‹ NapoléonChapitre 82 sur 132 · MEISSONIER · texte numérisé non relu

MEISSONIER

1814 (CAMPAGNE DE FRANCE

(KQ«tB »o veurms, eoui, ctuccsiii»

LA CAMPAGNE DE FRANCE

Pour comprendre l'énergie qui transportait l'Empereur, il faut relire la lettre qu'il adressait à Augereau, hésitant, indécis, restant à Lyon sans rien faire ; cette lettre est écrite de Nogent-sxir-Seine, le 21 février 1814, quand les miracles de la campagne de Brie semblaient avoir ramené la victoire sous les aigles impériales.

« Le ministre de la Guerre m'a mis sous les yeux la lettre que vous lui avez écrite le 16, Cette lettre m'a vivement peiné. Quoi ! six heures après avoir reçu les premières troupes venant d'Espagne, vous n'étiez pas déjà en campagne ! Six heures de repos leur suffisaient.... Je vous ordonne de partir douze heures après la réception de la présente lettre pour vous mettre en campagne. Si vous êtes toujours l'Augereau de Castiglione, gardez le commandement. Si vos soixante ans pèsent sur vous, quittezle, et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est menacée et en danger ; elle ne peut être sauvée que par l'audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations.... Soyez le premier aux balles. Il n'est plus question d'agir comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93. Quand les Français verront votre panache aux avant-postes et qu'ils vous verront vous exposer le premier aux coups de fusil, vous en ferez ce que vous voudrez, d

LES SOLDATS DE 1814. yJ9 On a dit de Napoléon qu'il fut « le grand éducateur, l'incomparable professeur d'énergie. » La foi indomptable qui le remplissait enfanta autour de lui l'héroïsme. On croyait la France épuisée par la terrible consommation d'hommes qui s'était faite dans les plaines de la Russie et de l'Allemagne. Elle se redressa par im sursaut d'énergie et, sans compter, elle donna tous ses enfants au défenseur de la patrie.

Il y avait là ces soldats qui depuis 1796 avaient accompagné leur dieu sur tous les champs de bataille, aux bords du Pô, du Nil, du Danube et de l'Elbe, dans les sierras d'Espagne et les forêts de Russie, et qui venaient mourir à i&& côtés dans les plaines de la Champagne.

Que tu les as bien peints, Raffet, ô noble artiste, Ces tragiques soldats, sous leur moustache triste,

Mâchant des jurons sourds I Tu résumas d'un mot leur âme rude et grande : « Ils grognaient, as-tu dit dans ta belle légende,

Et le suivaient toujours, d

Il y avait là ces pauvres enfants de dix-huit ans, les « Marie-Louise, » qui se haussèrent en quelques jours à la hautem- des héros qm avaient conquis l'Europe, il y avait là ces paysans, brusquement arrachés à la terre, venus en blouse et en chapeaux ronds, ces gardes nationaux qui allaient s'immortaliser à Fère-Champenoise. Tous, soldats de métier ou soldats d'occasion, vieilles brisques ou jeunes recraes, tous,

sans une hésitation, sans une défaillance, ils se groupèrent autour de leur Empereur ; dévoués corps et âme au salut de la patrie, ayant reculé pour ainsi dire, au cours de ces semaines tragiques, les limites de l'énergie humaine, les combattants de 1814 furent les héritiers des soldats de l'an II, comme ils furent les précurseurs des <t poilus » de la Grande Guerre.

LES ARMÉES ALLIÉES, v^ Les Alliés avaient commencé à franchir le Rhin à la fin de décembre 1813.

L'armée autrichienne ou de Bohême, qui formait la masse principale des forces ennemies, avait pénétré en France par la haute Alsace et la trouée de Belfort. Son chef, le généralissime prince de Schwarzenberg, avait pu arriver jusqu'à Bar-sur- Aube, à quarante-sept lieues de Paris, parce que toute cette partie de la France était dégarnie de troupes ; il n'avait point eu à conquérir, il n'avait eu qu'à occuper. Prudent, sinon circonspect, redoutant toujours quelque brusque apparition de l'Empereur, gêné par les indécisions du cabinet de Vienne, il craignait de trop s'avancer et de s'engager à fond.

L'armée de Silésie ou l'armée prussienne marchait avec une autre décision vers le but que, depuis la bataille de Leipzig, il ne lui paraissait plus chimérique d'atteindre, la capitale même de la France. Son chef était le feld-maréchal Bliicher ; malgré ses soixaute-douze ans, il était bien le soldat de son surnom, Vorwàrts, a. En avant. » Son patriotisme farouche s'inquiétait peu des hésitations de la politique. léna, Auerstaedt, Tilsit, l'image de la reine Louise hantaient sa mémoire et excitaient sa soif de la vengeance.

