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LE CAMP DE BOULOGNE
< Monsieur mon frère, appelé au trône par la Providence et par les suilrages du sénat, du peuple et de l'année, mon premier sentiment est un vœu de paix.... Je n'attache pas de déshonneur à faire le premier pas ; j'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune chance de la guerre ; cHe ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix est le vœu de mon cœur ; mais la guerre n'a jamais été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser au bonheur de donner ellemême la paix au monde.... »
Au Corps législatif, l'Empereur disait, à propos de cette lettre : c Ma gloire, mon bonheur, je les ai placés dans le bonheur de la génération actuelle. Je veux, autant que je pourrai y influer, que le règne des idées philanthropiques et généreuses soit le caractère de notre siècle. »
Belles paroles, mais qui restèrent sans écho. L'Angleterre fit une réponse évasive, elle avait à consulter ses amis du continent. Les pourparlers n'eurent pas d'autre suite. Enfin il fallait agir, depuis deux ans qu'on armait un peu partout sur les côtes de France; sinon, la grande entreprise allait avorter sous le ridicule de l'impuissance.
PREMIÈRE SORTIE DE VILLENEUVE, v.*» Ces offres pacifiques n'avaient point arrêté les préparatifs militaires qui se faisaient à Toulon, puisqu'il était admis que le premier signal du mouvement devait venir de la Méditerranée. Le ministre Decrès stimulait de son mieux l'activité de Villeneuve. « Je ne vous parlerai pas, lui écrivait-il, de la confiance que l'Empereur a dans votre zèle, vos talents et même dans votre fortune. Puissent vos succès signaler le réveil de la marine impériale ! n
L'escadre que commandait Villeneuve se composait de 11 vaisseaux et de 9 frégates ; en rade, elle paraissait à peu près en état, mais il lui manquéiit la pratique de la navigation. L'escadre de Nelson, au contraire, tenait la mer depuis seize mois entre les côtes de Sardaigne et d'Espagne; les équipages, parfaitement entraînés, avaient une cohésion, une endurance, une confiance, qui étaient autant de présages de victoire.
Des instructions nouvelles étaient adressées à Villeneuve. Il devait sortir sans retard de Toulon pour gagner la Guyane et les Antilles ; il serait renforcé à la Martinique par l'escadre de Rochefort que Missiessy y aurait conduite. Il reviendrait alors en Europe, pour débloquer la division française qui était au Ferrol et rentrer à Rochefort. Enfin, le 18 janvier 1805, l'escadre de Toulon prenait la mer. Ce n'était pas, à proprement parler, l'expédition d'Angleterre ; mais c'en était sans doute la condition, si cette diversion avait pour effet de détourner l'attention des ennemis. La campagne qu'elle allait entreprendre représentait environ six mois ; en fait, elle tint la mer pendant trois jours en tout, car dès le 21 janvier elle était de retour à Toulon.
Le lendemain de la sortie, le vent avait soufflé en tempête ; les bâtiments avaient subi les plus graves avaries, certains avaient disparu dans des directions inconnues. Pour ne pas tout perdre, l'amiral avait pris le parti de rentrer au port. Il avait envoyé au ministre de la Marine le rapport le plus pessimiste. « Des vaisseaux équipés ainsi.
