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LITH. DE RAFFET (BIBL. NAT., ESTAMPES

ŒIL DU MAITRE. — En costume de colonel des chasseurs de la Garde, la lorgnette à la main, Napoléon, debout, suit du regard une charge de cavalerie, lith, be raffet. (bibl. nat., estampes.)

LES INSTITUTIONS DE L'EMPIRE

chacune du même moteur unique, comme les divers organes du corps humain n'ont point d existence propre, mais font partie du même corps.

Les corps d'armée du camp de Boulogne étaient au nombre de sept ; chacun d'eux se décomposait en divisions, brigades, régiments ; ce dernier mot avait remplacé l'expression de demi-brigade, qui avait été employée pendant la Révolution. Les premiers commandants des sept corps, des « sept torrents » qui inondèrent l'Allemagne pendant la campagne de 1805, furent pour le premier Bemadotte, pour le deuxième Marmont, pour le troisième Davout, pour le quatrième Soult, pour le cinquième Lannes, pour le sixième Ney, pour le septième Murât.

LA GARDE IMPÉRIALE, v^ Les Césars de Rome avaient, à côté des légions, leur armée personnelle, composée des cohortes prétoriennes ; Napoléon eut de même son armée à lui, la Garde. Ce fut d'abord la Garde consulaire, qui joua à Marengo le rôle d'une « redoute de granit » ; ce fut ensuite la Garde impériale. Après avoir été pendant quelque temps comme une garde du corps, la Garde devint bien vite ime armée d'élite, analogue à l'ancienne Maison du roi, avec son infanterie, sa cavéderie, son artillerie, ses services annexes. Quand elle fut composée de ses deux éléments, la vieille Garde et la jeune Garde, — celle-ci constituée en 1807, après Eylau, — la Garde finit par s'élever au total énorme de 92 000 hommes. A travers tous les champs de bataille de l'Europe,

La Garde, espoir suprême et suprême pensée,

fit le service d'honneur auprès de Napoléon, a Avec ma Garde complète, de 40 à 50000 hommes, disait le conquérant, je me serais fait fort de traverser toute l'Europe. On pourra peut-être reproduire quelque chose qui vaille mon armée d'Italie et celle d'Austerlitz, mais, à coup sûr, jamais rien qui les surpasse. » La Garde succomba sur le champ de bataille de Waterloo; la mort de la Garde, ce fut la fin de l'Empire et de l'Empereur.

ESPRIT DE LA GRANDE ARMÉE, ^J0 Pour se représenter l'aspect extraordinairement pittoresque delà Grande Armée, il faut visiter les collections du musée des Invalides. Shakos, casques, colbacks, dolmans, tuniques, manteaux, schabraques, bottes, cuirasses : tout cela, avec les formes engoncées et incommodes des uniformes, avec la profusion des aiguillettes, des pompons, des plumets gigantesques, donne l'impression d'une armée de colosses, de colosses épris de couleur et de clinquant. Les Gaulois qui aiment à se battre ne furent jamais appelés à pareille fête ; ils avaient trouvé le génie de la Guerre.

On ne peut pas expliquer la fortune incomparable de cette armée, qui restera dans l'histoire à côté de la phalange d'Alexandre et des légions de César, en se servant seulement des institutions et des règlements. Il faut tenir compte de la qualité exceptionnelle

de cette génération d'hommes de guerre, la plus riche en aptitudes que le génie militaire de la France eût encore produite, avec des artilleurs comme Marmont, Drouot, Lauriston, des officiers du génie comme Marescot, Chasseloup-Laubat, Eblé, des cavaliers comme Murât, Curély, Lasalle, Montbrun, Foumier-Sarlovèze, Nansouty, Milhaud ; poiir les officiers d'infanterie, les Dorsenne, les Gudin, les Priant, ils seraient trop à nommer. Ce qui explique encore l'histoire et les triomphes de la Grande Armée, c'est le culte que Napoléon voulait qu'on portât à tout ce qui touchait l'armée. « Je veux, disait-il, que mes drapeaux soient révérés avec des sentiments religieux. » Aussi ce merveilleux manieur d'hommes fut-il le dieu de ses officiers et de ses soldats.

