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CHAPITRE XVI

LA COUR IMPÉRIALE

POURÇUOI UNE COUR, a L'ORGANISATION DE LA COUR. 0 MAISON DE L'EMPE- REUR, a LES DÉPENSES DE LA COUR, a ESPRIT D'ÉCONOMIE DE NAPOLÉON. a NAPOLÉON ET LES CONVENANCES MONDAINES, a NAPOLÉON, MAITRE DE MAI' SON. a LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR. 0 LE CÉRÉMONIAL A LA COUR, a LE PER- SONNEL DE LA COUR, a LES FEMMES A LA COUR. 0 NAPOLÉON ET LA SOCIÉTÉ DES FEMMES. 0 LA COUR A PARIS, a LA COUR A FONTAINEBLEAU.

'^•■f*f E sénatus-consulte organique du 28 floréal an XII — 18 mai 1804 — • ^^m. ? qui donnait au Premier Consul le titre d'Empereur des Français, avait :'-jt-^ prévu l'organisation d'une cour. Il y est dit, en effet, que «Napoléon ^ûÊ^ fi Bonaparte établit, par des statuts auxquels ses successeurs sont tenus i'»-»-»<»^-9-».i de se conformer, une organisation du palais impérial conforme à la dignité du trône et à la grandevir de la nation. » Personne ne s'en étonna ; du moment que le régime qui achevait de se constituer était autant une restauration qu'une création, rien de plus naturel que de voir réaarppaître une institution qui avait été l'un des caractères dominants de l'ancien régime.

POURQUOI UNE COUR, v*» L'Empereur expliquait un jotir a ses compagnons de Sainte-Hélène pourquoi il avait cru devoir prescrire des costumes, introduire un cérémonial et s'environner de tout l'appareil d'une cour. « Il m'était devenu bien difficile de m'abandonne, à moi-même. Je sortais de la foule ; il me fallait, de nécessité, me créer un extérieur, me composer une certaine gravité, en un mot établir une étiquette ; autrement, l'on m'eût journellement frappé sur l'épaule. En France, nous sommes nat^lreUement enclins à une familiarité déplacée ; et j'avais à me prémunir surtout contre ceux qui avaient sauté à pieds joints sur leur éducation. Nous sommes très facilement courtisans, très obséquieux au début, portés d'abord à la flatterie, à l'adulation ; mais bientôt arrive, si on ne la réprime, une certaine famiUarité, qu'on porterait aisément jusqu'à l'insolence, n Voici encore de Napoléon un mot pittoresque pour justifier le cérémonial dont il s'était entouré : « Un roi n'est pas dans la nature ; il n'en est que dans la civilisation. Il n'en est point de nu, il n'en saurait être qvie d'habillê. »

Napoléon avait sur la vie de cour l'idée naturelle à tout monarque absolu, qui, en groupant des serviteurs à ses côtés, y voit le moyen par excellence de niveler les caractères et de se créer un peuple de fidèles ; la cour, suivant le mot de Saint-Simon/est ua manège de la politique du despotisme. Seulement, à l'époque de Louis XIV, ce manège se dissimulait sous les grâces les plus majestueuses et sous le décor le plus séduisant. Avec Napoléon les grâces disparaissent ou sont réduites à un rôle insignifiant ; la cour fonctionne pour être, dans toute la force du mot, un instnmient de règne, et rien de plus.

L'ORGANISATION DE LA COUR, v.*» Par la force des choses et l'influence du milieu, un cérémonial s'était constitué comme de lui-même, dès que le Premier Consul avait établi sa résidence aux Tuileries ; Mme Bonaparte avait eu presque tout de suite des dames d'honneur attachées à sa personne. Mais ce fut surtout à l'époque de la proclamation de l'Empire et à l'époque du sacre que le maître se décida à organiser la cour avec ses pompes et son étiquette, comme il aurait organisé une institution d'Etat.