faibles en matelots, encombrés de tronpes, ayant des gréements vieux et de mauvaise qualité, qui au moindre vent cassent leurs mâts et déchirent leurs voiles, qui, quand il fait beau, passent leur temps à réparer les avaries occasionnées par les vents, la faiblesse ou rinexj>érience de leurs marins, ces vaisseaux, dis-je, sont kors d'état de rien entreprendre, i» Il rappelait dans une autre dépêche qu'il n'avait pas désiré le commandement de cette escadre. « Je ne crains pas de vous assurer qu'il n'y a que honte et confusion à recueillir à ce métier. Je fais des vœux bien ardents pour que l'Empereur ne commette aucune de ses escadres aux hasards des événements ; le pavillon serait trop gravement compromis ; un succès à forces égales est impossible, l'ennemi nous battra avec des forces même inférieures d'un tiers. Quant à moi, je verrai avec bien du plaisir que l'Empereur me donne un successeur dans ce commandement ; je ne voudrais pas, à quelque prix que ce fût, devenir la fable de l'Europe par l'histoire de nouveaux désastres. i>
L'ESCADRE DE BREST, v* Napoléon n'admettait pas que des avaries, chose presque inévitable dans toute navigation, aient pu arrêter l'exécution de ses plans. c Deux jours de beau temps, écrivait-il, eussent consolé l'escadre et mis tout au beau ; mais le grand mal de notre marine est que les hommes qui la commandent sont neuf dans toutes les choses du commandement. »
Son imagination, qui était sans cesse en travail, enfanta une combinaison nouvelle. Le 2 mars 1805, des instructions étaient adressées à Ganteaume et à Villeneuve. Sortir de Brest et de Toulon, forcer pour l'un le blocus du Ferrol et pour l'autre le blocus de Cadix, se réunir à la Martinique, s'y grossir de l'escadre de Missiessy, qui avait quitté Rochefort au milieu de janvier, puis réapparaître ensemble dans la Manche pour assurer le passage de la flottille : tel était, dans ses grandes lignes, le programme indiqué aux deux amiraux. Par ce qu'elle a de grandiose, cette conception stratégique frappe l'esprit d'étonnement ; mais à y réfléchir, n'était-ce pas compliquer les choses à plaisir que de préparer aux Antilles une énorme concentration de forces navales pour que la foudre vînt tout à coup éclater sur les bords de la Manche ? Aussi longtemps que l'entrée de cette mer resterait gardée par l'ennemi, le reste était besogne vaine et pouvait même conduire aux pires aventures ; car il fallait compter avec la vigilance de l'ennemi, qui ne permettrait pas aux escadres françaises d'évoluer à travers l'Atlantique sans leur donner une chasse opiniâtre.
Ganteaume commandait une escadre de 21 vaisseaux et de 6 frégates; mais elle n'avait jamais manœuvré qu'en rade, puisque les ennemis depuis deux ans tenaient, de la manière la plus étroite, le blocus des passes de Brest II fallait cependant, d'après les instructions impériales, sortir par siuprise, en évitant tout combat.
Le 27 mars au matin, l'escadre de Brest faisait son appareillage ; elle franchissait le Goulet et allait mouiller dans l'anse de Bertheaume. Le temps qui s'était éclairci ne permettait pas de tromper la surveillance de l'ennemi ; les vents avaient tourné au
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Sud-Ouest, ils compliquaient le problème de la sortie et même ils rendaient pénible le mouillage de Bertheaume. L'amiral estima que la sortie était impossible, puisqu'il lui était interdit de livrer bataille. Il donna l'ordre de repasser le Goulet. Le 29 mars, dans l'après-midi, son armée navale était de nouveau mouillée en rade; sa sortie avait duré quarante-huit heures, et ce fut toute la participation de l'escadre de Brest au grand projet de croisière et de débarquement
Ci-gît l'amiral Ganteaame, Qui s'en fat de Brest à Bertheaume, Et, profitant d'un bon vent d'ouest, S'en revint de Bertheaume à Brest.
VILLENEUVE AUX ANTILLES. viS» Le 30 mars, c'est-à-dire quelques heures après la rentrée de l'escadre de Brest, Villeneuve, qui ignorait la mésaventure de Ganteaimie, quittait pour la seconde fois le port de Toulon avec une escadre de 19 voiles, dont 11 vaisseaux. Nelson à cette date croisait sur les côtes méridionales de la Sardaigne, dans l'intention de couper aux Français la route de l'Egypte. Mais Villeneuve, qui partait pour les Antilles, avait pris la mer dans ime direction opposée. Il longea les côtes de l'Espagne, franchit sans incident le détroit de Gibraltar et arriva le 9 avril devant Cadix. Une division anglaise, qui croisait devant ce port, s'était dérobée sans combat Villeneuve entra en contact avec l'escadre espagnole de Gravina ; c'étaient, dit-il, « les plus misérables bâtiments, à l'exception de l'Argonauta, qu'on eût jamais envoyés à la mer ». Il repartit dès le lendemain avec les vaisseaux espagnols qui étaient prêts. Sa traversée de l'Atlantique se fit sans autres incidents que des incidents de navigation. Le 14 mai il jetait l'ancre à la Martinique, où les derniers vaisseaux espagnols achevaient bientôt de le rejoindre.
