‹ NapoléonChapitre 16 sur 39 · Fragment tiré de La Vendetta (Scènes de la vie privée · texte numérisé non relu

Fragment tiré de La Vendetta (Scènes de la vie privée

consulaire et sa femme, assise auprès de lui sur une pierre. Quoique l'inconnue parût ne s'occuper que de la petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l'amour, unissait ces deux êtres, et animait d'une même inquiétude leurs mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. L'étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d'une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il semblait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu'il venait d'un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait elle s'efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure -italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués; une noblesse native, une grâce vraie. Plus d'un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l'expression en était simple; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les

Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que Tinconnu se croyait l'objet de l'attention de quelque oisif, il le regardait d'un air si farouche, que le flâneur le plus intrépide hâtait le pas comme s'il eût marché sur un serpent. Après être demeuré longtemps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l'avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien :

— Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous.

Et il marcha d*un pas lent et assuré vers l'entrée du palais, où il fut naturellement arrêté par un soldat de la garde consulaire avec lequel il ne put longtemps discuter. En s'apercevant de l'obstination de Tinconnu, la sentinelle lui présenta sa baïonnette en manière d'ultimatum. Le hasard voulut que Ton vînt en ce moment relever le soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment à l'étranger l'endroit où se tenait le commandant du poste.

— Faites savoir à Bonaparte que Bartolomeo di Piombo voudrait lui parler, dit l'Italien au capitaine de service.

Cet officier eut beau représenter à Bartolomeo qu'on ne voyait pas le premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une audience, l'étranger voulut absolument que le militaire allât

Sous l'Empire, un caporal de la Garde était comme une curiosité.

(Vignette par A. Lorentz, pour une édition romantique de l'Histoire de l'Empereur racontée dans une grange par un vieux soldat.)

prévenir Bonaparte. L'officier objecta les lois de la consigne, et refusa formellement d'obtempérer à Tordre de ce singulier solliciteur. Bartolomeo fronça Je sourcil, jeta sur le commandant un regard terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus pouvait occasionner ; puis il garda le silence, se croisa fortement les bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le hasard. Au moment où Bartolomeo di Piombo s'asseyait sur une des bornes qui sont auprès de l'entrée des Tuileries, il arriva une voiture d'où descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l'intérieur'.

— Ah ! Loucian, il est bien heureux pour moi de te rencontrer! s'écria l'étranger.

Ces mots, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il s'élançait sous la voûte; il regarda son compatriote et le reconnut. Au premier mot que Bartolomeo lui dit à l'oreille, il emmena le Corse avec lui. Murât, Lannes, Rapp se trouvaient dans le cabinet du premier consul. En voyant entrer Lucien, suivi d'un homme aussi singulier que l'était Piombo, la conversation cessa. Lucien prit Napoléon par la main et le conduisit

1. Lucien Bonaparte fut appelé au ministère de l'Intérieur le 1 nivôse an VIII (25 décembre 1799), en remplacement de Laplace. Ce fut Cbaptal qui lui succéda. — Les ministères français {1789-4911); Paris. 1911, in-8, p. 27.

dans l'embrasure de la croisée. Après avoir échangé quelques paroles avec son frère, le premier consul fît un geste de main auquel obéirent Murât et Lannes en s'en allant. Rapp feignit de n'avoir rien vu, afin de pouvoir rester. Bonaparte l'ayant interpellé vivement, l'aide de camp sortit en rechignant. Le premier consul, qui entendit le bruit des pas de Rapp dans le salon voisin, sortit brusquement ' et le vit près du mur qui séparait le cabinet du salon.

— Tu ne veux donc pas me comprendre? dit le premier consul. J'ai besoin d'être seul avec mon compatriote.

— Un Corse, répondit l'aide de camp. Je me défie trop de ces gens-là pour ne pas

Le premier consul ne put s'empêcher de sourire et poussa légèrement son fidèle officier par les épaules.

— Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartolomeo ? dit le premier consul à Piombo.

— Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, répondit Bartolomeo d'un ton brusque.

— Quel malheur a pu te chasser du pays? Tu en étais le plus riche, le plus....

— J'ai tué tous les Porta, répliqua le Corse d'un son de voix profond en fronçant les sourcils.

Le premier consul fit deux pas en arrière comme un homme surpris.

— Vas-tu me trahir? s'écria Bartolomeo en jetant un regard sombre à Bonaparte. Sais-tu que nous sommes encore quatre Piombo en Corse?

