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C'était Talleyrand, ci-devant évêque d'Autun

vous la dis, parce que moi seul la sais, parce que Louis XVIII ne Ta pas dite à la pauvre Mme de Cinq-Cygne, et qu'il est indiffèrent au gouvernement actuel qu'elle le sache. Tous quatre, ils s'assirent. L<boiteux dut fermer la porte avant qu'on prononçât un mot. il poussa même, dit-on, un verrou. Il n'y a que les gens bien élevés qui aient de ces petites attentions. Les trois prêtres avaient les figures blêmes et impassibles que vous leur avez connues. Carnot seul offrait un visage coloré. Aussi le militaire parla-t-il le premier.

— De quoi s'agit-il?

— De la France, dut dire le prince, que j'admire comme un des hommes les plus extraordinaires de notre temps.

— De la République, a certainement dit Fouché.

— Du pouvoir, a dit probablement Sieyès.

Tous les assistants se regardèrent. De Marsay avait, de la voix, du regard et du geste, admirablement peint les trois hommes.

— Les trois prêtres s'entendirent à merveille. reprit-il. Carnot regarda sans doute ses collègues et Pex-consul d'un air assez digne. Je crois qu'il a dû se trouver abasourdi en dedans.

— Croyez-vous au succès? lui demanda Sic

— On peut tout attendre de Bonaparte, répondit le ministre d guerre; il a passé les Alpes heureusement.

— En ce moment, dit le diplomate avec une lenteur calculée, il joue son tout.

— Enfin, tranchons le mot, dit Fouché : que feronsnous si le premier consul est vaincu? Est-il possible de refaire une armée? Reslerons-nous ses humbles serviteurs ?

— Il n'y a plus de République en ce moment, fit observer Sieyès; il est consul pour dix ans.

— Il a plus de pouvoir que n'en avait Cromwell, ajouta l'évèque, et n'a pas voté la mort du roi.

— Nous avons un maître, dit Fouché ; le conserverons-nous s'il perd la bataille, ou reviendrons-nous à la république pure?

— La France, répliqua sentencieusement Carnot, ne pourra résister qu'en revenant à l'énergie conventionnelle.

— Je suis de l'avis de Carnot, dit Sieyès. Si Bonaparte revient défait, il faut l'achever : il nous en a trop dit depuis sept mois.

— Il a l'armée ! reprit Carnot d'un air pensif.

— Nous aurons le peuple! s'écria Fouché.

— Vous êtes prompt, répliqua le grand seigneur de cette voix de basse-taille qu'il a conservée et qui fit rentrer l'oratorien en lui-même.

— Soyez franc, dit un ancien conventionnel en montrant sa tête : si Bonaparte est vainqueur, nous l'adorerons; vaincu, nous l'enterrerons.

— Vous étiez là, Malin, dit le maître de la maison sans s'émouvoir; vous serez des nôtres.

Et il lui fit signe de s'asseoir. Ce fut à cette circonstance que ce personnage, conventionnel assez obscur, dut d'être ce que nous venons de voir qu'il

est encore en ce moment1. Malin fut discret, et les deux ministres lui furent fidèles; mais il fut aussi le pivot de la machine et l'àme de la machination.

— Cet homme n'a point, été vaincu! s'écria Carnot avec un accent de conviction, et il vient de surpasser Annibal.

— En cas de malheur, voici le Directoire, reprit très finement Sieyès, en faisant remarquer à chacun qu'ils étaient cinq.

— Et, dit le ministre des affaires étrangères, nous sommes tous intéressés au maintien de la Révolution française, nous avons tous trois jeté le froc aux orties; le général a voté Ja mort du roi. Quant à vous, dit-il à Malin, vous avez des biens d'émigré.

— Nous avons tous les mêmes intérêts, dit péremptoirement Sieyès, et nos intérêts sont d'accord avec celui de la patrie.

— Chose rare! dit le diplomate en souriant.

