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CHAPITRE XV

LES PREMIÈRES RELATIONS AVEC JOSEPHINE, a LE PASSÉ DE JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS. ^ JOSÉPHINE EN 1795. /> A LA VEILLE DU MARIAGE AVEC BONA- PARTE, a 1796. LE MARIAGE, a LE DÉPART POUR L'ITALIE. 0 LES LETTRES DE BONAPARTE EN ITALIE. 0 LA JALOUSIE DE BONAPARTE. 0 LA RÉCONCILIATION DES DEUX ÉPOUX. 0 JOSÉPHINE IMPÉRATRICE. 0 LE LUXE DE JOSÉPHINE. 0 SON CARACTÈRE. 0 L'IDÉE DU DIVORCE. 0 NAPOLÉON ABORDE LA QUESTION DU DIVORCE. 0 LES MANŒUVRES DE FOUCHÉ. 0 LES HÉSITATIONS DE NAPOLÉON. 0 NAPOLÉON DÉCIDE LE DIVORCE. 0 1809. LE DIVORCE. 0 LES DERNIÈRES ANNÉES A LA MALMAISON.

ONAPARTE venait d'être nommé commandant en chef de l'armée de |/^ l'Intérieur. Un jour, — c'était à la fin d'octobre 1795, — il reçut, à

A son hôtel de la rue des Capucines, la visite d'un tout jeune homme, ^ i qui avait à peine quatorze ans. Il s'appelait Eugène de Beauhamais ; son père, le vicomte Alexandre de Beauharnais, ancien commandant en chef de l'armée du Rhin, était mort sur l'échafaud. Eugène venait demander au commandant de l'armée de l'Intérieur de faire rendre à sa mère et à lui-même l'épée de son père, qui venait d'être saisie dans une perquisition. Bonaparte fut frappé de la contenance simple et fière de cet enfant ; il donna l'ordre de rendre l'épée du général de Beauhamais.

LES PREMIERES RELATIONS AVEC JOSEPHINE. k0 Le lendemain, la

citoyenne Beauhamais vint remercier le général Bonaparte ; il la voyait alors pour la

première fois. Tout de suite, iî faut le croire, il fut pris par le charme de cette

femme, très jeune encore avec ses trente-deux ans, élégante, élancée, belle peut-être,

mais surtout infiniment séduisante dans sa voix, dans son regard, dans sa démarche

lin peu nonchalante de créole ; elle avait, en effet, ce don exquis, le plus divin de

tous :

La grâce, plus belle encore que la beauté.

Lui-même avait six ans de moins, vingt-six ans à peine. Sa vie jusqu'alors avait

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ete sévère ; dans les loisirs très occupés de sa vie de garnison, il avait à peine entrevc la société des femmes. Et voici qu'une femme, veuve d'un ci-devant noble, pleine d attraits, était dans son salon. La démarche de la visiteuse était très naturelle sans doute, simple visite de politesse ; mais il ne put s'empêcher d'en être un peu surpris et infiniment flatté, lui qui ne connaissait guère encore que la nidesse des camps. Ce fut le coup de foudre.

Le général rendit sa visite à la citoyenne Beauharnais. Elle habitait une mai-son de la rue Chautereine, aujourd'hui rue de la Victoire, à l'emplacement du numéro 60. C'était, au fond d'un passage, un petit pavillon, surélevé de quelques marches, que gardaient deux lions en pierre. Un rez-de-chaussée et un étage ; cinq pièces par étage ; au rez-de-chaussée, un salon orné de glaces, avec deux portes-fenêtres qui ouvraient sur un jardm.

Bonaparte devint bien vite un familier de l'hôtel de la rue Chantereine ; il se prenait de plus en plus aux charmes de celle qui l'habitait. Il voyait encore sa belle amie chez la citoyenne Tallien, dont le salon réunissait le monde du Directoire ; c'était un monde heureux de vivre, de briUer, de dépenser, assez peu soucieux de certaines questions de tenue et de moralité. Barras, qui y donnait le ton, — il avait alors quarante ans, — n'était point un rigoriste.

