Edmond Biré, Honoré de Balzac... ; i
les deux récits, c'est toujours Balzac qui parle et sacrifie à l'autel de la victime expiatoire de Sainte-Hélène.
— Allons à ma grange, dit le médecin en prenant Genestas par le bras, après avoir dit adieu au curé et à ses hôtes. Là, capitaine Bluteau1, vous entendrez parler de Napoléon. J'ai quelques compères qui doivent faire jaser Goguelat, notre piéton, sur ce dieu du peuple. Nicolle, mon valet d'écurie, nous a dressé une échelle pour monter par une lucarne en haut du foin, à une place d'où nous verrons toute la scène. Croyez-moi, venez : une veillée a son prix. Ce n;est pas la première fois que je me serai mis dans le foin pour écouter un récit de soldat ou quelque conte de paysan. Mais cachons-nous bien : quand ces pauvres gens voient un étranger, ils font des façons et ne sont plus eux-mêmes.
— Eh ! mon cher hôte, dit Genestas, n'ai-je pas souvent fait semblant de dormir pour entendre mes cavaliers, au bivac ! Tenez, je n'ai jamais ri aux spectacles de Paris d'aussi bon cœur qu'au récit de la déroute de Moscou, racontée en farce, par un vieux maréchal des logis, à des conscrits qui avaient peur de la guerre. Il disait que l'armée française faisait dans ses draps, qu'on buvait tout à la glace, que les morts s'arrêtaient en chemin, qu'on avait vu la Russie Blan-
1. Nom sous lequel le commandant Genestas s'est présenté chez le docteur Benassis.
che. qu'on étrillait les chevaux à coups de dents, que ceux qui aimaient à patiner s'étaient bien régalés, que les amateurs de gelée de viande en avaient eu leur soûl, que les femmes étaient généralement froides, et. que la seule chose qui avait été sensiblement désagréable était de n'avoir pas eu d'eau chaude pour se
raser Enfin, il débitait des gaudrioles si comiques,
qu'un vieux fourrier qui avait eu le nez gelé, et qu'on appelait Nezrestant, en riait lui-même.
— Chut ! dit Benassis, nous voici arrivés ; je passe le premier., suivez-moi.
Tous deux montèrent à l'échelle et se blottirent dans le foin, sans avoir été entendus par les gens de la veillée, au-dessus desquels ils se trouvèrent assis de manière à les bien voir. Groupées par masses autour de trois ou quatre chandelles, quelques femmes cousaient, d'autres filaient: plusieurs restaient oisives, le cou tendu, la tête et les yeux tournés vers un vieux paysan qui racontait une histoire. La plupart des hommes se tenaient debout ou couchés sur des bottes de foin. Ces groupes, profondément silencieux, étaient à peine éclairés par les reflets vacillants des chandelles, entourées de globes de verre pleins d'eau qui concentraient la lumière en rayons, dans la clarté desquelles se tenaient les travailleuses. L'étendue de la grange, dont le haut restait sombre et noir, affaiblissait encore ces lueurs qui coloraient inégalement les têtes en produisant de pittoresques effets de clairobscur. Ici brillaient le front brun et les yeux clairs d'une petite paysanne curieuse; là, des bandes lumi-
rieuses découpaient les rudes fronts de quelques vieux hommes et dessinaient Fan tas que ment leurs vêtements usés ou décolorés. Tous ces gens, attentifs et divers dans leurs poses, exprimaient sur leurs physionomies immobiles rentier abandon qu'ils faisaient de leur intelligence au conteur. C'était un tableau curieux où éclatait la prodigieuse influence exercée sur tous les esprits par la poésie. En exigeant de son narrateur un merveilleux toujours simple ou de l'impossible presque croyable, le paysan ne se montre-t-il pas ami de la plus pure poés
Mais, dans 1 instant où Benassis et Genestas se cachent dans le foin de la grange, l'histoire du vieux paysan est entamée. C'est un conte de brigand et de vieille femme, à la mode campagnarde. Il se traîne et languit péniblement. Cela s'appelle La Bonne courageuse. Ecoutée en silence, l'histoire n'obtient pas, cependant, grand succès. Avec une impétueuse insistance la légende de l'Empereur est réclamée et, sans trop se faire prier, Goguelat, le fantassin, décoré de la main de l'Empereur, s'exécute. C'est un pittoresque et bref prologue au récit capital de l'œuvre.