Ainsi Villeneuve avait exécuté la première partie de ses instructions ; il était arrivé à la Martinique avec l'escadre de Toulon et l'escadre de Cadix. Mais à quoi bon cette odyssée ? La jonction avec les escadres de Missiessy et de Ganteaume était chose impossible ; la première, qui était arrivée aux Antilles dès le 20 février et qui n'avait point eu de nouvelles, en était repartie et regagnait à cette date le port de Rochefort; la seconde n'avait pas pu quitter le port de Brest. Or, avec son escadre médiocre, avec l'escadre espagnole plus médiocre encore, Villeneuve courait risque de voir fondre sur lui un ennemi redoutable.
Nelson avait attendu en vain les Français dans les parages de la Sardaigne ; quand il eut connaissance de son erreur, Villenesuve naviguait déjà dans l'Atlantique. Hanté de l'idée de rejoindre cette escadre qui lui avait échappé, il se jeta à sa poursuite ou mieux à sa découverte, car il n'avait que des données très vagues siir sa direction. U devina qu'elle devait être aux Antilles; il prit cette direction à son tour, et le 4 juin il arrivait à la Barbade.
Une frégate venait d'apporter à Villeneuve de nouvelles instructions. U devait attendre Ganteaume aux Antilles pendant quarante jours; ce délai passé, il reviendrait en Europe pour débloquer les bâtiments français qui étaient au Ferrol, se porter ensuite devant Brest et y rejoindre l'escadre de Ganteaume. « L'armée de Brest réunie à la vôtre et sous votre commandement général fera route avec l'armée espagnole pour se rendre devant Boulogne.... Du succès de votre arrivée devant Boulogne dépendent les destinées du monde. Heureux l'amiral qui aura eu la gloire d'attacher son nom à un événement aussi mémorable ! v
Quand Villeneuve apprit la présence de Nelson aux Antilles, il songea à se dérober au plus tôt à ce dangereux voisinage. Il reprit le 10 juin la direction de l'Europe. Nelson de son côté avait vainement fouillé les Antilles ; il avait perdu la piste des Français; traversant de nouveau à toute vitesse l'Atlantique, il était de retour à Gibraltar le 19 juillet. Il devait attendre trois mois encore l'occasion de rencontrer son ennemi. Pour l'amiral français, qui avait fait sa route de retour plus au Nord et qui marchait avec beaucoup de lenteur, il était arrivé le 22 juillet à cent cinquante milles à l'Ouest du cap Finisterre ; ce jour-là, il découvrit une escadre anglaise.
COMBAT DU CAP FINISTERRE. v^ Quinze vaisseaxix anglais commandés par Calder barraient la route aux vingt vaisseaux franco-espagnols de Villeneuve ; le combat du 22 juillet 1805 fut la bataille des Quinze- Vingts, car ce fut un peu une bataille d'aveugles. Le* Anglais prirent deux mauvais bâtiments espagnols, mais Villeneuve put passer et mouiller à Vigo, puis à la Corogne, le 2 août.
