CHAPITRE XIV
LES SŒURS DE BONAPARTE A MARSEILLE. ^ LA JEUNESSE D-ÉUSA. 0 SON MA- RIAGE AVEC BACaOCHL j) LA PERSONNE D'ÉLISA. 0 LE SALON DE MADAME BACaOCHI. 0 LE TITRE D'ALTESSE IMPÉRIALE. 0 LA FÊTE DU COURONNEMENT. 0
1805. ÉUSA, PRINCESSE DE LUCQUES ET DE PIOMBINO. 0 1808. ÉLISA, GRANDE- DUCHESSE DE TOSCANE. 0 PAULINE EN VÉNUS BORGHÈSE. 0 MARIAGE DE PAULINE AVEC LECLERC. 0 MADAME LECLERC A SAINT-DOMINGUE. 0 ÏIARIAGE DE PAUUNE AVEC LE PRINCE BORGHÉSE. 0 LA VIE ERRANTE DE PAULINE. 0 LES DERNIÈRES ANNÉES DE PAULINE. 0 MARIAGE DE CAROLINE AVEC MURAT. 0
1806. CAROLINE, GRANDE-DUCHESSE DE CLÈVES ET DE BKRQ. 0 1808. CAROLINE, REINE DE NAPLES. 0 1815. LA FIN DE MURAT. 0 LES DERNIÈRES ANNÉES DE
CAROLINE. 0 LES NAPOLÉONIDES.
ES SŒURS DE BONAPARTE A MARSEILLE, v.^ Comme les frères
? de Napoléon, les soeurs du grand homme ont tenu une place importante
« dans son histoire et dans l'histoire générale. Au moment où Napoléon
M commençait à arriver à la gloire, elles commençaient à arriver à la
,.2 notoriété.
Au mois de juin 1793, le capitaine d'artillerie Napoléon Bonaparte débarquait à Toulon avec sa mère, ses quatre frères et ses trois sœiu-s. Chassés de leur île natale par le triomphe de la faction paoliste, ces réfugiés corses venaient demander asile à la France ; ils étaient à peu près sans ressources. De quoi vivaient-ils ? A Marseille, où ils s'étaient bientôt transportés, leur existence fut d'abord très difficile, c A titre de réfugiés patriotes, a dit plus tard l'un d'eux, nous obtînmes des rations de pain de munition et des secours modiques, mais suffisants pour vivre, à l'aide surtout des épargnes de notre bonne mère. » Cette vie de privations ne dura pas longtemps. Au mois de décembre, la prise de Toulon valait à Napoléon le grade de général de brigade ; il put envoyer à sa mère et à ses sœurs queltjues assignats prélevés sur sa solde. L'avenir était assuré. Moins de deux ans plus tard, la journée de Vendémiaire mettait en pleine lumière le nom de Bonaparte. C'est alors qu'on commença à parler des filles de Mme Bonaparte ; en 1795, Élisa avait dix-huit ans, Pauline en avait quinze, Caroline en avait treize.
Le 10 prairial an IV, 30 mai 1796, elles figuraient à la fête de la Victoire et de la Reconnaissance que la municipalité de Marseille avait organisée aux allées de Meilhan. Discours patriotiques, défilés militaires, rien ne manqua à cette solennité ; mais l'apothéose, ce fut la remise solennelle des palmes de la victoire à la mère et aux sœurs du jeune général. « Les spectateurs, dit un récit du temps, ne purent se défendre d'une vive émotion, en voyant le laurier, qui devait couronner la valeur, remis entre les mains de la vertu, des grâces et de la beauté. *
Dans letir appartement de la rue Paradis, les trois sœurs s'amusaient à jouer la comédie, « aux chandelles, entre deux paravents. » Un cercle de jeunes gens s'était formé autour de ces jeunes filles, qui portaient un nom devenu tout à coup célèbre, et qui, au charme de l'accent italien, joignaient l'attrait de physionomies originales. En s'amusant ainsi de leur mieux à Marseille, les trois sœurs faisaient, sans s'en douter, l'apprentissage de rôles autrement importants qu'elles devaient jouer un jour sur la scène du monde. Cîir les temps n'étaient pas bien éloignés où Elisa allait devenir grande-duchesse de Toscane, Pauline princesse Borghèse, Caroline reine de Naples. De toutes les métamorphoses d'une époque qui en vit tant, celleslà ne furent pas parmi les moins surprenantes.