LE PASSE DE JOSÉPHINE DE BEAUHARNAIS. v^ La vie de Joséphine n'avait pas beaucoup de mystères. Marie-Josèphe-Rose, dite Joséphine, était née Tascber de La Pagerie. Son père, Joseph Tascher de La Pagerie, sa mère, Rose-Claire des Vergers de Sannois, appartenaient à des familles établies aux « Iles », c'est-à-dire a\ix Antilles, depuis le commencement du xvin<= siècle. Elle-même était née aux Trois- Ilets, à la Martinique, le 23 juin 1763. L'instruction qu'elle reçut dans im couvent de Fort-Royal, aujourdhui Fort-de-France, ne put être que très sommaire ; la jolie créole avait autre chose à faire en ce monde qu'à être un bas-bleu. Conduite en France, Joséphine y avait épousé, en 1779, le vicomte Alexandre de Beauharnais, fils d'un ancien gouverneur de la Martinique ; eUe avait alors seize ans et demi, et son mari dixneuf. Un fils, Eugène, naquit au mois de septembre 1781 ; une fille, Hortense, au mois d'avril 1783. Le jeime époux, brillant cavalier, avait à Paris des succès de salon ; il ne tarda pas à délaisser sa jeune femme et même à l'oublier tout à fait. Joséphine, de son côté, s'était mise rapidement au ton de la société parisienne, dans ces années qui passaient alors pour les plus agréables du siècle. « Qui n'a pas vécu avant 1789, disait Talleyrand, ne connaît pas la douceur de vivre, i»

Le vicomte de Beauharnais et sa temmc avaient fini par se séparer, en 1784, à la suite d'un procès oii tous les torts avaient été pour le mari. Joséphine avait quitté alors le couvent de Pentemont, rue de GreneUe, qui était comme une pension pour les femmes du monde ; elle était retom-née à la Martinique. Les désordres avaient commencé là-bas avec la Révolution ; aussi revint-elle à Paris à la fin de l'année 1790. Y eut-il réconcilia-

tion entre les deux ép>oux ? C'est peu probable ; ils vivaient séparés l'un de l'autre. Le mari avait su pousser sa fortune. Il avait été élu aux États Généraux ; il fut deux fois président de l'Assemblée Constituante; il avait été nommé commandant en chef de l'armée du Rhin. Survint la Terreur, qui lui coûta la liberté et la vie. Elle-même, la ci-devant vicomtesse, avait été enfermée à la prison des Carmes, le 21 avril 1794 ; trois mois plus tard, le 23 juillet, elle était veuve. Elle s'attendait à être envoyée à son tour à l'échafaud ; mais Thermidor se fit : dès le 6 août, elle était remise en liberté.

Elle connut vers cette époque Teresia Cabarrus, qui, à vingt ans, était déjà divorcée et remariée au citoyen Tallien ; elles devinrent deux amies inséparables.

JOSÉPHINE EN 1795. v^ Tout en brillant dans les salons de Tallien et de Barras, Joséphine connut-elle la gêne? Sa fortune était assez considérable, puisqu'elle se montait à vingt-cinq mille livres de rentes ; mais elle consistait en domaines à la Martinique et c'étaient à cette époque des revenus bien incertains. Passionnée pour la toilette, grisée par la joie de se produire, Joséphine n'avait jamais su compter. En 1795, elle habitait une maison de campagne, à Croissy, près de Saint-Germain. Le futur chancelier Pasquier eut l'occasion de l'y connaître.

«Nous avions, dit-il, pour voisine Mme de Beauhamais, dont nous étions loin de prévoir la prodigieuse fortune. Sa maison était contiguë à la nôtre ; elle n'y venait plus que rarement, une fois par semaine, pour y recevoir Barras, avec la nombreuse société qu'il traînait à sa suite. Dès le matin, nous voyions arriver des paniers de provisions, puis des gendarmes à cheval commençaient à circuler sur la route de Nanterre à Croissy, car le jeune Directeur arrivait le plus souvent à cheval. La maison de Mme de Beauhamais avait, comme c'est assez la coutume chez les créoles, un certain luxe d'apparat ; à côté du superflu, les choses les plus nécessaires faisaient défaut. Volailles, gibier, fruits rares encombraient la cuisine (nous étions alors à l'époque de la plus grande disette) et, en même temps, on manquait de casseroles, de verres, d'assiettes, qu'on venait emprunter à notre chétif ménage. »

Joséphine avait mis ses enfants en pension à Saint-Germain : Eugène dans l'institution de l'Irlandais Patrice Mac Dermott, Hortense dans la maison d'éducation que Mme Campan, la future surintendante de la maison d'Écouen, avait ouverte à l'extrémité de la ville, à l'entrée de la forêt. Elle-même, pour mener le train de vie qui lui plaisait, était obligée d'emprunter d'assez fortes sommes. On disait que Barras lui voulait du bien. La vérité est qu'elle avait obtenu du Directeur une faveur assez singulière. Elle avait demandé une indemnité pour la perte de la voiture et de l'équipage de son mari, que les représentants de la Convention avaient, en 1793, confisqués à l'armée du Rhin. Barras avait fait accorder à la solliciteuse une paire de chevaux noirs et une calèche ; le tout provenait des écuries et des remises du ci-devant roi. C'est dans cet équipage, don de Béirras, que le Corse à cheveux plats devait être conduit, le soir de son mariage, au petit hôtel de la rue Chantereine.