Napoléon venait d'arriver au camp de Boulogne. Il apprit le retour de Villeneuve dans les eaux espagnoles. Le drame semblait à la veille de son dénouement ; dans quelques jours peut-être les marins et les soldats allaient unir leurs efforts pour la grande entreprise. On travaillait depuis plus de deux ans ; allait-on enfin aboutir? Une dépêche de l'Empereur à Villeneuve le 13 août peut donner une idée de l'impatience qui le dévorait : <t Marchez hardiment à l'eimemi. Si vous paraissez ici trois jours, n'y paraîtriez- vous que vingt-quatre heures, votre mission sera remplie. Jamais pour un plus grand but, ime escadre n'aura couru quelques hasards, et jamais mes soldats de terre et de mer n'auront pu répandre leur sang pour un plus grand et plus noble résultat. Pour le grand objet de favoriser une descente chez cette puissance, qui, depuis six siècles, opprime la France, nous pourrions tous moiirir sans regretter la vie. »
En face de cet appel passionné, il faut mettre les dépêches navrantes que Villeneuve adressait au ministre : « On me rend l'arbitre des plus grands intérêts ; mon désespoir redouble d'autant plus que l'on me témoigne plus de confiance, parce que
je ne puis prétendre à aucun succès, quelque parti que je prenne Je vais partir,
mais je ne sais ce que je ferai.... Je veux finir cette jérémiade; je vous écris ici dans l'amertume de mon cœur, et je ne finirais pas si je laissais cours à mon épanchement Mais pourquoi ne m'avez -vous pas plus écouté avant mon départ de Toulon? î
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GEORGE ni. — Petit-fils de soji prédécesseur George II, George III, né en 1738, devint en 1760 roi du Royaume Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande et électeur de Hanovre; il mourut en 1820, mais depuis 1811 il était tombé en enfance, et son fils aîné (le futur George IV) exerça alors la régence. Marié à Charlotte-Sophie de Mecklembourg- Strelitz, il eut quinze enfants, neuf fils et six filles. Ce règne de soixante ans vit la fin de la guerre de Sept Ans, la guerre de l'Indépendance américaine, les guerres de la Révolution et de l'Empire. Ce fut, dans l'ensemble, un règne glorieux pour la politique étrangère de l'Angleterre.
A l'intérieur, les luttes furent ardentes entre les whigs et les tories; ceux-ci avaient les sympathies du roi, surtout quand le second Pitt fut à leur tète.
George III séjourna souvent à Kew, aux environs de Londres.
fAR HEVNOLDS. (CHATEAU DE WINDSOR.
DECRES(Duc), 1761-1820. —Ministre de la Marine, 1801-1814 ; 1815.[^,vit^ de versailiITZ)
ILLENEUVE (Vice-amiral de), 1763- 1806. Il se tua à Rennes, ibibl. nat, estampes.)
GÉNÉRAUX ET OFFICIERS DE L'ARMÉE D'ANGLE- TERRE. Tandis que les ingénieurs transformaient toutes les anses des côtes de la Picardie et du Boulonnais, que les constructeurs lançaient des bâtiments de toute nature destinés à la descente sur les côtes de la « perfide Albion -, une - armée d'Angleterre -s'organisait sur tout le front continental qui regarde la Grande-Bretagne, depuis la Bretagne, où Augereau formait l'extrême aile gauche, jusqu'à la Hollande, où Marmont, établi à Utrecht, formait l'extrême aile droite. La région de Boulogne était le centre de ce rassemblement militaire, qui finit par comprendre plus de 150 000 hommes d'excellentes troupes, et qu'on appelait couramment le camp de Boulogne.
Davout à Ambleteuse, Soult à Boulogne, Ney à Monlreuil, Lannes à Arras, et Murât, qui commandait l'ensemble de la cavalerie, étaient les principaux chefs de l'armée d'Angleterre. Mt.'SÉE DE CALAIS.)
APRÈS TRAFALGAR. — Le contre-amiral Dumanoir, pavillon sur le Formidable (94 canons), avait échappé avec quatre vaisseaux français au désastre de Trafalgar. Ils furent pris ou détruits, le 4 novembre 1S05, à la hauteur du cap Finisterre. luh de laplante. (bibl. nat , estampes )
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VILLENEUVE A CADIX. y~0 Sous ces tristes présages, accablé du poids de sa responsabilité, prévoyant les pires malheurs, Villeneuve avait repris la mer à la Corogne le 13 août. Il faisait route vers le Nord-Ouest. Un coup de vent mit en fâcheuse posture son escadre, qui ne parvenait pas à manœuvrer ; il était sans nouvelles de la division Allemand, qui était sortie le 17 juillet de la rade de l'île d'Aix pour le rejoindre. Elle devait elle-même tenir la mer jusqu'au 25 décembre, en croisant, de la manière la plus audacieuse, depuis l'entrée de la Manche jusqu'aux Canaries, mais sans modifier l'échec complet du projet.