« Honneur, gloire et richesses 5 : voilà ce que, dès le premier jour, il avait promis à ses compagnons de l'armée d'Italie. Chaque campagne fut pour lui une occasion de tenir, et au delà, cette triple promesse. Les Bulletins de la Grande Armée devinrent le moyen par excellence d'exciter l'émulation des chefs et des soldats, en leur distribuant des brevets d'éloge : a Le colonel Mouton, du 1®' chasseurs, s'est couvert de gloire » ; « Le 8^ régiment de dragons a soutenu sa vieille réputation, » Que n'auraient pas fait les officiers et régiments pour être inscrits sur ce tableau d'honneur, qui les glorifiait devant leurs semblables et qui empêchait leurs noms de périr? Dans un Bulletin de la campagne de 1806, Napoléon, en nommant la cavalerie de Murât, avait omis l'infanterie de Lannes, qui n'avait pas moins bien fait. Lannes, désolé, vint réclamer pour ses soldats auprès de l'Empereur, a Quelle récompense peuvent-ils espérer, sinon voir leur nom publié par les cent voix de la Renommée dont vous seul disposez? j> Napoléon lui répondit : « Vous et vos soldats, vous êtes des enfants ; il y a de la gloire pour tous. Un autre joiir, ce sera votre tour de remplir de votre nom les Bulletins de la Grande Armée. »

DOTATIONS DES CHEFS, v,^ Pour les richesses, l'Empereur les en avait gorgés : à Berthier, prince de Neuchâtel, plus de 1200000 francs de rentes ; à Davout, environ 1000000; à Masséna, 200000 francs comme chef d'armée, 200000 francs comme duc de Rivoli, 500000 francs comme prince d'EssHng, au total 900000 francs par an ; à Ney, à peu près autant; et tous les autres, grands ou petits, maréchaux ou officiers supérieurs, à l'avenant. « J'ai trente-trois ans, disait Lasalle ; je suis général de division ; savezvous que l'EJnpereur m'a donné, l'année dernière, 50000 livres de rentes ? C'est immense, s

La correspondance impériale contient maintes lettres de ce genre : Au prince de Neuchâtel, major général de la Grande Armée (23 septembre 1807) : «Mon cousin, vous trouverez ci-jointe une lettre auministredes Finances, par laquelle je lui ordonne de mettre 11 000 000 à votre disposition.... Vous disposerez de ces 11 000000 delà manière suivante. Vous garderez 1 000 000 pour vous. Vous donnerez 600000 francs aux maréchaux Ney, Davout, Soult et Bessières, et 400000 francs aux maréchaux Masséna, Augereau, Bemadotte, Mortier et Victor..- Vous donnerez 200 000 francs à chacun des généraux dont la liste est ci-jointe. » Suivent vingt-cinq noms.

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A Tilsit, le 30 juin 1807, Napoléon — < voulant reconnaître les services qui nous ont été rendus dans la campagne t> — accordait à vingt-sept maréchaux, généraux de division ou de brigade, des domaines constitués dans les départements polonais, dont la valevir totale en capital était estimée à 26 582 652 francs. Le plus important, attribué à Lannes, maréchal de l'Empire, valait 2 674 280 francs; le plus petit, attribué à Nansouty, général de division, valait 217 190 francs.

Fortune, titres, dotations, ils devaient tout à Napoléon. Et Masséna avait commencé par être mousse ; Lannes était le fils d'un garçon d'écurie et il était ouvrier teinturier quand il s'était enrôlé; Ney était le fils d'un tonnelier ; Murât, le fils d'un aubergiste. Comment ne se seraient-ils pas dévoués corps et âme à celui sans lequel peut-être ils auraient végété dans l'obscurité de leur condition première ?

Le jour de la lassitude devait venir cependant pour les chefs repus de richesses et saturés de gloire. Napoléon disait à Caulaincourt : « Les hommes que j'ai comblés veulent jouir ; ils ne veulent plus se battre ; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu'il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n'ai pas aussi un palais, une femme, un enfant ? Est-ce que je n'use pas mon corps dans les fatigues de tous genres ? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie ? Les ingrats ! » En 1814, à Fontainebleau, les meilleurs de ses maréchaux refusèrent absolument de le suivre davantage.

« ILS GROGNAIENT, ET LE SUIVAIENT TOUJOURS. » ^J9 C'est pour les autres, les petits et les humbles, les officiers des rangs inférieurs et les simples soldats, qu'a été faite la légende dlune admirable lithographie de Raffet : '( Ils grognaient, et le suivaient toujours. » Sur ceux-là, euiants du peuple, restés peuple, la vue de l'Empereur, ia parole de l'Empereur, le nom de l'Empereur, la pensée de l'Empereur exerçaient une vertu magique, un ascendant irrésistible dont rien ne peut donner idée.