En sa qualité de préfet du Palais, M. de Rémusat fut chargé de préparer un plan. Napoléon le trouva beaucoup trop simple. « Il n'y a pas là assez de pompe, dit-il ; tout cela ne jetterait point de poudre aux yeux. » Eblouir les Français, l'Europe, les générations futures, éblouir toujours et partout : le mot n'aurait-il pas pu être la devise de l'homme dont la tête enfantait sans cesse les projets les plus grandioses ? « L'Empire français, disait-il, deviendra la mère patrie des autres souverainetés. Je veux que chacun des rois de l'Europe soit forcé de bâtir dans Paris un grand palais à son usage ; et, lors du couronnement de l'Empereur des Français, ces rois viendront à Paris, et orneront de leur présence et salueront de leurs hommages cette imposante cérémonie. » Quelle cour serait jamais assez pompeuse pour répondre à un pareil programme?

On eut recours aux textes qui traitaient de la matière ; les énormes règlements du temps de Louis XIV, qui participaient à la fois de la majesté solennelle du Roi-Soleil et du génie administratif de Colbert, furent tirés de la poussière des bibliothèques. Chacun apportait son document, car tout l'entourage de l'Empereur était pris d'un beau zèle sur la question de l'étiquette. L'Impératrice consulta Mme Campan ; première femme de chambre de Marie- Antoinette, on pouvait la regarder comme la tradition vivante. Talleyrand était encore un oracle ; son nom, son rang, ses relations en avaient fait un des grands personnages de l'ancienne France. De tant d'efforts mis en commun et excités par la volonté de l'Empereur il ne tarda pas à résulter tout im ensemble de règlements et d'usages qui donnèrent à la nouvelle cour sa physionomie spéciale. Vraiment l'organisation du palais impérial était de nature à satisfaire le maitre le plus exigeant sur le chapitre de la représentation extérieure ; il y avait amplement de quoi « jeter de la poudre aux yeux » .

MAISON DE L'EMPEREUR, v.^ La Maison de l'Empereur comprend les « Grands Officiers civils de la Couronne » ; ils sont au nombre de six.

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Grand Aumônier : S. A. Ém. M. le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon, assisté d'un premier aumônier, de deux aumôniers ordinaires, de trois aumôniers, de. deux chapelains, d'un maître des cérémonies de la chapelle ;

Grand Chambellan : S. A. S. Charles-Maiirice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, vice-grand électeur, assisté d'un premier chambellan, maître de la garderobe, surintendant des spectacles (M. de Rémusat), de dix-neuf chambellans, de deux bibliothécaires, d'un directeur de la musique (Lesueur), d'un directeiir et compositeur de la musique de la Chambre (Paër) ;

Grand Maréchal du Palais : S. Exe. le général de division Duroc, assisté d'un premier préfet du Palais, de deux préfets du Palais, d'un maréchal des logis du Palais, de trois adjoints du Palais (deux colonels, un chef d'escadron), des gouverneurs et des sousgouverneurs des Palais impériaux (les Tuileries, Versailles, Saint-Cloud, Fontainebleau. Laeken, Turin, Stupinigi, Strasbourg, la caserne impériale de l'École militaire);

Grand Écuyer : S. Exe. le général de division Caulaincourt, assisté de six écuy ers, d'un gouverneur des pages, de dix professeurs des pages (les pages, en 1808, étaient au nombre de trente-neuf) ;

Grand Veneur : S. A. S. Alexandre Berthier, prince de Neuchâtel, vice-connétable, assisté d'un capitaine commandant la vénerie, de deux lieutenants de la vénerie, d'un lieutenant des chasses, d'un porte-arquebuse, de six capitaines forestiers régisseurs, à Versailles, Saint-Germain-en Laye, Rambouillet, Compiègne, Fontainebleau, Stupinigi; Grand-Maître des Cérémonies : S. Exe. M. de Ségur, conseiller d'État, assisté de deux introducteurs des ambassadeurs, maîtres des cérémonies, de deux aides des cérémonies, du chef des hérauts d'armes, de quatre hérauts d'armes.