— Je n'aime point ces histoires-là, elles me font rêver, dit la Fosseuse. J'aime mieux les aventures de Napoléon.
— C'est vrai, dit le garde champêtre. — Voyons, monsieur Goguelat, racontez-nous l'Empereur.
- — La veillée est trop avancée, dit le piéton, et je n'aime point à raccoucir les victoires.
— C'est égal, dites tout de même! Nous les con-
naissons pour vous les avoir vu dire bien des fois ; mais ça fait toujours plaisir à entendre.
— Racontez-nous l'Eîmpereur ! crièrent plusieurs personnes ensemble.
— Vousle voulez? répondit Goguelat. Eh bien, vous verrez que ça ne signifie rien quand c'est dit au pas de charge. J'aime mieux vous raconter toute une bataille. Voulez-vous Charnp-Aubert, où il n'y avait plus de cartouches et où l'on s'est astiqué tout de même à la baïonnette ?
— Non!... L'Empereur! l'Empereur!
Le fantassin se leva de dessus sa botte de foin, promena sur l'assemblée ce regard noir, tout chargé de misère, d'événements et de souffrances qui distingue les vieux soldats. Il prit sa veste par les deux basques de devant, les releva comme s'il s'agissait de recharger le sac où jadis étaient ses hardes, ses souliers, toute sa fortune; puis il s'appuya le corps sur la jambe gauche, avança la droite et céda de bonne grâce aux vœux de l'assemblée. Après avoir repoussé ses cheveux gris d'un seul côté de son front pour le découvrir, il porta la tète vers le ciel afin de se mettre à la hauteur de la gigantesque histoire qu'il allait dire.
— Voyez-vous, mes amis, Napoléon est né en Corse, qu'est une île française, chauffée par le soleil d'Italie, où tout bout comme dans une fournaise, et où l'on se tue les uns les autres, de père en fils, à propos de rien : une idée qu'ils ont. Pour vous commencer l'extraordinaire de la chose, sa mère,
qui était la plus belle femme de son temps et une finaude, eut la réflexion de le vouer à Dieu, pour le faire échapper à tous les dangers de son enfance et de sa vie, parce qu'elle avait rêvé que le monde était en feu le jour de son accouchement. C'était une prophétie ! Donc elle demande que Dieu le protège, à condition que Napoléon rétablira sa sainte religion, qu'était alors par terre... Voilà qu'est convenu, et ça s'est vu.
Maintenant, suivez-moi bien, et dites-moi si ce que vous allez entendre est naturel! Il est sûr et certain qu'un homme qui avait eu l'imagination de faire un pacte secret pouvait seul être susceptible de passer à travers les lignes des autres, à travers les balles, les décharges de mitraille qui nous emportaient comme des mouches, et qui avaient du respect pour sa tête. J'ai eu la preuve de cela, moi paticulièrement, à Eylau. Je le vois encore, qui monte sur une hauteur, prend sa lorgnette, regarde sa bataille et dit :
— Ça va bien !
Un de mes intrigants à panache qui l'embêtaient considérablement et le suivaient partout, même pendant qu'il mangeait, qu'on nous a dit, veut faire le malin et prend la place de l'Empereur quand il s'en va. Oh! raflé! plus de panache. Vous entendez bien que Napoléon s'était engagé à garder son secret pour lui seul. Voilà pourquoi tous ceux qui l'accompagnaient, même ses amis particuliers, tombaient comme des noix : Duroc, Bessières, Lannes,
Du temps de Napoléon un bon grenadier ne durait pas plus de six mois.
(Vignette par A. Louent/., pour une édition romantique de l'Histoire de l'Empereur racontée dans une grange par un vieux soldat.)
tous hommes forts comme des barres d'acier et qu'il fondait à son usage. Enfin, à preuve qu'il était l'enfant de Dieu, fait pour être Je père du soldat, c'est qu'on ne l'a jamais vu ni lieutenant ni capitaine! Ali bien, oui! en chef tout de suite. Il n'avait pas l'air d'avoir plus de vingt-quatre ans, qu'il était vieux général, depuis la prise de Toulon, où il a commencé par faire voir aux autres qu'ils n'entendaient rien à manœuvrer les canons. Pour lors, nous tombe tout maigrelet général en chef à l'armée d'Italie, qui manquait de pain, de munitions, de souliers, d'habits, une pauvre armée nue comme un ver.