Au début de la campagne d'Allemagne, en 1813, Napoléon distribuait leurs aigles aux soldats de la «; jeune armée s et il leur demandait de préférer la mort à l'abandon de leur drapeau, a Jamais, dit l'un d'eux, non, jamais je n'oublierai la fin de son discours lorsque, se soulevant sur ses étriers, le bras tendu vers nous, il nous lança ces trois mots: a Vousle jîirez. b Jesentis alors, avec tous mes camarades, comme s'U l'arrachait de force du fond de nos entrailles, le cri : « Nous le jurons ! Vive l'Empereur ! » Quelle puissance dans cet homme ! Il y avait presque des larmes dans nos y eirx et certainement une invincible résolution dans nos cœurs, i Napoléon disait lui-même à Sainte-Hélène : « Quand, au fort de la bataille, parcourant les lignes, je m'écriais : « Soldats, déployez vos drapeaux, le moment est venu j>, il eût fallu voir nos Français : ils trépignaient de joie. Je les voyais se centupler. Rien alors ne me paraissait impossible. »

L'Empereur ne les connaissait-il pas par leur nom ? ne connaissait-il pas leurs faits d'aimes? En Italie et en Egypte, Bonaparte avait pu connaître personnellement ses hommes : il vivait avec eux en une communion de tous les instants. Il les passait en

revue, il visitait leurs sacs, il se faisait rendre compte des moindres détails, il savait, pour ainsi dire, la part de chacun dans une action d'ensemble. Comme sa mémoire était merveilleuse, il gardait par devers lui tous ces détails ; le moment venu, il rappelait telle action d'éclat au brave qu'il voulait honorer. Plus tard, quand la Grande Armée comprit des 300000 et des 400000 hommes, il eut un moyen de préparer ses effets. Il demandait aux colonels une enquête sur les hommes d'élite de leurs régiments, sur ceux qui s'étaient distingués en Italie ou en Egypte ; il se faisait donner leurs états de service, des renseignements de tout genre sur leur origine, leur famille. Comme U connaissait la place exacte que l'homme avait dans le rang, au jour de la revue, il allait droit à lui, comme s'il l'avait tout à coup reconnu : « Ah! ah ! te voilà, tu es un brave ; je t'ai vu à Aboukir. Que fait ton vieiix père ? Ah ! tu n'as pas la croix ! Tiens, je te la donne ! » Dans toute la compagnie courait un frémissement de joie et de fierté, a L'Empereur, disaient les vieilles moustaches, nous connaît tous ; il connut notre famille, il sait ce que nous avons fait. »

Au cours des parades, ceux qui croyaient avoir à se plaindre avaient la liberté de s'adresser directement à lui. Une fois, un jeune officier sort des rangs, il se plaint en termes énergiques : il est maltraité, on a été injuste à son égard, on lui a fait éprouver des passe-droit ; lieutenant depuis cinq ans, il ne peut obtenir d'avancement a Calmezvous, lui répond l'Empereur. Moi, je l'ai bien été sept ans, et vous voyez qu'après tout, cela n'empêche pas de faire son chemin. » Tout le monde de rire ; le jeune lieutenant, subitement refroidi, alla reprendre sa place à la tête de sa compagnie.

Pendant les campagnes, au milieu d'une marche, des dialogues s'établissaient entre lui et les régiments. On connaît l'inoubliable veillée d'armes qui précéda la journée d'Austerlitz, quand il traversa tout son camp et qu'il fut salué par des acclamations enthousiastes. Dans la campagne de Saxe, en 1806, quelques jours avant léna, il passait devant le 44^ de ligne. « Vous êtes, de tous les corps de mon armée, celui où U y a le plus de chevrons ; aussi, vos trois bataillons comptent-ils à mes yeux pour six. » Les soldats enthousiasmés répondirent : c Nous vous le prouverons devant l'ennemi, d II demande au colonel du 2^ régiment de chasseurs à cheval : « Combien d'hommes présents? — Cinq cents, répond le colonel ; mais, parmi eux, beaucoup de jeunes gens. — Qu'importe ! ne sont-ils pas tous Français? J> Et, se tournant vers le régiment : «Jeunes gens, il ne faut pas craindre la mort ; quand on ne la craint pas, on la fait entrer dans les rangs de l'ennemi. » A la bataille de Lutzen, Napoléon parcourait en personne les rangs de l'infanterie, où il trouvait des conscrits qui n'avaient pas encore combattu. « Ce n'est rien, mes enfants, tenez ferme. La patrie vous regarde. Sachez mourir pour elle, n Les conscrits de Lutzen furent des héros.

LA DISCIPLINE, v^ Sur la discipline proprement dite, c'est-à-dire sur l'exécution stricte de ses ordres au point de vue mihtaire, Napoléon était intraitable. Gouvion Saint- Cyr se présente xm jour aux Tuileries. L'Empereur lui dit d'un ton calme : a Général,

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COIFFURES DE LA GRANDE ARMÉE. - Bonnets à poil, colbacks, shakos, casques, cliupskas, ces coiffures, avec leur luxe de plumets, d'aigrettes, de panaches, de pompons, de talons, de plaques de cuivre et de couleurs voyantes avec leurs dimensions souvent excessives (dans un bonnet à poil ou - ourson ", on pouvait loger deux bouteilles de vin), donnent l'idée d'une armée qui estimait le pittoresque et le clinquant presque à l'égal de la bravoure. (sitsÉE de l'armée.)

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