D'ELBE
i...«.,..ES OFFICIERS DE LA GARDE NATIONALE AUX TUILERIES.
^m, ? v^ Le dimanche 23 janvier 1814, dans la salle des Maréchaux, au
j^i palais des Tuileries, les officiers des douze légions delà garde nationale,
^Îj^Ê- '^ au nombre de neuf cents, avaient été convoqués pour être présentés à î-»-»»>s-»»-»« l'Empereur à la sortie de la messe. On avait donné beaucoup d'éclat à cette manifestation ; on voulait ainsi couper court aux bruits de désaffection que le conflit récent avec le Corps législatif avait pu faire naître. La veille même, Napoléon avait parcouru à pied le faubourg Saint-Antoine et il s'était fait acclamer des ouvriers. Maintenant il s'adressait aux représentants de la bourgeoisie aisée.
En quelques paroles simples et touchantes, dites d'une voix forte, il fit appel au dévouement absolu des assistants : «Vous m'avez élu, je suis votre ouvrage, c'est à vous de me défendre. » Il allait se mettre à la tête de ses troupes et repousser du sol national la souiUure de l'invasion. « Je pars pour aller combattre nos ennemis ; je laisse à votre garde ce que j'ai de plus cher, » Il montrait l'Impératrice qui était à ses côtés, mieux encore le roi de Rome, qu'il avait pris dans ses bras. En entendant ces paroles, en voyant ce geste, l'émotion des assistants fut profonde, les larmes coulèrent sur plus d'un visage. Qui, en effet, n'aurait pas été touché jusqu'aux moelles, devant le spectacle du grand homme qui, après tant de gloire, venait depuis deux ans d'éprouver tant de désastres ? Des acclamations, des protestations de fidélité partirent de tous lea rangs de l'assistance.
NAPOLEON A CHALONS. v^ Le surlendemain de cette audience dramatique, Napoléon quittait Paris. Dans la nuit, il avait brûlé ses papiers les plus secrets. Il ne savait pas qu'il avait serré dans ses bras sa femme et son fils pour la dernière fois de sa vie ; il ne savait pas qu'il ne rentrerait aux Tuileries que quatorze mois plus tard, après quelle suite de catastrophes et d'aventures !
Parti de Paris à six heures du matin, le 25 janvier, l'Empereur prit la route de la Marne. Sa suite se composait en tout de cinq voitures de poste, pour lui-même, pour le comte Bertrand, grand maréchal du palais, pour ses aides de camp et ses officiers d'ordonnance, poiir plusiexirs personnes attachées à son service. Il s'arrêta à Château- Thierry, le temps d'y déjeuner ; le soir du même jour, il arrivait à Châlons-sur-Marne. Là, il prit contact avec son quartier général ; car, arrivé à Châlons, il était presque à la limite de la partie de la France qui fût encore libre. Châlons, à quarante lieues de Paris, c'était la frontière. Que cela seul donne une idée du danger que courait la France et de l'audace héroïque avec laquelle Napoléon commençait la campagne.
a NOUS FÛMES LES BRIARÉES DE LA FABLE. » v.^ Huit à neuf semaines, du 25 janvier au 31 mars, constituent la campagne de France ; pour le génie militaire de Napoléon, ce fut une période d'un éclat incomparable. Si, l'année précédente, dans la campagne de Saxe, il avait paru manifester quelques signes de faiblesse, il recouvra alors et dépassa même tout ce qu'il pouvait jamais avoir eu d'activité et d'audace. Nulle part, même dans les plus belles années de sa jeunesse, il ne donna mieux la mesure de son énergie surhumaine, présent partout à la fois, voyant tout, luttant sans répit. Quand on étudie dans le détail cette campagne ininterrompue de soixante-cinq jours, quand on rapproche les distances parcourues et les temps employés, on se demande où le grand capitaine a jamais pu trouver le temps de manger et de dormir. Avec les moyens actuels d'information et de transport, il ne paraît pas qu'il eût pu accomplir un tour de force plus extraordinaire. A propos de ces deux mois de prodiges, l'auteur des Mémoires d'outre-tombe a écrit : a C'était le plus fier génie d'action qui ait jamais existé. Sa première campagne en Italie et sa dernière campagne en France sont ses deux plus belles campagnes, Condé dans la première, Turenne dans la seconde. Ses dernières heures de pouvoir, toutes déracinées, toutes déchaussées qu'elles étaient, ne purent lui être arrachées, comme les dents d'un lion, que par les efforts du bras de l'Europe. »
A Sainte-Hélène, Napoléon s'est rendu à lui-même la justice à laquelle il avait droit. En parlant de ses ennemis de 1814, il a dit :
4 Ils m'avaient surnommé le cent mille hommes. La rapidité, la force de nos coups leur avaient arraché ce mot. Le fait est que nous nous étions montrés admirables ; jamais une poignée de braves n'accomplit plus de merveilles. Si ces hauts faits n'ont jamsiis bien été conniis dans le public, par les circonstances de nos désastres, ils ont été dignement jugés de nos ennemis, qui les ont comptés par nos coups. Nous fûmes vraiment alors les Briarées de la fable, t