La Maison de l'Empereur comprend encore ; l'Intendance générale de la Maison : Daru, conseiller d'État ; — le service de Santé : Corvisart, premier médecin ; Boyer, premier chirurgien ; — la Trésorerie générale de la couronne : M. Estève ; — le secrétariat de l'État de la Famille impériale : S. Exe. M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, ministre d'État

La Maison de l'Impératrice (Joséphine) se compose d'un premier aumônier (M. de Rohan, ancien archevêque de Cambrai), d'ime dame d'honneur (Mme de La Rochefoucauld), d'une dame d'atour (Mme de La Valette), de vingt-neuf dames du Palais (parmi lesquelles Mme de Rémusat), d'un chevalier d'honneur, de huit chambellans, de quatre écuyers, d'un secrétaire des commandements, d'un notaire.

Avec un luxe moindre de personnes, c'est ensuite la Maison de Madame Mère de l'Empereur et Roi, la Maison de Madame la Princesse Pauline, duchesse de Guastalla, la Maison de Madame la Princesse Caroline, grande- duchesse de Clèves et de Berg. La Maison militaire, dont les cadres occupent de longues pages dans VAlmanach Impérial, ne se confondait pas avec la Maison de l'Empereur; mais elle participa à plusieurs reprises à l'éclat des fêtes impériales. A ce titre, il faut en connaître au moins l'état-major général. Il se composait de quatre colonels généraux de la Maison mili-

taire (maréchal Davout, commandant les grenadiers à pied ; maréchal Soult, commandant les chasseurs à pied ; maréchal Bessières, commandant la cavalerie ; maréchal Mortier, commandant l'artillerie et les matelots), de dix aides de camp de l'Empereur, généraux de division ou de brigade, des aides de camp des colonels généraux, des aides de camp et adjoints à l'état-major général.

LES DÉPENSES DE LA COUR, v^ La grande nouveauté de la cour de Napoléon, c'est que tous les services y furent organisés au plus bas prix et avec l'économie la plus stricte ; l'Empereur se vantait encore à Sainte-Hélène d'avoir eu une cour plus magnifique, sous tous les rapports, que tout ce qu'on avait vu jusque-là, mais qui coûtait infiniment moins.

Les appointements étaient assez considérables : quarante mille francs pour les grands officiers, qui furent portés à cent mille dans les deux dernières années du règne ; quarante mille francs pour le premier intendant ; trente mille francs pour le premier préfet du Palais ; quarante mille francs pour la dame d'honneur ; trente mille pour la dame d'atour ; douze mille pour les chambellans les mieux rétribués ; douze mille pour les écuyers ; vingt-quatre mille pour les aides de camp ; l'écurie de l'Empereur lui coûtait trois à quatre millions. Mais toutes ces sommes rapportaient amplement ce qu'un maître sévère était en droit d'exiger. Sa chasse, disait-U, était aussi nombreuse, aussi splendide que celle de Louis XVI, à qui elle coûtait environ sept millions; il ne dépensait lui-même poiir cet objet que quatre cent mille francs.

Le « coulage », si l'on peut employer ce terme familier et expressif, avait été la plaie de l'ancienne cour de Versailles ; il fut à peu près complètement inconnu de la nouvelle cour des Tuileries, Un voyage à Fontainebleau du temps de Louis XVI revenait à près de deux millions ; Napoléon faisait le même déplacement, avec un étalage non moins grand de fêtes et de spectacles, pour la somme de cent cinquante mille francs. De même pour les services de la « bouche d, qui avaient été un des gouffres de l'ancienne cour; l'ensemble de toutes les dépenses de la bouche, du domestique, de l'éclairage, montait à présent à environ deux millions.