Dès le 15 août, Villeneuve avait pris le parti de renoncer à sa marche vers le Nord. Il savait que l'ennemi avait à pareille date massé toutes ses forces à l'entrée de la Manche; se présenter dans de pareilles conditions avec son escadre, c'était courir à un désastre complet. Une dépêche de Decrès, du 16 juillet précédent, avait prévu le cas où l'exécution du projet ne serait pas possible ; alors, l'Empereur songerait à faire à Cadix une réunion de forces imposantes. Villeneuve se crut couvert par cette dépêche ; il donna l'ordre de prendre la route du Sud. Le 19 août, il jetait l'ancre dans le port de Cadix; on se rappelle qu'il en était parti le 10 avril pour sa croisière des Antilles. Il avait deux fois traversé l'Atlantique, et ces longues semaines de navigation pénible avaient été entièrement perdues pour le grand projet de descente. Il y avait toujours une flottille dans la région de Boulogne, sur laquelle la Grande Armée était prête a s'embarquer, si elle avait la liberté de la mer; il y avait, d'autre part, une escadre française qui errait sur des mers lointaines, et ces deux instruments qui avaien besoin l'un de l'autre n'avaient pu arriver à se rejoindre.
Villeneuve était accablé de la décision qu'il avait cru devoir prendre. A son arrivée à Cadix, il écrivait au ministre : « Je vous prie de croire que rien n'égale le désespoir que j'ai éprouvé et l'horreur de la situation où je me trouve.... J'ai dû, après avoir mis toute la persévérance possible à former les réunions désirées dans les plans de Sa Majesté, m'arrêter là où il ne pouvait plus résulter que désastre, confusion et une vaine démonstration, qui eût consommé pour jamais le discrédit des deux marines alliées. t>
LEVÉE DU CAMP DE BOULOGNE, v*» L'Empereur était toujours à Boulogne; il harcelait de dépêches Decrès, Villeneuve, Ganteaume. A Villeneuve il écrivait encore le 22 août : a J'espère que vous êtes arrivé à Brest. Partez, ne perdez pas un moment, et avec mes escadres réunies entrez dans la Manche. L'Angleterre est à nous. Nous sommes tous prêts, tout est embarqué. Paraissez vingt-quatre heures, et tout est terminé. i> Mais Napoléon songeait-il encore vraiment à la descente en Angleterre? N'avait-il pas acquis la conviction que l'insuffisance de ses escadres, tout autant que la vigilance et la supériorité de l'ermemi, le mettrait dans l'impossibilité d'effectuer le passage? Son parti fut pris brusquement : la Grande Armée n'avait pu franchir la Manche ; elle aUait être envoyée sur-le-champ contre une puissance continentale. Le camp de Boulogne fut ainsi levé comme par un coup de théâtre.
Un matin, des signaux partent de tous les sémaphores : c'est l'ordre de l'embarquement. Cris de joie de toute l'armée; enfin, dans quelques heures, elle allait partir pour l'Angleterre. Mais le même jour une dépêche arrive : l'Autriche, séduite par l'or des Anglais, vient de déclarer la guerre à la France. Que l'armée débarque sur l'heure même et qu'elle se mette en marche vers les bords du Rhin. La scène était admirablement jouée; elle était comme nécessaire pour faire oublier aux soldats de la Grande Armée leur déception d'avoir passé plus de deux ans d'attente sut les falaises du Boulonnais.
