D'EGYPTE
..<■«.«■«■«■<■<■■ ONAPARTE A L'INSTITUT. ^ Le coup d'Etat de Fructidor avait ^ eu une conséquence inattendue dans le domaine académique, « Le Directeur Carnet était membre de la classe des Sciences physiques jj et mathématiques, section des Arts mécaniques, depuis la création de îi.i.Xi^-i-i-i l'Institut en 1795 ; comme il avait été compris dans la loi de déportation, il se trouvait dans l'impossibilité de siéger ; sa place fut déclarée vacante. Le 25 décembre 1797, le général Bonaparte fut élu membre de l'Institut, en remplacement de Carnot.
Le lendemain, il écrivait à Camus, qui était alors président, la lettre suivante : ff Citoyen Président, Le suffrage des hommes distingués qui composent l'Institut m'honore. Je sens bien qu'avant d'être leur égal je serai longtemps leur écolier. S'il était une manière plus expressive de leur faire connaître l'estime que j'ai pour eux, je m'en servirais. Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance. L'occupation la plus honorable comme la plus utile pour les nations, c'est de contribuer à l'extension des idées humaines. La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permettre qu'il existe une seule idée nouvelle qui ne lui appartienne. »
Le 15 nivôse an VI (4 janvier 1798), une grande affluence se pressait au Louvre pour assister à la séance publique de l'Institut national. Le général Bonaparte devait y siéger pour la première fois parmi ses confrères. Il y était, en effet, assis entre Lagrange et Laplace, celui-ci son ancien examinateur de sortie à T Ecole Royale militaire. Les assistants se montraient le jeune général de vingt-huit ans qui venait de conquérir l'Italie
en quelques semaines, d'écraser l'Autriche, et qui, disait-on, était appelé à des triomphes plus grands encore, Marie-Joseph Chénier donna lecture d'un poème sur la mort de Hoche, événement qui remontait à trois mois à peine. Ce poème, où respirait la haine de l'Angleterre, était écouté avec satisfaction ; le plaisir de l'auditoire devint de l'enthousiasme quand le poète, passant du héros mort au héros vivant, du pacificateur de la Vendée au capitaine qu'il désignait par le surnom d'Italique, montrait, en quelques vers d'un beau mouvement, les Anglais à la veille d'être accablés par un général plus heureux que l'ancien commandant de l'armée de Sambre-et-Meuse :
Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile,
Quand Neptune irrité lancera dans leur île
D'Arcole et de Lodi les terribles soldats,
Tous ces Jeunes héros vieux dans l'art des combats,
La grande nation à vaincre accoutumée
Et le grand général guidant la grande armée !
Toute la salle s'était levée ; de ses applaudissements unanimes elle avait salué le poète et le grand général.
LE DUEL FRANCO-ANGLAIS, v^ La France de la Révolution était déjà victorieuse de l'Espagne, de la Hollande, de la Prusse, de la Savoie, de l'Autriche; pour achever de triompher de l'Europe, il lui restait à vaincre l'Angleterre. La querelle qui mettait la France aux prises avec ses voisins de la Grande-Bretagne était vieille de plus d'un siècle. Depuis la révolution de 1688, qui avait porté au trône Guillaume d'Orange, c'était une lutte incessante pour l'empire des mers et des colonies. La guerre de Sept Ans avait porté un coup terrible à la marine de la France et à ses établissements d'outre-mer. La guerre d'Amérique avait été pour ses escadres une revanche glorieuse, mais de peu de profit matériel. L'Angleterre, qui avait cru détruire la marine de sa rivale, avait vu sa renaissance navale avec une sorte de stupeui' et d'effroi. Aussi avait-elle mis tout en œuvre, dès le début de la Révolution, pour accabler la France maritime. Les Anglais étaient entrés à Toulon et avaient incendiél'arsenal ; ils avaient bloqué Brest et essayé d'intercepter les convois de blé qui venaient d'Amérique ; ils avaient débarqué à Quiberon une armée d'émigrés, pour aider les Français à mieux s'entre-déchirer eux-mêmes. Hoche, le premier, avait essayé, en 1796, de rendre aux Anglais un peu du mal qu'ils faisaient à la France ; il avait voulu porter la guerre chez eux ; mais sa tentative de descente en Irlande avait complètement échoué. A présent, avec la paix de Campo-Formio, le Directoire était délivré de toute préoccupation continentale ; il pouvait se donner en toute liberté à la préparation d'une expédition en Angleterre. Cette fois enfin, il semblait que la haine de la France pour « la perfide Albion d allait être satisfaite.
BONAPARTE EN EGYPTE
BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ANGLETERRE, v.^ La descente en Angleterre : ce fut pour Napoléon l'obsession de toute sa vie et l'explication de toute sa politique étrangère- Le 16 septembre 1797, de Passariano, dans une proclamation aux « Marins de l'escadre du contre-amiral Brueys », pour leur faire part de la journée toute récente du 18 Fructidor, il s'exprimait ainsi :
a Camarades, dès que nous aurons pacifié le continent, nous nous réunirons à vous pour conquérir la liberté des mers. Chacun de nous aura présent à la pensée le spectacle horrible de Toulon en cendres, de notre arsenal, de treize vaisseaux de guerre en feu ; et la victoire secondera nos efforts. Sans vous, nous ne pourrions porter la gloire du nom français que dans un petit coin du continent ; avec vous, nous traverserons les mers, et la gloire nationale verra les régions les plus éloignées. »
Le 18 octobre, le jour même de la paix de Campo-Formio, il écrivait au Directoire : « Il faut que notre Gouvernement détruise la monarchie anglicane.... Le moment actuel nous offre un beau jeu. Concentrons toute notre activité du côté de la marine et détruisons l'Angleterre. Cela fait, l'Europe est à nos pieds, b
Dès le 26 octobre, par un arrêté inséré au Bulletin des Lois, afin que la France et l'Europe fussent informées de cette résolution solennelle, le Directoire ordonnait la réunion immédiate sur les côtes de l'Océan d'une armée dite d'Angleterre ; le général Bonaparte en était nommé général en chef. De retour à Paris, le 5 décembre, après sa courte apparition à Rastadt, le vainqueur de Rivoli avait aussitôt pris connaissance, avec sa prodigieuse rapidité d'esprit, des préparatifs militaires qui venaient d'être commencés aux ministères de la Marine et de la Guerre. Le plus intéressant était de connaître l'état réel de préparation dans les ports. Il chargea Desaix de se rendre à Brest, Kléber au Havre, et il se réserva à lui-même l'inspection des côtes du Pas de Calais. Sa visite des ports de la Manche et de la mer du Nord — Étaples, Boulogne, Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers — dura à peine une semaine, du 6 au 12 février 1798 ; elle le convainquit qu'il n'y avait rien à tenter de ce côté.