L'ordre et la sévérité de Duroc avaient, suivant le mot de Napoléon, accompli des prodiges sur ce domaine où il était souverain maître. Le grand maréchal du palais était à l'égard de l'Empereur l'homme de l'obéissance ponctuelle ; le maître avait exprimé un désir, Duroc était là pour le satisfaire. Napoléon, qui ne pouvait se passer de lui, ne cacha pas la peine que lui causa sa mort, survenue en 1813. « C'est, depuis vingt ans, la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me plaire. » A l'égard de tous les services qui à la cour dépendaient de lui, cet administrateur incomparable incarnait le génie de la surveillance et de l'ordre. Duroc menait la cour comme un sergent-major mène sa compagnie; il avait l'œil sur tout le monde, jusqu'au moindre valet de pied; il faisait produire à chacun de ses subordonnés le maximum d'efforts ; avant toutes choses, il vérifiait, il épluchait les comptes, et il ne payait qu'à bon escient. « Tout abus était

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BONAPARTE A ARCOLE, en 1797, à Vàge de 28 ans. i*ak canova. (coll. Jacques fould.I

NAPOLÉON. — Michelet appelait ce beau buste uneti sinistre énigme ». par houdon. (m. de dijon.)

NAPOLEON REÇOIT AU LOUVRE, après son couronnement, les députations de tous les corps des armées de terre et de mer, le 8 décembre 1804. La réception eut lieu dans une des salles

du musée des Antiques. par serangeli. (musée de Versailles )

A VO UT (MARECHAL), duc d'Anerstaedt, prince d'Eckmiihl, 1770-1823. (bibl. nat , est )

^OULT (MARECHAL), duc de Dalmatie,

' 170y-1851, (tilBL. NAT., EblAMftS )

BESSIERES (MARÉCHAL), duc d'Istrie, 1768-1813.

(BIIÎI, SAT., ESTAMPES.)

ORTIER (MARECHAL), duc de Trévise,

1768-1835 . (bibl. NAT., ESTAMPES.)

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surveillé, dit Mme de Rémusat qui le vit de près à l'œuvre, les bénéfices des gens calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. » Les formes étaient dures, la main était nide, mais la machine fonctionnait bien et à peu de frais.

ESPRIT D'ÉCONOMIE DE NAPOLÉON. ^^ Le budget de la maison de l'Empereur était établi avec autant de sévérité que le budget de l'Empire.

A la fin de l'année, chaque chef de service recevait l'ordre de fixer ses dépenses pour l'année suivante. Tous ces rapports parvenaient au conseil de la maison de l'Empereur, qui se composait du grand maréchal, président, des grands officiers, de l'intendant et du trésorier de la couronne. Un premier examen très minutieux avait lieu, avec l'intention bien ferme de diminuer les chiffres proposés. Quand un projet d'ensemble avait été arrêté, le grand maréchal allait le soumettre à l'Empereur, Celui-ci le lisait, comme il lisait les états de situation de ses troupes, avec une sorte de passion, mais une passion clairvoyante, qui trouvait toujours l'occasion de faire des observations et d'indiquer des économies. Il s'arrêtait sur le premier article venu, le sucre par exemple ; il appelait le chef de service : « Combien de personnes dans ma maison, monsieur? » — Il fallait pouvoir lui répondre sur-le-champ. — « Sire, tant. — A combien de livres de sucre les portez- vous l'une dans l'autre? — Sire, à tant. » Un calcul rapide permettait à Napoléon de voir si l'estimation était exacte. Les chiffres ne concordaient-ils pas : « Votre compte est donc faux? Recommencez tout cela, et montrezmoi plus d'exactitude. » Une fois, on lui faisait admirer de magnifiques tentures qu'on venait de poser axix fenêtres des Tuileries ; il demande des ciseaux, coupe un superbe gland d'or et le met dans sa poche, à la grande surprise des assistants. Quelques jours plus tard, à son lever, il remettait le gland à celui qui était chargé des ameublements : « Tenez, mon cher. Dieu me garde de penser que vous me volez, mais on vous vole; vous avez payé ceci un tiers au-dessus de sa valeur. »