— Mes amis, qu'il dit, nous voilà ensemble. Or, mettez-vous dans la boule que, d'ici à quinze jours, vous serez vainqueurs, habillés à neuf, que vous aurez tous des capotes, de bonnes guêtres, de fameux souliers; mais, mes enfants, faut marcher pour les aller prendre à Milan, où il y en a.
Et l'on a marché. Le Français, écrasé, plat comme une punaise, se redresse. Nous étions trente mille va-nu-pieds contre quatre-vingt mille fendants d'Allemands, tous beaux hommes, bien garnis, que je vois encore. Alors, Napoléon, qui n'était encore que Bonaparte, nous souffle je ne sais quoi dans le ventre : et l'on marché la nuit, et l'on marche le jour, on te les tape h Montenotle, on court les rosser à Rivoli, Lodi, Aréole, Millesimo, et on ne te les lâche pas. Le soldat prend goût à être vainqueur. Alors, Napoléon vous enveloppe ces généraux allemands, qui ne
savaient où se fourrer pour être à leur aise, les pelote très bien, leur chipe quelquefois des dix mille hommes d'un seul coup en vous les entourant de quinze cents Français qu'il faisait foisonner à sa manière ; enfin, leur prend leurs canons, vivres, argent, munitions, iout ce qu'ils avaient de bon à prendre, vous les jette à l'eau, les bat sur les montagnes, les mord dans l'air, les dévore sur terre, les fouaille partout. Voilà des troupes qui se remplument; parce que, voyez- vous, l'Empereur, qu'était aussi un homme d'esprit, se fait bien venir de l'habitant, auquel il dit qu'il est arrivé pour le délivrer. Pour lors, le pékin nous loge et nous chérit, les femmes aussi, qu'étaient des femmes très judicieuses. Fin finale, en ventôse 96, qu'était dans ce temps-là le mois de mars d'aujourd'hui, nous étions acculés dans un coin du pays des marmottes; mais, après la campagne, nous voilà maîtres de l'Italie, comme Napoléon l'avait prédit. Et, au mois de mars suivant, en une seule année et deux campagnes, il nous met en vue de Vienne : tout était brossé. Nous avions mangé trois armées successivement différentes, et dégommé quatre généraux autrichiens, dont un vieux qu'avait les cheveux blancs, et qui a été cuit comme un rat dans les paillassons, à Mantoue. Les rois demandaient grâce à genoux! La paix était conquise. Un homme aurait-il pu faire cela? Non. Dieu l'aidait, c'est sur. 11 se subdivisionnait comme les cinq pains de l'Evangile, commandait la bataille le jour, la préparait la nuit, que les sentinelles le
vovaient toujours allant et venant, et ne dormait ni ne mangeait. Pour lors, reconnaissant ces prodiges, le soldat te l'adopte pour son père. Et en avant! Les autres, à Paris, voyant cela, se disent :
— Voilà un pèlerin qui paraît prendre ses mots d'ordre dans le ciel, il est singulièrement capable de mettre la main sur la France ; faut le lâcher sur l'Asie ou sur l'Amérique, il s'en contentera peut-être !
Ça était écrit pour lui comme pour Jésus-Christ. Le fait est qu'on lui donne ordre de faire faction en Egypte. Voilà sa ressemblance avec le fils de Dieu. Ce n'est pas tout. Il rassemble ses meilleurs lapins, ceux qu'il avait particulièrement endiablés, et leur dit comme ça :
— Mes amis, pour le quart d'heure, on nous donne l'Egypte à chiquer. Mais nous l'avalerons en un temps et deux mouvements, comme nous avons fait de l'Italie. Les simples soldats seront des princes qui auront des terres à eux. En avant!
— En avant, les enfants! disent les sergents.
Et l'on arrive à Toulon, route d'Egypte. Pour lors, les Anglais avaient tous leurs vaisseaux en mer. Mais, quand nous nous embarquons, Napoléon nous dit :
— Ils ne nous verront pas, et il est bon que vous sachiez dès à présent que votre général possède une étoile dans Je ciel qui nous guide et nous protège !