L'EXPEDITION D'EGYPTE, v^ Aussi bien, depuis plus de six mois, une idée s'était présentée à son esprit, qui peu à peu l'avait envahi tout entier. La première trace s'en trouve dans ime dépêche qu'il adressait de Milan au Directoire, le 16 août 1797 : « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que, pour détruire véritablement l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Egypte, d II se peut que son inspection des côtes de la Manche n'ait été qu'une concession de forme à l'opinion du gouvernement ; pour lui, son parti était pris : le projet égyptien avait ses préférences secrètes. Son confident et ami Bourrienne rapporte, en effet, ces paroles qu'il place à la date du 29 janvier, quelques jours avant le départ pour Dunkerque : « Je ne veux pas rester ici, il n'y a rien à faire. Ils ne veulent entendre à rien. Je vois que, si je reste, je suis coulé dans peu. Tout s'use ici, je n'ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n'en fournit pas assez. Il faut aller en Orient ; toutes les grandes gloires viennent de là. Cependant, je veux
auparavant faire une tournée sur les côtes, pour m'assurer par moi-même de ce que l'on peut entreprendre. Si la réussite d'une descente en Angleterre me paraît douteuse, comme je le crains, l'armée d'Angleterre deviendra l'armée d'Orient, et je vais en Egypte. 3) Déjà, à Passariano, « la petite Europe » lui avait inspiré cette réflexion : « L'Europe est une taupinière; il n'y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu'en Orient, où vivent six cent millions d'hommes, d
L'idée d'une expédition en Egypte était dans l'air. Depuis le milieu du siècle, depuis que le partage de l'empire ottoman semblait devoir se poser à brève échéance, elle avait été examinée par la diplomatie française. Choiseul, Sartine avaient fait étudier la question d'Egypte. A ce moment même, et sans qu'il y ait eu, semble-t-il, entente avec le général de l'armée d'Angleterre, Talleyrand, ministre des Relations extérieures, présentait au Directoire un long mémoire, qui peut se résumer dans cette phrase du début : a L'Egypte fut une province de la Répubhque romaine, il faut qu'elle le devienne de la République française. )> Bonaparte et les Directeurs furent ainsi amenés, par des voies différentes, à tourner du côté de l'Egypte les préparatifs qui se faisaient contre l'Angleterre. C'était une manière indirecte d'atteindre les ennemis de la France ; l'imagination de Bonaparte entrevoyait déjà la possibilité de s'ouvrir la route des Indes par l'Egypte et la mer Rouge et d'aller y détruire l'empire anglais. De plus, avec sa merveilleuse intuition de stratégiste, il avait jeté les yeux sur l'île de Malte, où il voyait la clef de la Méditerranée. Il écrivait le 26 mai 1797 : a L'île de Malte est pour nous d'un intérêt majeur.... La Valette — la capitale de l'île — a trente-sept mille habitants, qui sont extrêmement portés pour les Français. Il n'y a plus d'Anglais dans la Méditerranée. Pourquoi notre flotte, ou celle d'Espagne, avant de se rendre dans l'Océan, ne passeraitelle pas à la Valette pour s'en emparer ?... Cette petite île n'a pas de prix pour nous. »
A un point de vue personnel, l'expédition projetée satisfaisait à la fois les sentiments des membres du gouvernement et ceux du général en chef. Le gouvernement ne tenait pas à la présence à Paris d'un homme en qui l'armée et le pays étaient prêts à saluer un chef ; d'autre part, cet homme savait qu'il avait tout intérêt à s'éloigner de ceux qu'il appelait les avocats du Luxembourg.
1798. BONAPARTE, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ORIENT. vi0 Les décrets qui organisaient définitivement l'expédition d'Egypte furent signés le 12 avril 1798. Le futur vainqueur des Pyramides en avait arrêté le texte lui-même.
« Le Directoire exécutif, considérant que les beys qui se sont emparés du gouvernement de l'Egypte ont formé les liaisons les plus intimes avec les Anglais ;... — qu'il est de son devoir de poursuivre les ennemis de la République partout où ils se trouvent;.., — que l'infâme trahison, à l'aide de laquelle l'Angleterre s'est rendue maîtresse du cap de Bonne-Espérance, ayant rendu l'accès des Indes très difficile aux vaisseaux de la République par la route usitée, il importe d'ouvrir aux forces républicaines une autre
BONAPARTE EN EGYPTE
DÉBARQUEMENT A L'ILE DE MALTE. — Le 9 juin 1798, arrivée de l'escadre française. Le 10, Bonaparte, conduit à terre dans une chaloupe de /'Orient, débarqita entre le port de la Valette et la cale Saint-Paul.