A LA VEILLE DU MARIAGE AVEC BONAPARTE, v^ Pour la citoyenne Beauharnais, un nouveau mariage était devenu un peu comme une nécessité sociîile. A voir l'attitude que le vainqueur de Vendémiaire eut tout de suite avec elle, elle avait bientôt compris qu'elle était à la veille de changer de nom devant l'officier de l'état civU. Mais ce qui fut chez Bonaparte l'effet d'une passion violente, impétueuse, irrésistible, fut chez cette femme coquette et maîtresse d'elle-même l'effet de manèges habiles et de calculs réfléchis. Un jour, elle écrivait à Bonaparte : « Vous ne venez plus voir une amie qui vous aime ; vous l'avez tout à fait délaissée ; vous avez bien tort, car elle vous est tendrement attachée. Venez demain septidi déjeuner avec moi ; j'ai besoin de vous voir et de causer avec vous sur vos intérêts. » En même temps, elle faisait à une amie de singulières confidences sur son état d'âme :

«r Vous avez vu chez moi le général Bonaparte. Eh bien, c'est lui qui veut servir de père aux orphelins d'Alexandre de Beauharnais, d'époux à sa veuve. — L' aimez- vous ? allez-vous me demander. — Mais... non. — Vous avez donc pour lui de l'éloignement ? — Non ; mais je me trouve dans un état de tiédeur qui me déplaît, et que les dévots trouvent plus fâcheux que tout en fait de religion. Barras assure que, si j'épouse le général, il lui fera obtenir le commandement en chef de l'armée d'Italie. Hier, Bonaparte, en me parlant de cette faveur, qui fait déjà murmurer ses frères d'armes, quoiqu'elle ne soit pas encore accordée : € Croient-ils, me disait-il, que j'aie besoin de protection pour parvenir? Ils seront a tous trop heureux, un jour, que je veuille bien leur accorder la mienne. « Mon épée est à mon côté, et, avec elle, j'irai loin. » Que dites-vous de cette certitude de réussir ? Je ne sais, mais quelquefois cette assurance ridicule me gagne, au point de me faire croire possible tout ce que cet homme singulier se mettrait dans la tête de faire ; et, avec son imagination, qui peut calculer ce qu'il entreprendrait ! B Son notaire, M* Raguideau, lui déconseillait ce qui lui paraissait un sot mariage, a Eh quoi ! épouser un général qui n'avait que la cape et l'épée, possesseur tout au plus d'une bicoque ! Mieux vaudrait épouser un fournisseur ! ^'

1796. LE MARIAGE, v^ Le contrat de mariage fut passé le 8 mars 1796. Le futur époux déclarait ne posséder « ancims immeubles ni aucuns biens mobiliers autres que sa garde-robe et ses équipages de guerre. » Cependant il constituait « à la future épouse un douaire de quinze cents francs de rente annuelle viagère. » Le mariage eut lieu le lendemain 9 mars, à la mairie de la rue d'Antin. Les deux témoins du marié étaient Barras et Tallien ; ceux de la mariée, Lemarois, aide de camp du général, et Calmelet, l'homme de confiance de Joséphine. Rendezvous avait été pris pour huit heures du soir. Tous s'y trouvaient, moins Bonaparte : il n'arriva qu'im peu après dix heures. « Allons, monsieur le maire, mariez-nous

JOSEPHINE, IMPER A TRICE DES FRANÇAIS. — Marie-Josèphe-Rose Tascher de La Pagerie, dite Joséphine, née aux Trois-Ilets (Martinique) le 23 Juin 1763. Conduite en France, elle y épousa (13 décembre 1779) le vicomte Alexandre de Beauharnais, fils d'un ancien gouverneur de la Marliniijue. D3U.\ enfants naquirent de ce mariage: un fils (3 septembre 1781), qui fut le prince Eugène; une fille (10 avril 1783), qui fut la reine Hortense. Elle fut arrêtée (21 avril 1794 ) et mise à la prison des Carmes ; la révolution du 9 Thermidor lui rendit la liberté. Le 9 mars 1796, elle épousa le général Bonaparte ; son mariage religieux ne fut célébré que le 30 novembre 1804, avant-veille du jour où elle fut sacrée et couronnée à Notre- Dame comme Impératrice des Frajiçais.

Son mariage fut cassé le 14 décembre 1809. En dehors de quelques séjours au château de Navarre, près d'Evreux, elle se fixa à la Malmaison ; elle y mourut le 29 mai 1814. — Elle est représentée ici en costume impérial.

PAR GÉRARn. (Ml-SEE DE VERSAILLES.)

LE CHATEAU DE LA MALMAISON, acheté par Joséphine en 1799; elle y mourut en 1814. Vue actuelle de l'entrée principale, près de la route de Paris à Saint-Germain. (On a donné à la page 107 une autre vue du château.) il haihktte.

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