LA JEUNESSE D'ÉLISA. v<» L'aînée des sœurs, Élisa, était seule à cette époque à avoir reçu une instruction régulière. Charles Bonapar+e, qui avait obtenu de faire élever son fils aîné Joseph au collège d'Autun, le second Napoléon à l'Ecole militaire de Brienne, avait encore réussi à faire entrer Elisa à la Maison royale de Sjiint-Cyr. Elisa s'appelait de son vrai nom Maria- Anna ; les dames de Saint-Cyr hii avaient donné le prénom d'Elisa, pour la distinguer de sa compatriote Marianna de Casablanca. Elle passa huit ans environ dans cette noble maison, oîi l'on sentait vivre encore, au bout de près d'un siècle, l'esprit de Mme de Maintenon. Pour cette petite fille d'Ajaccio, qui avait quitté sa vUle natale et ses parents à sept ans à peine, les années de Saint-Cyr durent être de longues années d'exil. De loin en loin, elle recevait quelques rares visites, son frère Napoléon, quand il fut à l'École militaire de Paris, un ami de celui-ci, Bourrienne, ou encore une amie de sa famille, Mme Permon, dont ki fille devait être un jour la duchesse d'Abrantès.
La Révolution, qui démolissait alors tant de choses à Versailles et à Paris, n'épargna pas la vieille maison d'éducation ; un décret de la Législative, postérieur de quelques jours à la prise des Tuileries, ordonna la fermeture de Saint- Cyr. Élisa fut sans doute toute à la joie de retourner auprès de sa famille, de revoir la Corse et de faire ce long voyage en compagnie de Napoléon, qui portait avec fierté son uniforme tout neuf de capitaine d'artillerie. Le frère et la sœur ne firent que traverser Paris, au moment même où la capitale était ensanglantée par les massacres de Septembre ; au mois d'octobre, ils étaient arrivés à
Ajaccio. Elisa était alors dans l'épanouissement de sa seizième année ; comme beaucoup de jeunes filles de la Corse, elle avait déjà des allures de femme. Le coatre-amiral Truguet, qui coimnandait à cette époque une division navale en Corse, était reçu chez Mme Bonaparte ; il remiarqua sa fille aînée. Bien qu'il eût quarantedeux ans, il fut à un moment question d'un mariage. Plus tard, il regrettait de ne pas y avoir donné suite : du coup, sa fortune aurait été assurée.
SON MARIAGE AVEC BACCIOCHI. s^ Les Bacciochi étaient, comme les Bonaparte, une famille corse établie à Marseille. L'un de ses membres, Pascal (plus tard Félix) Bacciochi, était un cavalier d'assez belle prestance, qui avait un certain talent sur le violon. C'était le plus clair de ses mérites. Il passait pour à peu près « dénué de facultés intellectuelles » ; mais, au dire de son beau-frère Lucien, il était « bon et rebon » ; Lucien parle encore de « l'excès de sa bonacité. » Pour le moment, à trente-cinq ans, il était capitaine d'infanterie. Il eût été facile à ÉLsa de choisir im officier plus en vue parmi les compagnons de son frère ; impatiente sans doute de s'établir, elle se décida à devenir Mme Bacciochi. C'était au mois de mai 1797, à Marseille ; elle venait d'avoir vingt ans.
Il est probable qu'elle ne fut pas longtemps à découvrir l'insignifiance de son mari. Le bon Bacciochi, toujours très épris de son violon, eut, dès le premier jour, le rôle le plus effacé ; on était assez porté dans son entourage à ignorer son existence. Talleyrand le lui fit sentir un jour d'une manière un peu cruelle. C'était à la chute de l'Empire. Bacciochi ne pouvait plus conserver les titres qu'il avait dus à sa femme : prince de Lucques et de Piombino, grand-duc de Toscane ; le pauvre prince-consort ne savait plus quel nom prendre, d Prenez donc le nom de Bacciochi lui dit Talleyrand ; il y a longtemps qu'il est vacant. >
LA PERSONNE D'ELISA. v^ « Cest de nos trois sœurs, écrit Joseph en parlant d'Élisa, celle qui, au moral comme au physique, avait le plus de traits de ressemblance avec Napoléon, d Elle se souciîiit peu de plaire, du moins par la séduction extérieure ; elle abandonnait la beauté à Pauline, et à Caroline les manèges de la coquetterie.
f( Toutes ces choses qu'on appelle bras et jambes, dit la duchesse d'Abrantès, étaient attachées au corps comme cela s'était trouvé. Les os étaient carrés et la charpente très osseuse, ce qui formait un ensemble désagréable. i> Le même auteur dit encore qu'elle n'avait « jamais connu de personne plus désagréablement pointue que celle-là. t Elle avait la parole brève et impérieuse de Napoléon; mais, comme lui, elle aimait la gloire. « Dans le salon de Marseille, a écrit im de leurs familiers, on n'entendait parler que de belles actions de guerre. Les demoiselles les racontaient avec emphase, elles savaient les noms de tous les braves qui se distinguaient. Élisa surtout s'exprimait avec une énergie inaccoutiimée à son sexe. »
LE SALON DE MADAME BACCIOCHL v^ En aUendant d'exercer irne manière de royauté politique, Mme Bacciochi commença par régner sur un salon.