— Il faut agir, ajouta Fouché. La bataille se livre, et Mêlas a des forces supérieures. Gènes est rendue, et Masséna a commis la faute de s'embarquer

1. Malin, le personnage principal d'Une ténébreuse affaire, est né, dit Balzac, en 1763, sans cloute à Arcis-sur-Aube. C'était le fils d'un maçon. Il fut clerc de procureur, avocat à Troyes, conventionnel de l'Aube, membre du Tribunat, conseiller d'Etat, comte (de l'Empire; de Gondreville, sénateur et pair de France sous la monarchie de Juillet. Il mourut en 1845. C'est le type parfait du politicien servant tous les régimes. Outre Une ténébreuse affaire, il figure dans Un début dans la vie, La Paix du ménage. Le député d'Arcis, La famille Beauvisage. — Cf. Anatole Cerfberr et Jules Christophe. Répertoire de la Comédie Humaine...; p. 220-221.

pour Antibes : il n'est donc pas certain qu'il puisse rejoindre Bonaparte, qui restera réduit à ses seules ressources.

— Qui vous a dit cette nouvelle? demanda Carnot.

— Elle est sûre, répondit Fouché. Vous aurez le courrier à l'heure de la Bourse. Or, ce n'est pas quand la nouvelle du désastre viendra, dit toujours Fouché, que nous pourrons organiser les clubs, réveiller le patriotisme et changer la constitution. Notre 18 brumaire doit être prêt.

— Laissons-le faire au ministre de la police, dit le diplomate, et dé(ions-nous de Lucien (Lucien Bonaparte était alors ministre de l'Intérieur).

— Je l'arrêterai bien, dit Fouché.

— Messieurs, s'écria Sieyès, notre Directoire ne sera plus soumis à des mutations anarchiques. Nous organiserons un pouvoir oligarchique, un Sénat à vie, une Chambre élective qui sera dans nos mains ;... car sachons profiter des fautes du passé.

— Avec ce système, j'aurai la paix, dit l'évêque.

— Trouvez-moi un homme sur pour correspondre avec Moreau, car l'armée d'Allemagne deviendra notre seule ressource! s'écria Carnot, qui était resté plongé dans une profonde méditation.

— Messieurs!... s'écria Sieyès d'un ton grave et solennel.

Ce mot messieurs! fut parfaitement compris : tous les regards exprimèrent une même foi, la même promesse, celle d'un silence absolu, d'une solidarité complète au cas où Bonaparte reviendrait triomphant.

— Nous savons tous ce que nous avons à faire, ajouta Fouché.

Sieyès avait tout doucement dégagé le verrou, son oreille de prêtre l'avait Lien servi. Lucien entra.

— Bonne nouvelle. Messieurs ! un courrier apporte à Mme Bonaparte un mot du premier consul : il a débuté par une victoire à Monlebello.

Les trois ministres se regardèrent.

— Est-ce une bataille générale? demanda Carnot.

— Non, un combat où Lannes s'est couvert de gloire. L'affaire a été sanglante. Attaqué avec dix mille hommes contre dix-huit mille, il à élé sauvé par une division envoyée à son secours. Ott est en fuite. Enlin la ligne d'opérations de Mêlas est coupée.

— De quand le combat? demanda Carnot.

— Le 8, répondit Lucien.

— Nous sommes le 13, reprit le savant ministre : eh bien ! selon toute apparence, les destinées de la France se jouent au moment où nous causons (En effet, la bataille de Marengo commenta le 14 juin, à l'aube).

— Quatre jours d'attente mortelle ! dit Lucien.

— Mortelle ? reprit le ministre des relations extérieures froidement et d'un air interrogatif.

— Quatre jours, ditFouché.

Un témoin oculaire m'a certifié que les deux consuls n'apprirent ces détails qu'au moment où les six personnages entrèrent au salon. Il étail alors quatre heures du matin. Fouché partit le premier. Voici ce que fit, avec une infernale et sourde activité, ce

génie ténébreux, profond, extraordinaire, peu connu, mais qui avait bien certainement un génie égal à celui de Philippe II, à celui de Tibère et de Borgia. Sa conduite, lors de l'affaire de Waicheren, a été celle d'un militaire consommé, d'un grand politique, d'un administrateur prévoyant. C'est le seul ministre que Napoléon ait eu. Vous savez qu'alors il a épouvanté Napoléon. Fouclié, Masséna et le prince sont les trois plus grands hommes, les plus fortes têtes, comme diplomatie, guerre et gouvernement, que je connaisse ; si Napoléon les avait franchement associés à son œuvre, il n'y aurait plus d'Europe, mais un vaste empire français. Fouché ne s'est détaché de Napoléon qu'en voyant Sieyès et le prince de Talleyrand mis de côté. Dans l'espace de trois jours, Fouché, tout en cachant la main qui remuait les cendres de ce foyer, organisa cette angoisse générale qui pesa sur toute la France et ranima l'énergie républicaine de 1793. Comme il faut éclaircirce coin obscur de notre histoire, je vous dirai que cette agitation, partie de lui, qui tenait tous les fils de l'ancienne Montagne, produisit les complots républicains par lesquels la vie du premier consul fut menacée après sa victoire de Marengo. Ce fut la conscience1 ^«^ e. qu'il avait du mal dont il était l'auteur qui lui donna M , */^v la force de signaler à Bonaparte, malgré l'opinion contraire de celui-ci, les républicains comme plus mêlés que les royalistes à ces entreprises. Fouché connaissait admirablement les hommes; il compta sur Sieyès à cause de son ambition trompée, sur