Quand l'Empereur avait passé au crible les projets que lui avait présentés le grand maréchal, il présidait en personne le conseil de sa maison et il arrêtait le chiffre définitif de ses dépenses. Les chapitres étaient renvoyés aux chefs de service, qui n'avaient qu'à se conformer aux indications qu'on leur donnait. Les dépenses étaient réduites, et l'on finissait par arriver au total qui avait été arrêté par l'Empereur. Les chiffres une fois fixés pour l'année qui allait commencer, chacun dépensait strictement ce qui lui avait été accordé, pas un centime de plus. Malheur à celui qui aurait osé dépasser les crédits !

NAPOLÉON ET LES CONVENANCES MONDAINES, v^ L'Empereur venait d'assister à la tragédie d' Agamemnon de Lemercier. « Votre pièce ne vaut rien, dit-il au poète avec sa brutalité coutumiere. De quel droit ce Strophus fait-il

des remontrances à Clytemnestre ? Ce n'est qu'un valet — Non, Sire, répondit Lemercier ; ce n'est point un valet, c'est un roi détrôné, ami d'Agamemnon. — Vous ne connaissez donc guère les cours. A la cour, le monarque seul est quelque chose, les autres ne sont que des valets. y>

L'égoïsme d'un Napoléon dépassait, dans l'expression comme dans la pensée, l'égoïsme d'un Louis XIV, si grand qu'ait été parfois celui du Roi-Soleil. Mais combien le roi de Versailles l'emportait sur l'empereur des Tuileries dans le rôle de maître de maison ! Il y eut toujours en Napoléon du parvenu. Certes il fut im prestigieux acteur, capable de s'adapter, jusqu'à y réussir pleinement, aux rôles les plus difficiles; cependant le rôle de maître de maison ne fut jamais le sien, il ne le joua qu'accidentellement, et le plus souvent il le joua mal. Présider à une cour, cela suppose une délicatesse de langage et de manières, un tact, un «irt des nuances, une séduction continue se dégageant de la voix, du regard, des gestes, de la personne tout entière, en un mot un ensemble de qualités qui manquaient à peu près toutes au tempérament de Napoléon. Elevé à la dure, grandi dans les camps, presque toujours à cheval, dévoré du besoin d'aller et de venir, quoi d'étonnant qu'il ait naturellement manqué d'éducation et de formes, qu'il n'ait jioint pris le temps et la peine d'en acquérir? Il avciit trop souvent, suivant le mot de Chaptal, qui fut ministre de l'Intérieur sous le Consulat, « le ton d'im jeune lieutenant mal élevé. »

Il exprimait un jour, à propos d'une question littéraire, un jugement qui aurait été aussi bien le sien à propos des relations de société, a J'avoue, disait-il, que je n'aime guère ce mot vague et niveleur de convenances que vous autres jetez en avant à toute occasion. C'est une invention des sots pour se rapprocher à peu près des gens d'esprit, une sorte de bâillon social qui gêne le fort et qui ne sert que le médiocre. 11 se peut qu'elles vous soient commodes, à vous qui n'avez pas grand'chose à faire dans cette vie ; mais vous sentez bien que moi, par exemple, il est des occasions où je serais forcé de les fouler aux pieds.... Ah! le bon goût, ajoutait-il, voilà encore une de ces paroles classiques que je n'adopte point. J) On rapporte que Talleyrand lui dit une fois : « Le bon goût est votre ennemi personnel. Si vous pouviez vous en défaire à coups de canon, il y a longtemps qu'il n'existerait plus. »