Qui fut dit fut fait. En passant sur la mer, nous prenons Malte, comme une orange pour le désaltérer
de sa soif de victoire, car c'était un homme qui ne pouvait pas être sans rien faire. Nous voilà en Egypte. Bon. Là, autre consigne. Les Egyptiens, voyez-vous, sont des hommes qui, depuisquelemonde est monde, ont coutume d'avoir des géants pour souverains, des armées nombreuses comme des fourmis; parce que c'est un pays de génies et de crocodiles, où l'on a bâti des pyramides grosses comme nos montagnes, sous lesquelles ils ont eu l'imagination de mettre leurs rois pour les conserver frais : chose qui leur plaît généralement. Pour lors, en débarquant, le petit caporal nous dit :
— Mes enfants, les pays que vous allez conquérir tiennent à un tas de dieux qu'il faut respecter, parce que le Français doit être l'ami de tout le inonde, et battre les gens sans les vexer. Mettez-vous dans la coloquinte de ne toucher à rien, d'abord, parce que nous aurons tout après! Et marchez!
Voilà qui va bien. Mais tous ces gens-là, auxquels Napoléon était prédit sous le nom de Kébir-Bonaberdis, un mot de leur patois qui veut dire le sultan fait feu, en ont une peur comme du diable. Alors, le Grand Turc, l'Asie, l'Afrique ont recours à la magie, et nous envoient un démon, nommé Mody, soupçonné d'être descendu du ciel sur un cheval blanc qui était, comme son maître, incombustible au boulet, et qui tous deux vivaient de l'air du temps. 11 y en a qui l'ont vu; mais, moi, je n'ai pas de raisons pour vous en faire certains. C'étaient les puissances de l'Arabie et les mamelouks qui voulaient
faire croire à leurs troupiers que le Mody était capable de les empêcher de mourir à la bataille, sous prétexte qu'il était un ange envoyé pour combattre Napoléon et lui reprendre le sceau de Salomon, un de leurs fourniments à eux. qu'ils prétendaient avoirété volé par notre général. Vous entendez bien qu'on leur a fait faire la grimace tout de même. Ah çaj dites-moi d'où ils avaient su le pacte de Napoléon? Etait-ce naturel?
11 passait pour certain dans leur esprit qu'il commandait aux génies et se transportait en un clin d'œil d'un lieu à un autre, comme un oiseau. Le fait est qu'il était partout. Enfin, qu'il venait leur enlever une reine, belle comme le jour, pour laquelle il avait offert tous ses trésors et des diamants gros comme des œufs de pigeon, marché que le mamelouk, de qui elle était la particulière, quoiqu'il en eût d'autres, avait refusé positivement. Dans ces termes-là, les affaires ne pouvaient donc s'arranger qu'avec beaucoup de combats. Et c'est ce dont on ne s'est pas fait faute, car il y a eu des coups pour tout le monde. Alors, nous nous sommes mis en ligne à Alexandrie, à Giseh et devant les Pyramides. Il a fallu marcher sous le soleil, dans le sable, où les gens sujets d'avoir la berlue voyaient des eaux desquelles on ne pouvait pas boire, et de l'ombre que ça faisait suer. Mais nous mangeons le mamelouk à l'ordinaire, et tout plie à la voix de Napoléon qui s'empare de la haute et basse Egypte, l'Arabie, enfin jusqu'aux capitales des royaumes qui n'étaient plus, et où il y
avait des milliers de statues, les cinq cent diables de la nature, puis, chose particulière, une infinité de lézards, un tonnerre de pays où chacun pouvait prendre ses arpents de terre, pour peu que ça lui fût agréable. Pendant qu'il s'occupe de ses affaires dans l'intérieur, où il avait idée de faire des choses superbes, les Anglais lui brûlent sa flotte k la bataille d'Aboukir, car ils ne savaient quoi s'inventer pour nous contrarier. Mais Napoléon, qui avait l'estime de rOrient et de l'Occident, que le pape l'appelait son fils et le cousin de Mahomet son cher père, veut se venger de l'Angleterre et lui prendre les Indes pour se remplacer de sa flotte. Il allait nous conduire en Asie, par la mer Rouge, dans des pays où il n'y a que des diamants, de l'or, pour faire la paye aux soldats, et des palais pour étapes, lorsque le Mody s'arrange avec la peste et nous l'envoie pour interrompre nos victoires. Halte! Alors, tout le monde défile à c'te parade d'où l'on ne revient pas sur ses pieds — Le soldat mourant ne peut pas te prendre Saint-Jean-d'Acre, où l'on est entré trois fois avec un entêtement généreux et martial. Mais la peste était la plus forte ; il n'y avait pas à dire : Mon bel ami! Tout le monde se trouvaient très malade. Napoléon seul était frais comme une rose, et toute l'armée l'a vu buvant la peste sans que ça lui fît rien du tout.
