dans l'évolution de l'ambition impériale ; cela n'est point une excuse de sa conduite en 1814, mais c'est l'expression assez exacte de la vérité, a Tant qu'il a dit: « Tout pour la France », je l'ai servi avec enthousiasme. Quand il a dit : c La France et moi », je l'ai servi avec zèle. Quand il a dit : « Moi et la France », je l'ai servi avec dévouement. Il n'y a que quand il a dit : « Moi sans la France », que je me suis détaché de lui. »
Eu réalité, cet Empire, qui avait les apparences d'un gouvernement représentatif, était, pour l'appeler de son vrai nom, une dictatiire. Napoléon était arrivé après la Révolution, qui avait tout abattu et tout nivelé. Très vite, profitant de la lassitude des uns, de la complicité des autres, et, suivant le mot du chancelier Pasquier, « subjuguant tout le monde par son incontestable supériorité », il avait concentré entre ses mains tous les pouvoirs.
Que l'on fasse attention aux titres officiels qui le désignent à partir de 1804 : Napo-
LES INSTITUTIONS DE L'EMPIRE
léon, p)ar la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français. La grâce de Dieu, ce n'était pas ici la grâce dans la théorie dn droit divin, telle que Louis XIV l'avait modifiée à son usage ; c'était la consécration directe que le chef de l'Eglise universelle était venu lai apporter. La volonté nationaie, c'étaient les manifestations répétées des plébiscites qui, avec des majorités de plus en plus formidables, avaient acclamé le Premier Constil pour dix ans, le Premier G>nsiil à vie, l'Empereur héréditaire. Bkitin le titre même d'Empereur, renouvelé beaucoup plus des souvenirs de Rome que des souvenirs de Charlemagne, quaMfiait le chef de guerre, l'ùnperator, commandant à des soldats. Ainsi toutes les sources d'autorité que les hommes ont pu concevoir, la délégation de Dieu, la volonté nationale, la force armée, se trouvaient réunies en sa personne. Le despotisme de Napoléon était par suite le plus puissant et le plus fortement organisé qui ait peut-être jamais existé.
LA GRANDE ARMÉE, v*» De ce despotisme. Napoléon a donné une formule «cpressive : « Pour gouverner, U faut être militaire : on ne gouverne qu'avec des éperons et des bottes. ï L'armée l'avait conduit au p>ouvoir suprême, elle en restait toujours l'assise nécessaire. Ce n'était plus l'armée de la nation ; c'était l'armée de César. Le maréchal Brune, après la prise de Stralsund (1807), avait passé une convention avec le roi de Suède ; il y parlait de 1' « armée française b, au lieu de 1' « armée impériale et royale ». Napoléon, en colère, lui fit écrire que « rien d'aussi scandaleux ne s'était passé depuis Pharamond ».
Le mot de Grande Armée fut appliqué pour la première fois à l'armée, dite de réserve, qui passa le Grand-Saint-Bemard et qui fit la campagne de Marengo ; puis, après avoir dés^né une armée spéciale, il s'appliqua à l'eaisemble de toutes les forces militaires du pays, à partir dn jour où elles eurent été fondues les unes dans les autres au camp de Boulogne. Dès lors, il y eut une armée unique, l'armée impériale, la Grande Armée.
La Convention avait créé l'impôt du sang, en établissant en France, pour la première fois, le principe du service militaire obligatoire. Sous le Directoire, la loi de la conscription, du 19 fructidor an VI (5 s^tembre 1798), qui avait été proposée par Jourdan, avait divisé les Français en classes qui étaient appelées à servir à tour de rôle. La conscription n'était ejnployée que si les enrôlements volontaires avec lesquels l'armée devait se recruter donnaient des effectifs insuffisants. Le Premier Consul avait conjervé cette loi, mais en en changeant le caractère; car la loi du 28 floréal an X (28 mai 1802) fit de la conscription le moyen normal du recrutement de l'armée.