Toute la région de l'Est de la France, la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, une partie de la Champagne, à l'exception de quelques places isolées, était submergée par ces deux armées d'invasion. Ce n'étaient point les seuls dangers qui menaçaient la France. A travers les départements de la Belgique s'avançait, avec Bernadette, une armée de Russes, de Prussiens, de Suédois ; Camot allait maintenir à Anvers le drapeau de la France, mais sa défense héroïque ne pouvait empêcher le passage de ce torrent. Au Sud-Ouest, l'armée de Wellington venait de franchir la frontière de la Bidassoa ; elle occupait pas à pas la Navarre et le Béarn ; Toulouse et Bordeaux étaient déjà sous le coup de ses menaces. A l'Est, un corps de troupes autrichiennes partait de Genève et se dirigeait vers Lyon. Par toutes les frontières, l'Europe se précipitait à la curée.

Le péril n'était nulle part plus pressant qu'en Champagne; il y avait là deux armées qui n'étaient plus qu'à quelques journées de marche de la capitale : il fallait à tout prix les repousser. Or, ces armées représentaient, avec les réserves dont elles se grossissaient chaque jour, des effectifs qui atteignirent, qui dépassèrent même trois cent mille hommes. Quelles forces pouvait leur opposer Napoléon ? Il n'eut jamais plus de soixante mille hommes disponibles, en comprenant dans ce total les corps

LA CAMPAGNE DE FRANCE

isolés que commandaient ses maréchaux. En fait, trente mille à trente-cinq mille hommes au plus furent dans la main de Napoléon et composèrent cette armée de héros avec laquelle il allait tenir la fortune en échec pendant plus de deux mois.

En arrivant dans les plaines de la Champagne, l'imagination de l'Empereur dut évoquer le souvenir des années de son enfance qu'il avait passées aux mêmes endroits. C'était à Brienne qu'il avait grandi ; allait-il ressaisir et fixer la victoire là même où il s'était amusé avec ses camarades à jouer à la petite guerre ? Il n'avait que quarante-quatre ans, il était dans la pleine force de l'âge, tous les espoirs étaient encore permis. Sans perdre un instant, il se mit à l'œuvre. Une chose importait par-dessus tout : c'était d'empêcher la jonction des armées de Bohême et de Silésie.

SAINT-DIZIER, BRIENNE. -^ Fidèle à son génie, Napoléon prit l'offensive, mais il le fit avec plus d'audace que de bonheur. Dès le 26 janvier, il transportait son quartier général à Vitry-le- François ; il décidait de reprendre Saint-Dizier, qui était aux mains de l'ennemi. Pleines d'ardeur, les troupes marchèrent pendant toute la nuit. Le 27 au matin, elles se présentent devant Saint-Dizier. En quelques instants, les Russes qui défendent la ville sont faits prisonniers. A cette apparition soudaine de Napoléon, les habitants de Saint-Dizier comme les ennemis ne pouvaient revenir de leur surprise, les uns ivres de joie et d'enthousiasme, les autres frappés de stupeur et ne songeant plus qu'à s'enfuir. Mais l'Empereur, en prenant Saint-Dizier, ne s'était guère emparé que d'un nid vide; le gros des forces de Blùcher s'était déjà porté au Sud de cette ville.

L'armée française retourne sur ses pas. Elle traverse dans des conditions pénibles la région de forêts qui s'étend entre la Marne et l'Aube ; la pluie avait rendu les chemins à peu près impraticables, mais de tous côtés les habitants venaient aider les soldats, prenaient part aux charrois, servaient de guides, apportaient des approvisionnements. La présence de Napoléon avait provoqué dans toute la région comme une contagion d'enthoxxsiasme. Le curé d'un petit village s'était constitué le guide personnel de l'Empereur; c'était un ancien minime, qui avait été l'un de ses professeurs à l'École militaire de Brienne.

Le 29 au matin, les Français arrivèrent devant Brienne. Blùcher avait eu le temps d'y prendre une forte position défensive ; ses trente mille hommes gardaient le château qui domine la ville. Napoléon n'avait sous la main que quinze mille soldats ; il les lance à l'assaut. Ney conduit au feu les « Marie-Louise ; » les jeunes soldats arrivent jusqu'au château. Blùcher tente un retour offensif ; à onze heures du soir, il était décidément hors de combat. On se battait encore en pleine nuit. Dans cette confusion, un cri retentit tout à coup aux oreilles mêmes de Napoléon : « Les cosaques ! i En effet, un peloton de cosaques entoure l'Empereur et va peut-être l'enlever ; l'un d'eux est tué à ses pieds. Mais des cavaliers français accourent; les cosaques sont sabrés et se dispersent.

