La frégate à bord de laquelle Bonaparte s'embarqua
clin d'œil, à la barbe de l'Angleterre qui le bloquait avec des vaisseaux de ligne, frégates et tout ce qui faisait voile, il débarque en France, car il a toujours eu le don de passer les mers en une enjambée. Etait-ce naturel? Bah! aussitôt qu'il est à Fréjus, autant dire qu'il a les pieds dans Paris. Là, toutle monde l'adore; mais lui, convoque le gouvernement.
— Qu'avez- vous fait de mes enfants les soldats? qu'il dit aux avocats; vous êtes un tas de galapiats qui vous fichez du monde et faites vos choux gras de la France. Ça n'est pas juste, et je parle pour tout le monde qu'est pas content!
Pour lors, ils veulent babiller et le tuer; mais minute! Il les enferme dans leur caserne à paroles, les fait sauter par les fenêtres et vous les enrégimente à sa suite, où ils deviennent muets comme des poissons, souples comme des blagues à tabac. De ce coup passe consul; et, comme ce n'était pas lui qui pouvait douter de l'Etre suprême, il remplit alors sa promesse envers le bon Dieu, qui lui tenait sérieusement parole; lui rend ses églises, rétablit sa religion; les cloches sonnent pour Dieu et pour lui. \oilà tout le monde content : primo, les prêtres qu'il empêche d'être tracassés; secondo, le bourgeois qui fait son commerce, sans avoir à craindre le rapiamus de la loi qu'était devenue injuste ; tertio, les nobles qu'il défend d'être
s'appelait La Muiron. Muiron était un officier, aide de camp de Bonaparte, tué à Aréole en protégeant son général. — Désiré Lacroix. Bonaparte enEgypte; 1798-1799; Paris, s. d., in-18, p. 424.
fait mourir, comme on en avait malheureusement contracté l'habitude. Mais il y avait des ennemis à balayer, et il ne s'endort pas dans la gamelle, parce que, voyez-vous, son œil vous traversait le monde comme une simple tète d'homme Pour lors, paraît en Italie, comme s'il passait la tête parla fenêtre, et son regard suffit. Les Autrichiens sont avalés à Marengo comme des goujons par une baleine! Haouf! Ici, la victoire française a chanté sa gamme assez haut pour que le monde entier l'entende et ça a suffi.
— Nous n'en jouons plus, que disentles Allemands.
— Assez comme ça! disent les autres.
Total : l'Europe fait la cane, l'Angleterre met les pouces. Paix générale où les rois et les peuples font mine de s'embrasser. C'est là que l'Empereur a inventé la Légion d'honneur, une bien belle chose, allez!
— En France, qu'il a dit à Boulogne, devant l'armée entière, tout le monde a du courage ! Donc, la partie civile qui fera des actions sera sœur du soldat, le soldat sera son frère, et ils seront unis sous le drapeau de l'honneur.
Nous autres, qui étions là-bas, nous revenons d'Egypte. Tout était changé !Nous l'avions laissé général, en un rien de temps nous le retrouvons empereur. Ma foi, la France s'était donnée à lui, comme une belle fille à un lancier. Or, quand ça fut fait, à la satisfaction générale, on peut le dire, il y eut une sainte cérémonie comme il ne s'en était jamais vu sous la calotte des cicux. Le pape et les cardinaux,
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dans leurs habits d'or et rouges, passent les Alpes exprès pour le sacrer devant l'armée et le peuple qui battent des mains. Il y a une chose que je serais injuste de ne pas vous dire. En Egypte, dans le désert, près de la Syrie, l'homme rouge lui apparut dans la montagne de Moïse, pour lui dire :
— Ça va bien !
Puis, à Marengo, le soir de la victoire, pour la seconde fois, s'est dressé devant lui sur ses pieds l'Homme rouge, qui lui dit :
— Tu verras le monde à tes genoux, et tu seras empereur des Français, roi d'Italie, maître de la Hollande, souverain de l'Espagne, du Portugal, des provinces Illyriennes, protecteur de l'Allemagne, sauveur de la Pologne, premier aigle de la Légion d'honneur, et tout !