Toutefois, pour ne pas épuiser la France d'un seul coup, il avait commencé par établir pour les hommes de la même classe le tirage au sort ; les conscrits qui avaient tiré les numéros les plus bas étaient seuls incorporés. Il avait admis le remplacement, qui se faisait de gré à gré, pour une somme d'argent, entre le conscrit appelé sous les drapeaux et l'homme se louant pour le remplacer. Les remplaçants devenaient des
soldats de métier qui trouvaient leur carrière dans l'année. Ainsi se constituaient et se conservaient, notamment dans les rangs des sous-offiders, des cadres d'une solidité admirable à l'intérieur desquels on versait les conscrits. « Les états de situation de mes cirmées, disait Napoléon, sont pour moi les livres de lecture les plus agréables de ma bibliothèque et ceux que je lis avec le pliis de plaisir dans mes moments de délassement. » Aussi connaissait-il, à un homme près, l'effectif de ses régiments.
En vertu de la loi de la conscription, la durée du service était Ulimitée en temps de guerre. De 1803 à 1814, à l'exception de quelques courtes semaines de trêve, qui ne laissèrent même pas le temps de désarmer, l'état de guerre fut l'état constant ; les hommes furent ainsi maintenus en permanence sous les drapeaux. Par ce fait, des milliers de Français furent exilés de leurs foyers pour toute leur vie. Puis les besoins du service devinrent de plus en plus grands ; car, à partir de 1806 ou de 1807, le but de l'Empereur fut la conquête même de l'Europe. Qu'il y ait été poussé par l'attitude de ses ennemis, qu'il ait obéi à son impulsion naturelle, la guerre fut la loi de sa politique étrangère. Il disait qu'il la faisait à cause de son armée. « On ne peut pas s'arrêter. Connaissez-vous bien mon armée ? C'est un chancre qui me dévorerait, si je cessais de lui fournir de la pâture. » Il est certain que ses soldats, qu'il promenait à travers l'Europe, ne pouvaient plus comprendre une autre existence que la vie des camps.
Pour cette politique de conquêtes illimitées, il fallait des hommes et des hommes. La loi militaire, maniée par l'Empereur à l'aide de sénatus-consultes, lui permit de faire des coupes sombres. En novembre 1806, au cours de la campagne de Prusse, il appela la conscription de 1807 ; cinq mois plus tard, la conscription de 1808 ; ainsi de suite, toujours de pis en pis. Il n'y eut plus de bons ni de mauvais numéros, d'exemptés ni de rachetés. Mais, à mesure que la loi militaire devenait plus oppressive, les réfractaires se multipliaient ; Us finirent par former de véritables bandes. Un rapport officiel de 1810 donne le nombre de 160000 r^actaires et déserteurs. A partir de 1811, des colonnes mobiles dcmnaient la chasse aux réfractaires ; déjà un décret de 1809 avait imposé des gamisaires aux parents des insoumis. Car il fallait, à tout prix, trouver des hommes pour combler les vides effrayants qui se produisaient dans les rangs de l'armée. Entre 1804 et 1815, Napoléon fit tuer plus de 1700000 Français nés dans les limites de l'ancienne France ; U faut y ajouter 2 millions d'hommes nés hors de ses limites, qui furent tués soit pour lui, à titre d'alliéa, soit par lui, à titre d'ennemis. A quoi un mathématicien répondait — on dit que c'est Lagrange — que cette terrible consommation d'hommes n'influait pas sensiblement sur les tables de mortalité.
UES SEPT CORPS, v^ La Grande Armée du camp de Boulogne comprenait, sous le commandement direct de l'Empereur, l'ensemble de toutes les forces militaires de l'Empire. Les parties qui la composaient s'appelaient des corps d'armée ; il faut bien comprendre que ces parties n'étaient que les organes d'un même tout : elles dépendaient
LES INSTITUTIONS DE L'EMPIRE
HABITS DE CÉRÉMONIE, rabat de dentelles, gants, brodequins, épée, ayant appartenu à l'Empereur. — Un décret du 29 messidor an XII (18 juillet 1804), rendu en vue du sacre, avait réglé l'habillement de Sa Majesté et des personnes de la Cour dans les cérémonies officielles. — TRONE DE NAPOLEON />"■, dessiné par David : bois doré, velours violet sombre, galons et franges d'or, dossier rond avec un N au milieu. (misée des arts décoratifs.) (misée de Fontainebleau.)
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« k TTENTION ! L'EMPEREUR A L'ŒIL SUR VOUS. « — Le vieux sergent, conduisant au feu /~\ ses jeunes soldats, leur rappelle que le dieu de la guerre est là, qui les regarde.