LA ROTHIÈRE. v^ Blticher avait été chassé de Brienne ; mais U avait eu le temps de se dérober dans la direction de l'armée de Schwarzenberg. La jonction des deux armées eut lieu : cent mille ennemis se trouvèrent réunis dans la plaine de la Rothière, à une lieue à peine de Brienne. La situation des Français devenait très critique ; les ponts de l'Aube étaient coupés ; la retraite immédiate sur Troyes ne pouvait plus s'opérer. Il fallait accepter la bataille dans des conditions toutes défavorables de position et de nombre. L'attaque des ennemis se fit le l^r février. Au moins trois fois plus nombreux, ayant l'avantage de l'offensive, ils auraient dû écraser Napoléon ; mais ils se heurtèrent à une résistance plus forte que tout. Sous les yeux de Napoléon, Marmont, Victor, Gérard repoussèrent tous les assauts. Le soir, les Français demeuraient maîtres du terrain ; mais le seul résultat de cette bataille si acharnée était de leur permettre de se replier en bon ordre.

Dès la nmt suivante, l'armée française passe l'Aube à Lesmont et se porte sur Troyes. Napoléon, demeuré au château de Brienne, surveille ce mouvement de retraite ; il s'effectue dans un ordre parfait. Le surlendemain, 3 février, l'armée arrivait à Troyes ; elle s'y reposa trois jours. L'Empereur décida d'aller au-devant des renforts qui venaient de Paris. Le 6, il quittait Troyes, qui fut aussitôt occupé par l'ennemi. Le 7, il arrivait à Nogent-sur-Seine et s'y établissait sur des lignes défensives. La retraite était terminée.

LE CONGRÈS DE CHÂTILLON. Kât Un congrès venait de s'ouvrir à Châtillon le 5 février, quatre jours après la bataille de la Rothière ; la France y était représentée par le duc de Vicence Cavilaincourt. Que pouvait-il prétendre dans des circonstances aiissi critiques, sinon désespérées ? Napoléon lui envoya des pouvoirs illimités ; en les lui transmettant, le duc de Bassano Maret ajoutait ce douloureux commentaire : « Sa Majesté me charge de vous faire connaître en propres termes qu'EUe vous donne carte blanche pour conduire les négociations à une heureuse fin, sauver la capitale et éviter une bataille : c'est le dernier espoir de la nation. »

A Nogent, au quartier général de l'Empereur, les nouvelles se succédaient de plus en plus mauvaises. Les Alliés refusaient de prendre pour base des négociations les ouvertures qu'ils avaient faites à Francfort, au mois de décembre. Établis à présent au cœur du pays, voyant diminuer de jour en jour la distance qui les séparait de la capitale, ils prétendaient que la France rentrât dans ses anciennes limites, et ils demandaient une réponse immédiate.

Berthier et Maret étaient d'avis de se résigner aux exigences du congrès pour éviter de pires malheurs ; ils insistaient auprès de Napoléon, qui restait enfermé dans un long silence. Tout à coup, l'Empereur éclate :

« Quoi ! vous voulez que je signe un pareil traité et que je fotde aux pieds mon serment ! Des revers inouïs ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai faites. Mais que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant moi;

LA CAMPAGNE DE FRANCE

NAPOLÉON dit adieu à sa femme et à son fils (nuit du 24 au 25 janvier 1814); il ne devait plus les revoir. (uibl nat., estampes.)

ORGANISATION DE LA GARDE NA- TIONALE à Paris, place de la Bourse; janvier 1S14.

l'AR OPIZ. (niBL. NAT., ESTAMPES.

ILS GROGNAIENT ET LE SUIVAIENT TOUJOURS. » — C'est Napoléon, dit-on, qui avait donné le nom de grognards aux soldais de la Vieille Garde; mieux que personne, il connaissait leur humeur grondeuse et leur dévouement fidèle jusqu'à la mort. lith. de raffet. (bibl. nat., estampes)

AT AILLE DE BRIENNE, 29 janvier

1814. PAR NAUIIET. (biIîL. NAT., ESTAMPES.)

Nr-

.-^^m^^rn^

wi

AT AILLE DE MONTMIRAIL, 11 février

1814. PAR COUCHÉ FILS. (biBL. NAT., ESTAMPES.)

AT AILLE DE VAUCHAMPS, 14 février

1814. PAR MARIN LAVIGNE. (biBL. NAT., ESTAMPES.)

COMBAT DE NANGIS, 17 février 1814.

Page 1