Elle habitait à Paris, avec sa mère et son frère Lucien, à l'hôtel de Brienne, qui est aujourd'hui l'hôtel du Ministère de la Guerre. « Élisa, disait Lucien avec quelque ironie, donne tout à fait dans les savants. Sa maison est un tribunal où les auteurs viennent se faire juger. » Il ne paraît pas qu'elle se soit piquée pour elle-même de littératvu-e ; du moins, à défaut de connaissances personnelles, qui devaient être assez restreintes, elle put avoir le goût, le discernement, le flair de la critique, toutes choses où souvent les femmes excellent. Elle sut apprécier le talent académique et la personne de M. de Fontanes, que Lucien lui avait fait connaître ; des rapports d'intimité s'établirent entre elle et le futur grand maître de l'Université impériale. Fontanes, qui avait un tour d'esprit très séduisant, avait-il passé à sa jeune amie un peu de sa sensibilité et de son charme ? Voici quelques lignes d'une lettre d'ÉUsa au conseiller d'État Rœderer, auxquelles on peut trouver certain piquant : « Les gazettes vous ont donné des nouvelles de « cette pauvre chère dame. » (Il s'agit d'elle-même, qui était allée prendre les eaux de Barèges.) Il n'y a point eu de gazettes qui aient appris à cette pauvre chère dame des nouvelles de ses amis.... Après avoir bien grondé contre le Conseil d'Etat, qui ne vous laissait pas le temps de m'écrire, je reçois une charmante lettre. Vous êtes aussi aimable en écrivant qu'en parlant ; votre souvenir m'est cher. J'ai des droits à votre amitié et j'y compte. Comptez sur la mienne et pour la vie. Qu'allez-vous faire à vos verreries ? Revenez, nous monterons à cheval ; toute la Faculté, soit de Montpellier, soit de Paris , — observez que c'est la première fois que les graves docteurs sont d'accord, — m'a ordonné cet exercice. Il me faut un écuyer aimable, gai et plein d'esprit ; j'ai fait mon choix et je m'y tiens. Allons, quittez vos verreries pour le bois de Boulogne. >
Fontanes introduisit dans le salon de Mme Bacciochi un émigré qu'il avait connu en Angleterre, le vicomte de Chateaubriand. Elle et son frère Lucien se déclarèrent aussitôt les protecteurs du jeune écrivain ; l'auteur du Génie du Christianisme leur dut de connaître personnellement le Premier Consul, qui venait de donnera la France le Concordat. Le chevalier de Boufflers, qui n'était plus un jeune homme, mais qui était resté le poète des petits vers ; Arnault, l'auteur de tragédies républicaines ; Esménard et Tissot, un peu oubliés peut-être aujourd'hui ; Andrieox, le poète du Meunier Sans- Souci, faisaient aussi partie de cette société littéraire. Nommer encore Mme Récamier, Mme de Staël, Legouvé, Laharpe, parmi les personnes qu'elle fréquentait, c'est dire que Mme Bacciochi était capable de se plaire avec les esprits les plus cultivés.
Elisa avait toujours son goût du théâtre. A l'hôtel de Brienne, ou au château du Plessis-Chamant, qui appartenait à Lucien, comme jadis à Marseille, elle montait sur la scène. Son plaisir était d'interpréter des rôles d'héroïnes de Corneille ; cela était bien napoléonien, a Éhsa, dit Lucien, était une bonne actrice tragique, surtout dans Chimène : c'était son triomphe. >
ELISA BONAPARTE, PRIN- CESSE BACCIOCHI. ~ Quatrième enfant de Charles Bonaparte, née en 1777 à Ajaccio ; élevée à Saint-Cyr ; mariée en 1797 à Félix Bacciochi ; en 1805, princesse de Lacques et de Piombino, surnommée la Sémiramis de Lacques ; en 1809, grande-duchesse de Toscane ; à la chute de l'Empire, comtesse de Compigniano ; morte auprès de Trieste en 1820.
PAR PRCDHOX. (coll. HEN'RI ROCARD.) ^ ^ ©