Les premiers ordres de marche et de concentration vers la frontière de l'Est avaient été donnés dès le 23 août Le 30 août la flottille était licenciée ; les débris devaient se réunir dans le port de Boulogne. Le 2 septembre, Napoléon partait pour Paris. Le camp de Boulogne avait vécu. Au grand acteur si cruellement déçu dans le rôle qu'il avait préparé depuis plus de deux ans, il fallait une victime expiatoire, qui porterait dans l'histoire la responsabilité de cet avortement gigantesque. De là, le 4 septembre, la lettre terrible qu'il adressait à Decrès : <t L'amiral VUleneuvc vient de combler la mesure.... Cela est certainement une trahison.... Cela n'a plus de nom. Faites-moi im rapport sur toute l'expédition. Villeneuve est un misérable qu'il faut chasser ignominieusement. Sans combinaisons, sans courage, sans intérêt général, il sacrifierait tout, pourvu qu'il sauve sa peau. >
1805. BATAILLE DE TRAFALGAR. v.^ La machine de Boulogne était complètement démontée, ou du moins elle était employée à un autre usage, dont l'Autriche n'allait pas tarder à faire la douloureuse expérience. Avant de quitter Saint-Cloud pour aller se mettre à la tête de la Grande Armée, Napoléon fit envoyer à Villeneuve, le 17 septembre, l'ordre d'appareUler de Cadix : l'escadre devait entrer dans la Méditerranée pour participer à des opérations qui étaient projetées contre le royaume de Naples. € Notre intention est que partout où vous trouverez l'ennemi en forces inférieures, vous l'attaquiez sans hésiter et ayez avec lui une affaire décisive. »
Au reçu de cette dépêche, Villeneuve tint un conseil de guerre le 8 octobre, où assistèrent les officiers généraux des deux escadres. Tous parlèrent de la faiblesse de leurs équipages, épuisés et non entraînés par cette navigation pénible, du mauvais état de leurs vaisseaux, de la difficulté qu'il y avait à combattre à la sortie du port de Cadix avec un ennemi depuis longtemps sous les armes. Ils protestèrent cependant de leur désir d'aller combattre l'ennemi, « quelle que soit sa force, dès que Sa Majesté le désirera ». Villeneuve ne pouvait prendre une décision ; mais bientôt ses irrésolutions furent fixées. Il avait appris que l'amiral Rosily était en route pour le remplacer ; il fit savoir au ministre qu'il allait appareiller sans retard. Sa sortie fut donc comme un coup de désespoir pour justifier sa réputation personnelle. Le calvaire qu'il parcourait depuis plusieurs mois lui réservait sa plus cruelle étape.
Depuis la fin de septembre, Nelson guettait cette proie ; il l'avait manquée deux fois à la sortie de Toulon, il l'avait manquée aux Antilles, eUe ne lui échapperait pas
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toujours Qaand il était rentré en Europe, il avait pris part à une grande concentration d'escadres que l'amirauté anglaise avait faite au large d'Ouessant, au milieu du mois d'août. Puis on avait appris que Villeneuve avait renoncé à s'approcher de cette barrière. Alors les escadres anglaises avaient repris leur liberté d'action dans les postes de croisière qu'elles occupaient depuis l'ouverture des hostilités, Nelson était venu s'établir devant Cadix. Son pavillon était à bord du Victory.
La situation de l'amiral anglais était très forte. Comme à Aboukir, il commandait une « escadre de frères », où les esprits étaient animés de la même doctrine, où les cœurs battaient à l'unisson; à l'un de ses officiers généraux, l'amiral Collingwood, il écrivait : « Tous les deux nous ne faisons qu'un; il ne peut se glisser entre nous de rivalités mesquines. » Les 27 bâtiments de son armée navale, assouplis par des manœuvres continues, offraient la plus puissante cohésion. Il avait arrêté lui-même à l'avance ce qu'il allait faire; son mémorandum célèbre, en date du 18 octobre, indiquait la formation de son armée en deux colonnes, qui devaient couper la ligne ennemie ; tous les efforts devéuent tendre à la prise du vaisseau amiral des alliés ; un commandant qui n'apercevrait pas les signaux ne serait jamais blâmé de s'être mis bord à bord avec un vaisseau français ou espagnol.