Pour un rien et souvent sans qu'on s'y attendît, son langage abondait en expressions brutales. Quand il dictait dans ses moments de colère, ce qui lui arrivait fréquemment, les gros mots sortaient d'eux-mêmes de ses lèvres. C'était au secrétaire, à Bourrienne, à Méneval, à Maret, à trier l'ivraie et le bon grain, et le triage ne pouvait pas toujours s'opérer. En 1811, à l'occasion de sa visite aux travaux de Cherbourg, l'Empereur fit avec Marie-Louise un voyage en Basse-Normandie qui eut un éclat extraordinaire et où tous les administrateurs rivalisèrent en empressement et en adulation. Cela ne l'empêcha pas de traiter d'une manière brutale, en public, l'évêque de Séez, qui était venu le saluer à Alençon avec les autorités du département de l'Orne. « Au lieu de fondre les partis, vous distinguez entre les constitutionnels et les inconstitutionnels.

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Misérable !.. Vous êtes un mauvais sujet, donnez votre démission sur l'heure. » Puis, aux grands vicaires : a Quel est celui d'entre vous qui conduit votre évêque, lequel d'ailleurs n'est qu'une bête? » Et à l'un deux : « F..., où étiez-vous donc ? — Dans ma famille. — Comment, avec un évêque qui n'est qu'une f... bête, êtes-vous si souvent absent ? t

NAPOLÉON, MAITRE DE MAISON. vJ» L'écorce de rudesse qui était en Napoléon était trop épaisse pour que le vernis mondain en recouvrît toutes les aspérités, La vie de cour où un Louis XIV se mouvait avec tant d'aisance et de majesté, fut pour lui comme la rançon du titre impérial et une corvée insupportable. Il s'en acquitta comme il put ; il ne songea jamais à faire aucun effort pour paraître en supporter le poids avec grâce et le sourire aux lèvres.

« Il ne sait, dit Mme de Rémusat, ni entrer ni sortir d'une chambre ; il ignore comment on salue, comment on se lève ou s'assoit. Ses gestes sont courts et cassants, de même sa manière de dire et de prononcer. Dans sa bouche, j'ai vu l'italien perdre toute sa grâce. » Aux réceptions, U se promenait à droite, à gauche, ne sachant que faire et que dire. « On imaginerait difficilement, dit Mettemich, plus de gaucherie dans la tenue que Napoléon n'en avait dans un salon. » A Saint-Cloud, devant un cercle entier de dames, on l'entendit répéter une vingtaine de fois cette même et unique phrase : « Il fait chaud !» Il ne se souvenait jamais d'un nom propre, et sa première question était presque toujours : « Comment vous appelez- vous ? » De sa part, cela était comme machinal, mais pour les autres la question sans cesse répétée devenait fort désagréable. Un jour, l'Empereur disait à Grétry, avec sa brusquerie ordinjiire, son classique : « Et vous, qui êtes-vous donc ? » Celui-ci, qui se rendait souvent aux audiences du dimanche comme membre de l'Institut et qui était fatigué de cette éternelle question, répondit avec un peu d'impatience : « Sire, toujours Grétry. > L'Empereur ne demanda plus son nom à l'auteur de Richard Cœur de Lion.

a Je n'ai jamais entendu, disait un Allemand qui avait eu une audience de Napoléon, une voix si âpre, si peu assouplie. Quand il souriait, sa bouche seule, avec une portion des joues, souriait ; son front et ses yeux restaient immuablement sombres. Ce mélange de sourire et de sérieux avait quelque chose de terrible et d'effrayant. » Le despotisme de Napoléon, toujoiirs en éveil, se souciait peu, en effet, d'inspirei l'attachement auquel il affectait de ne pas croire, ni pour lui ni pour les autres. La crainte était pour lui l'aiguillon par excellence ; il trouvait un secret plaisir à semer l'inquiétude, même dans le cercle de ses intimes. Partout, aussi bien dans les campagnes et dans les circonstances les plus critiques que dans la tranquillité des Tuileries, il était admirablement servi, son dîner était toujours prêt ; il n'avait qu'à faire un signe, c'était magique, comme il le disait lui-même. Mais, loin d'exprimer sa satisfaction, il ne songeait qu'à tenir les gens en haleine. Pour cela, il laissait volontiers planer sur tous ses serviteurs une sorte de petite terreur. Initium sapientiœ, timor