Ah ça! mes amis, croyez-vous que c'était naturel ?
Les mamelouks, sachant que nous étions tous dans
les ambulances, veulent nous barrer le chemin ; mais, avec Napoléon, c'te farce-là ne pouvait pas prendre. Donc, il dit à ses damnés, à ceux qui avaient le cuir plus dur que les autres :
— Allez me nettoyer la route.
Junot, qu'était un sabreur du premier numéro, et son ami véritable, ne prend que mille hommes, et vous a décousu tout de même l'armée d'un pacha qui avait la prétention de se mettre en travers. Pour lors, nous revenons au Caire, notre quartier général... Autre histoire. Napoléon absent, la France s'était laissé détruire le tempérament par les gens de Paris, qui gardaient la solde des troupes, leur masse de linge, leurs habits, les laissaient crever de faim et voulaient qu'elles fissent la loi à l'univers, sans s'en inquiéter autrement. C'étaient des imbécilesqui s'amusaient à bavarder au lieu de mettre la main à la pâte. Et donc, nos armées étaient battues, les frontières de la France entamées : l'homme n'était plus là. Voyezvous, je dis Vhomme, parce qu'on l'a nommé comme ça, mais c'était une bêtise, puisqu'il avait une étoile et toutes ses particularités : c'étaient nous autres qui étions les hommes! Il apprend l'histoire de France après sa fameuse bataille d'Aboukir, où, sans perdre plus de trois cents hommes, et avec une seule division, il a vaincu la grande armée des Turcs, forte de vingt-cinq mille hommes, et il en a bousculé dans la mer plus d'une grande moitié, rrrah! Ce fut son dernier coup de tonnerre en Egypte. Il se dit, vovant tout perdu là-bas :
— Je suis le sauveur de la France, je le sais, faut que j'y aille.
Mais comprenez bien que l'armée n'a pas su son départ; sans quoi, on l'aurait gardé de force, pour le faire empereur d'Orient. Aussi nous voilà tous tristes quand nous sommes sans lui, parce qu'il était notre joie. Lui, laisse son commandement à Kléber, un grand matin qu'a descendu la garde, assassiné par un Egyptien qu'on a fait mourir en lui mettant une baïonnette dans le derrière, qui est la manière de guillotiner dans ce pays-là; mais ça fait tant souffrir, qu'un soldat a eu pitié de ce criminel, il lui a tendu sa gourde ; et aussi que l'Egyptien a eu bu de l'eau, il a tortillé de l'œil avec un plaisir infini1. Mais nous ne nous amusons pas à cette bagatelle. Napoléon met le pied sur une coquille de noix, un petit navire de rien du tout qui s'appelait La Fortune*, et, en un
1. Kléber fut assassiné au Caire, le 25 prairial an VIII (16 juin 1800), par un indigène nommé Souleyman-El-Haléby, lequel fut empalé. « Il paraît que ce fut atroce, dit un des membres de l'expédition d'Egypte. Son agonie dura plus de trois heures. Les soldats même en eurent pitié, l'un deux l'aida à mourir en lui donnant à boire malgré le chef des mamelouks. » — E. de Villiers du Terrage, Journal et souvenirs sur l'expédition d'Egypte [1798-4801); mis en ordre et publiés parle baron Marc de Villiers du Terrage; Paris, 1899, in-18, p. 250. — L'oraison funèbre de Kléber, prononcée par Fourier à ses funérailles, a été publiée dans le recueil : Pièces diverses et correspondance relatives aux opérations de V armée d'Orient en Egypte; imprimées en exécution de l'arrêté du Tribunal en date du 7 nivôse an IX de la République Française; Paris, messidor an IX, in-8, p. 450 et suiv.