Cet Homme rouge, voyez-vous, c'était son idée, à lui ; une manière de piéton, qui lui servait, à ce que disent plusieurs, pour communiquer avec son étoile. Moi, je n'ai jamais cru ça; mais l'Homme rouge est un fait véritable, et Napoléon en a parlé lui-même, et a dit qu'il lui venait dans les moments durs à passer, et restait au palais des Tuileries., dans les combles. Donc, au couronnement, Napoléon l'a vu le soir pour la troisième fois, et ils furent en délibération sur bien des choses. Lors, l'Empereur va droit à Milan, se faire couronner roi d'Italie. Là commence évritablement le triomphe du soldat. Pour lors, tout ce qui savait écrire passe officier. Voilà les pensions, les dotations de duchés qui pleuvent; des tré-
sors pour l'état-major qui ne coûtaient rien à la France; et la Légion d'honneur fournit des rentes pour les simples soldats, sur lesquelles je touche encore ma pension. Enfin, voilà des armées tenues comme il ne s'en était jamais vu. Mais l'Empereur, qui savait qu'il devait être l'Empereur de tout le monde, pense aux bourgeois, et leur fait bâtir, suivant leurs idées, des monuments de fée, là où il n'y en avait pas plus que sur ma main — Une supposition : vous reveniez d'Espagne pour passer à Berlin ; eh bien ! vous retrouviez des arches de triomphe avec de simples soldats mis dessus en belle sculpture, ni plus ni moins que des généraux. Napoléon, en deux ou trois ans, sans mettre d'impôts sur vous autres, remplit ses caves d'or, fait des ponts, des palais, des routes, des savants, des fêtes, des lois, des vaisseaux, des ports ; et dépense des millions de milliasses, et tant, et tant, qu'on m'a dit qu'il en aurait pu paver la France de pièces de cent sous, si ça avait été sa fantaisie. Alors, quand il se trouve à son aise sur son trône, et si bien le maître de tout, que l'Europe attendait sa permission pour faire ses besoins, comme il avait quatre frères et trois sœurs, il nous dit en manière de conversation, à l'ordre du jour :
— Mes enfants, est-il juste que les parents de votre Empereur tendent la main? Non. Je veux qu'ils soient flambants, tout comme moi! Pour lors, il est de toute nécessité de conquérir un royaume pour chacun deux, afin que le Français soit le maître de
tout; que les soldats de la garde fassent trembler le monde, et que la France crache où elle veut, et qu'on lui dise, comme sur ma monnaie, Dieu vous protège !
— Convenu! répond l'armée, on tira pécher des rovaumes à la baïonnette
Ah! c'est qu'il n'y avait pas à reculer, voyez- vous ! et, s'il avait eu dans sa boule de conquérir la lune, il aurait fallu s'arranger pour ça, faire ses sacs, et grimper. Heureusement qu'il n'en a pas eu la volonté. Les rois, qu'étaient habitués aux douceurs de leurs trônes, se font naturellement tirer l'oreille; et alors, en avant, nous autres. Nous marchons, nous allons, et le tremblement recommence avec une solidité générale. En a-t-il fait user, dans ce temps-là, des hommes et des souliers! Alors, on se battait à coups de nous si cruellement, que d'autres que les Français s'en seraient fatigués. Mais vous n'ignorez pas que le Français est né philosophe, et, un peu plus tôt, un peu plus tard, sait qu'il faut mourir. Aussi nous mourions tous sans rien dire, parce qu'on avait le plaisir de voir l'Empereur faire ça sur les géographies (Là, le fantassin décrivit lestement un rond avec son pied sur l'aire de la grange). Et il disait : « Ça, ce sera un royaume ! » et c'était un royaume. Quel bon temps! Les colonels passaient généraux, le temps de les voir ; les généraux maréchaux, les maréchaux rois. Et il y en a encore un, qui est debout pour le dire à l'Europe, quoique ce soit un Gascon, traître à la France pour garder sa couronne, qui n'a pas rougi de honte, parce que. voyez-vous, les couronnes
sont en or1! Enfin, les sapeurs qui savaient lire devenaient nobles tout de même. Moi qui vous parle, j'ai vu à Paris onze rois et un peuple de princes qui entouraient Napoléon, comme les ra\ons du soleil! Vous entendez bien que chaque soldat ayant la chance de chausser un trône, pourvu qu'il en eût le mérite, un caporal de la garde était comme une curiosité qu'on admire passer, parce que chacun avait son contingent dans la victoire, parfaitement connu dans le bulletin. Et y en avait-il, de ces batailles ! Austerlitz, où l'armée a manœuvré comme à la parade; Eylau, où l'on a noyé les Russes dans un lac, comme si Napoléon avait soufflé dessus ; Wagram, où l'on s'est battu trois jours sans bouder... Enfin, il y en avait autant que de saints au calendrier. Aussi alors fut-il prouvé que Napoléon possédait dans son fourreau la véritable épée de Dieu. Alors, le soldat avait son estime, et il en faisait son enfant, s'inquiétait si vous aviez des souliers, du linge, des capotes, du pain, des cartouches ; quoiqu'il tînt sa majesté, puisque c'était son métier, à lui, de régner. Mais c'est égal! un sergent et même un soldat pouvaient lui dire : « Mon Empereur, » comme vous me dites à moi quelquefois : « Mon bon ami. » Et il répondait aux raisons qu'on lui faisait, couchait dans la neige comme nous autres; enfin, il avait presque l'air d'un homme naturel. Moi qui vous parle, je l'ai vu, les pieds dans la mitraille, pas plus