Domini, Quand M. de Rémusat lui avait organisé une de ces fêtes qui avaient demandé un effort d'imagination et de travail extraordinaire, sa femme ne lui demandait jamais si l'Empereur avait été content, mais bien s'il avait plus ou moins grondé. n y a à ce sujet un mot de la douce Joséphine, qui est cruel sans le vouloir. C'était après Tilsit ; tout était à la joie dans le pays et dans le monde officiel ; mais l'Impératrice ne put s'empêcher de manifester son inqmétude et celle de son entourage : « L'Empereiir, dit-elle, est si heureux qu'il va sûrement beaucoup gronder. »

Aussi Napoléon, qui, suivant sa propre expression, ne s'amusait guère aux sentiments inutiles, comme l'amitié ou l'amour, n'avait pas grande illusion sur l'attachement qu'il inspirait. « L'homme vraiment heureux, dit-il une fois, est celui qui se cache de moi au fond d'une province, et, quand je mourrai, l'univers fera un grand ouf! »

LA JOURNÉE DE L'EMPEREUR, v^ L'heure du lever de Napoléon était assez variable, en général vers sept heures. Souvent son réveil était marqué par des spasmes de l'estomac, ce qui lui faisait croire parfois qu'il avait été empoisonné. Le grand maréchal et le premier médecin étaient les seules personnes qui avaient le droit d'entrer sans être annoncées. La conversation s'engageait fréquemment avec le premier médecin Corvisart. L'Empereur avait pour lui, à juste titre, beaucoup d'estime : il le nomma baron ; mais il avait peu de confiance dans la médecine. S'il entendait parler de quelqu'im de malade, sa question était toujours : « Mourra-t-U? » Devant la réponse évasive de Cot-vrisart, il concluait que la médecine ne savait rien.

Sa toUette complète se faisait en présence de ceux qui pouvaient être là, sans qu'il s'en souciât en aucune manière. Très soigneux de ses mains et de ses ongles, 11 fallait qu'il eût à portée ime trousse complète de ciseaux et de limes, il brisait les instruments qui n'étaient pas suffisamment affilés. Il prenait très fréquemment des bains, souvent même la nuit. Il aimait l'eau de Cologne au point de s'en inonder le corps ; ime de ses privations à Sainte-Hélène fut d'être obligé d'y renoncer et de la remplacer par de l'eau de lavande. Il ne pouvait supporter aucune contrainte, pas plus dans la manière de s'habiller qu'en quoi que ce fût. Il jetait à terre ou au feu tout vêtement qui ne lui convenait pas ou qui le gênait un peu; sa colère tombait SUT le malheureux valet de chambre qui lui avait attiré cette contrariété passagère. Les jours de gala et de grand costume, c'était toute ime stratégie de la part de ceux qui l'habillaient pour saisir le moment de lui ajuster les diverses parties de sa tenue. Comme il arrachait tout ce qui lui causait le plus léger malaise, comme il salissait vite ce qu'il portait et qu'il usait pendant l'hiver beaucoup de paires de bottes en tisonnant le feu à même, les dépenses de sa toilette s'élevaient à ime quarantaine de mille francs ; étant donnée la simplicité de sa mise, qui était ceUe d'un officier de sa Garde, la somme peut paraître élevée.

Après la toilette, il passait dans son cabinet pour le lever et les audiences, qui avaient lieu à neuf heures. Il avait déjà travaillé avec son secrétaire intime et préparé

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INSIGNE de dame d'honneur de Marie-Louise.

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