L'escadre alliée avait fixé sa sortie au 20 octobre. Elle s était groupée en quatre corps, Villeneuve au centre, Alava à l'avant-garde, Dumanoir à l' arrière-garde, Gravina et Magon avec une division d'observation. L'après-midi se passa à prendre ces dispositions. Dès le soir, l'escadre anglaise était signalée du côté de l'Ouest. Villeneuve continua sa marche pendant toute la nuit dans la direction du détroit de Gibraltar; l'ennemi, qui approchait, lui laisserait-il le temps de s'y engager? Le 21 octobre, il était arrivé par le travers du cap Traf algar ; il allait être atteint par les Anglais, qui arrivaient toutes voiles dehors. Il n'avait peut-être qu'une chance de salut, rentrer à Cadix, Il signala de virer de bord tous à la fois ; des créneaux se produisirent sur cette ligne de plus d'une lieue, orientée à présent vers le Nord et disloquée avant même d'avoir combattu.
C'est le moment que saisit Nelson. Vers midi il fit monter au mât du Victory le signal devenu historique : « L'Angleterre compte que chacun fera son devoir. t> Puis il lança ses deux colonnes sur les alliés. La colonne de droite, conduite par Collingwood, enveloppa immédiatement les bâtiments du centre et de l'arrière. Lui-même, qui commandait la colonne de gauche, se porta sur le Bucentaure. Le Redoutable, du commandant Lucas, vint se jeter en travers de sa route. D'autres bâtiments accoururent à cet endroit ; im formidable corps à corps s'engagea. Le Redoutable et le Victory se mitraillent à bout portant ; Nelson est atteint par une balle, il est emporté mourant à l'entrepont. Mais les vaisseaux français et espagnols, réduits à des combats isolés, sont accablés par la vigueur de l'offensive. Que d héroïsme qui se dépensa en vain ! Le Bucentaure, rasé comme un ponton, dut se rendre. Dès qu'il avait engagé la bataille, Nelson avait pu comprendre que la victoire était à son pays. Quand la canonnade prit
fin, 18 vaisseaux irauco-espagnols étaient pris ou brûlés, sur 33 qui avaient été engagés. Villeneuve était parmi les prisonniers. Dumanoir, qui avait eu à l'avant-garde un rôle trop effacé, et Gravina recueillirent les 15 bâtiments qui avaient pu s'échapper. Gravina s'enferma dans Cadix ; la division de Dumanoir fut détruite le 4 novembre suivant au cap Finisterre. L'escadre de Villeneuve n'existait plus. Pour le malheureux amiral, il fut remis en liberté l'année suivante ; mais, accablé de désespoir, il se donna la mort.
« SI J'AVAIS ÉTÉ MAITRE DE LA MER ! » v^ La bataille du 21 octobre 1805 était doublement malheureuse, parce qu'elle était un désastre et que ce désastre demeurait irréparable. Ce n'était pas dans les eaux de Cadix ou de Trafalgar que l'on pouvait conquérir l'accès de la Manche ; et à pareille date Napoléon, qui venait d'imposer à l'Autriche la capitulation d'Ulm, n'avait plus à Boulogne l'organisation militaire qu'il avait tenue prête si longtemps. Aussi une bataille, même heureuse, à ce lieu et à cette date, n'aurait à peu près rien signifié. Or le mal avait été aussi grand que possible.
En ouvrant le 3 mars 1806 la session du Corps législatif, l'Empereur se borna à dire : « Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux après un combat imprudemment engagé. » Ce fut à peu près toute l'oraison funèbre des marins qui avaient péri sous les canons anglais. Mais il n'était pas possible d'avoir des illusions sur l'étendue du désastre. Nelson avait donné à son pays l'empire de la mer, et par là il l'avait soustrait aux tentatives que Napoléon pourrait encore diriger contre lui. Le général de la Grande Armée crut bientôt qu'il avait saisi à Austerlitz et à léna l'empire de l'Europe continentale. En vérité, depuis la journée de Trafalgar, il était enfermé dans ce continent qu'il paraissait avoir conquis. L'Angleterre faisait bonne garde sur toutes les mers, il ne put jamais en sortir.
La marine française fut écrasée à Trafalgar. C'est la cause essentielle de la ruine de la France à Waterloo, de la mort de Napoléon à Sainte-Hélène. Là-bas, dans l'horreur de sa captivité, la vérité lui apparut. On l'entendit qui se répétait à maintes reprises ces paroles de désespoir et de vérité : « Si j'avais été maître de la mer ! »
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