Lucien prit le bras de son compatriote et le secoua.

— Viens-tu donc ici pour menacer le sauveur de la France? lui dit-il vivement.

Bonaparte fit un signe à Lucien qui se tut. Puis il regarda Piombo, et lui dit :

— Pourquoi donc as-tu tué les Porta?

— Nous avions fait amitié, répondit-il, les Barbanti nous avaient réconciliés. Le lendemain du jour où nous trinquâmes pour noyer nos querelles, je les quittai parce que j'avais affaire à Bastia. Ils restèrent chez moi et mirent le feu à ma vigne de Longone. Us ont tué mon fils Gregorio. Ma fille Ginevra et ma femme leur ont échappé; elles avaient communié le matin, la Vierge les a protégées. Quand je revins, je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans ses cendres. Tout à coup je heurtai Je corps de Gregorio, que je reconnus à la lueur de la lune. « Oh! les Porta ont fait le coup! » me dis-je. J'allai sur-le-champ dans les maquis, j'y rassemblai quelques hommes auxquels j'avais rendu service, entends-tu, Bonaparte? et nous marchâmes sur la vigne des Porta. Nous sommes arrivés à cinq heures du matin; à sept, ils étaient tous devant Dieu. Giacomo prétend qu'Elisa Vanni a sauvé un enfant, le petit Luigi; mais je l'avais attaché moi-même dans son lit avant de mettre le feu à la maison. J'ai quitté l'île avec ma femme et ma fille, sans avoir pu vérifier s'il était vrai que Luigi Porta vécût encore.

Bonaparte regardait Bartolomeo avec curiosité, mais sans étonnement.

— Combien étaient-ils? demanda Lucien.

— Sept, répondit Piombo. Ils ont été vos persécuteurs dans les temps, leur dit-il.

Ces mots ne réveillèrent aucune expression de haine chez les deux frères.

— Ah! vous n'êtes plus Corses ! s'écria Bartolomeo avec une sorte de désespoir. Adieu. Autrefois je vous ai protégés, ajouta-t-il d'un ton de reproche. Sans moi, ta mère ne serait pas arrivée à Marseille, dit-il en s'adressant à Bonaparte, qui restait pensif, le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.

— En conscience, Piombo, répondit Napoléon, je ne puis pas te prendre sous mon aile. Je suis devenu le chef d'une grande nation, je commande la République, et dois faire exécuter les lois.

— Ah! ah! dit Bartolomeo.

— Mais je puis fermer les yeux, reprit Bonaparte. Le préjugé de la vendetta empêchera longtemps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix.

Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe à Piombo de ne rien dire. Le Corse agitait déjà la tête de droite et de gauche d'un air improbateur.

— Demeure ici, reprit le consul en s'adressant à Bartolomeo, nous n'en saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés afin de le donner d'abord les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons à toi. Mais plus de vendetta! Il n'y a pas de maquis ici. Si tu y joues du poignard, il n'y

aurait pas de grâce à espérer. Ici, la loi protège tous les citoyens, et l'on ne se fait pas justice soi-même.

— Il s'est fait chef d'un singulier pays, répondit Bartolomeo et prenant la main de Lucien et la serrant. Mais vous me reconnaissez dans le malheur, ce sera maintenant entre nous à Ja vie, à la mort, et vous pouvez disposer de tous les Piombo.

À ces mots, le front du Corse se dérida, et il regarda autour de lui avec satisfaction.

— Vous n'êtes pas mal ici, dit-il en souriant, comme s'il voulait y loger. Et tu es habillé tout en rouge, comme un cardinal1.

— Il ne tiendra qu'à toi de parvenir et d'avoir un palais à Paris, dit Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m'arrivera plus d'une fois de regarder autour de moi pour chercher un ami dévoué auquel je puisse me confier.

1. C'était la couleur du costume des Consuls. Un Anglais qui, à celte époque, fut reçu par Bonaparte, écrit : « Il était vêtu de la robe consulaire, qui est d'un velours cramoisi richement brodé, avec culotte blanche et lias de soie. » Cf. Revue fies Curiosités révolutionnaires, février 1912, p. 121. — Dans ses Mémoires, Mme de Rémusat écrit, à propos de ce costume : « Bonaparte. <pi<' cette parure gênait, cherchait à y échapper Le plus possible.... Avec cet habit censé el doré, il gardait une cravate noire, un jabot de dentelle à la chemise, et point de manchettes, quelquefois une veste blanche brodée en argent, le plus souvent sa veste d'uniforme, l'épée d'uniforme aussi, ainsi que des culottes, des bas de soie et fies bottes. Cette toilette et sa petite laide lui donnaient ainsi la tournure la plus étrange, dont personne, cependant, ne se fut avisé de se moquer. » — Mémoires de Madame de Rémusat...^ tome I, pp. 181, 182.

Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo qui tendit la main au premier consul en lui disant :

— Il y a encore du Corse en toi!

Bonaparte sourit. Il regarda silencieusement cet homme, qui lui apportait en quelque sorte l'air de sa patrie, de cette île où, naguère, il avait été sauvé si miraculeusement de la haine du. parti anglais, et qu'il ne devait plus revoir. Il fit signe à son frère, qui emmena Bartolomeo di Piombo. Lucien s'enquit avec intérêt de la situation financière de l'ancien protecteur de leur famille. Piombo amena le ministre de l'intérieur auprès d'une fenêtre, et lui montra sa femme et Ginevra, assises toutes deux sur un tas de pierres.

— Nous sommes venus de Fontainebleau ici à pied, et nous n'avons pas une obole, lui dit-il.

Lucien donna sa bourse à son compatriote et lui recommanda de venir le trouver le lendemain afin d'aviser aux moyens d'assurer le sort dé sa famille. La valeur de tous les biens que Piombo possédait en Corse ne pouvait guère le faire vivre honorablement à Paris.

Piombo fut créé, par la suite, baron par Napoléon et lui demeura fidèlement attaché. Sa fille Ginevra épousa, contre sa volonté, le dernier des Porta échappé à sa vendetta. Ni la mort de son gendre, ni la mort de sa fille ne purent affaiblir la haine du vieux Corse, qui, solitaire et tragique, fut le dernier survivant de cette double famille si terriblement frappée.

ne Ténébreuse Affaire contient une des plus belles pages politiques de Balzac. Il y évoque un coin de la chronique secrète du Consulat avec un rare bonheur. Par un de ses héros favoris, Henri de Marsay, il fait certain soir, dans le salon de la princesse de Cadignan, conter le complot de Talleyrand et Fouché pour abattre Bonaparte à sa première défaite. Cette défaite escomptée fut Marengo. Talleyrand et Fouché n'abandonnèrent pas la partie, et, par l'exécution du duc d'Enghien, à laquelle ils poussèrent le premier consul, le lièrent irrévocablement à la cause jacobine. Voici le récit de Marsay :

Par une nuit de juin 1800, vers trois heures du matin, au moment où le jour faisait pâlir les bougies, deux hommes, las de jouer à la bouillotte, ou qui n'y jouaient que pour occuper les autres, quittèrent le salon de l'hôtel des Relations Extérieures, alors situé rué du Bac, et allèrent dans un boudoir.

1. Fragment tiré d'Une ténébreuse affaire (Scènes de la vie politique).

Ces deux hommes, dont un est mort et dont l'autre a un pied dans la tombe, sont, chacun dans son genre, aussi extraordinaires l'un que l'autre. Tous deux ont été prêtres et tous deux ont abjuré; tous deux se sont mariés. L'un avait été simple oratorien, l'autre avait porté la mitre épiscopale. Le premier s'appelait Fouché, je ne vous dis pas le nom du second1; mais tous deux étaient alors de simples citoyens français, très peu simples. Quand on les vit allant dans le boudoir, les personnes qui se trouvaient encore là manifestèrent un peu de curiosité. Un troisième personnage les suivit. Quant à celui-là, qui se croyait beaucoup plus fort que les deux premiers, il avait nom Sieyès, et vous savez tous qu'il appartenait également à l'Eglise avant la Révolution. Celui qui marchait difficilement se trouvait alors ministre des relations extérieures, Fouché était ministre de la police générale. Sieyès avait abdiqué le consulat. Un petit homme, froid et sévère, quitta sa place et rejoignit ces trois hommes en disant à haute voix, devant quelqu'un de qui je tiens le mot : « Je crains le brelan des prêtres. » Il était ministre de la guerre. Le mot de Carnot n'inquiéta point les deux consuls qui jouaient dans le salon. Cambacérès et Lebrun étaient alors à la merci de leurs ministres, infiniment plus forts qu'eux. Presque tous ces hommes d'État sont morts, on ne leur doit plus rien : ils appartiennent à l'histoire, et l'histoire de cette nuit a été terrible; je

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