M. de Talleyrand parce qu'il était un grand seigneur, sur Carnot à cause de sa profonde honnêteté; mais il redoutait notre homme de ce soir, et voici comment il l'entortilla. 11 nétait que Malin dans ce temps-là, Malin, le correspondant de Louis XVIII. Il fut forcé, par le ministre de la police, de rédiger les proclamations du gouvernement révolutionnaire, ses actes, ses arrêts, la mise hors la loi des factieux du 18 brumaire; et, Lien plus, ce fut ce complice malgré lui qui les fit imprimer au nombre d'exemplaires nécessaires et qui' les tint prêts en ballots dans sa maison. L'imprimeur fut arrêté comme conspirateur, car on lit choix d'un imprimeur révolutionnaire, et la police ne le relâcha que deux mois après. Cet homme est mort en 1816, croyant à une conspiration montagnarde. Une des scènes les plus curieuses jouées par la police de Fouché est, sans contredit, celle que causa le premier courrier reçu par le plus célèbre banquier de cette époque, et qui annonça la perte de la bataille de Marengo. La fortune, si vous vous le rappelez, ne se déclara pour Napoléon que sur les sept heures du soir. A midi, l'agent envoyé sur le théâtre de la guerre par le roi de la finance d'alors regarda l'armée française comme anéantie et s'empressa de dépêcher un courrier. Le ministre de la police envoya chercher les afficheurs, les crieurs ; et l'un de ses affidés arrivait avec un camion chargé des imprimés, quand le courrier du soir, qui avait fait une excessive diligence, répandit la nouvelle du triomphe qui rendit la France véritablement folle. Il y eut des

pertes considérables à la Bourse. Mais le rassemblement des afficheurs et des crieurs qui devaient proclamer la mise hors la loi, la mort politique de Bonaparte, fut tenu en échec et attendit que l'on eût imprimé la proclamation et le placard où la victoire du premier consul était exaltée. Malin, sur qui toute la-responsabilité du complot pouvait tomber, fut si effrayé, qu'il mit les ballots dans des charrettes et les mena nuitamment à Gondreville, où sans doute il enterra ces sinistres papiers dans les caves du château qu'il avait acheté sous le nom d'un homme..., il Ta fait nommer président d'une cour impériale..., il avait nom... Marion ! Puis il revint à Paris assez à temps pour complimenter le premier consul. Napoléon accourut, vous le savez, avec une effrayante célérité d'Italie en France, après la bataille de Marengo ; mais il est certain, pour ceux qui connaissent à fond l'histoire secrète de ce temps, que sa promptitude eut pour cause un message de Lucien. Le ministre de l'Intérieur avait entrevu l'attitude du parti montagnard, et sans savoir d'où soufflait le vent, il craignait forage. Incapable de soupçonner les trois ministres, il attribuait ce mouvement aux haines excitées par son frère au 18 brumaire et à la ferme croyance où fut alors le reste des hommes de 1793 d'un échec irréparable en Italie. Les mots « Mort au tyran! » criés à Saint-Cloud, retentissaient toujours aux oreilles de Lucien. La bataille de Marengo retint Napoléon sur les champs de la Lombardie jusqu'au 25 juin, il arriva le

2 juillet en France1. Or, imaginez les figures des cinq conspirateurs, félicitant aux Tuileries le premier consul sur sa victoire. Fouehé, dans le salon même, dit au tribun, car ce Malin que vous venez de voir a été un peu tribun, d'attendre encore, et que tout n'était pas fini. En effet, Bonaparte ne semblait pas à M. de Talleyrand et à Fouehé aussi marié qu'ils Fêtaient eux-mêmes à la Révolution, et ils l'y bouclèrent, pour leur propre sûreté, par l'affaire du duc d'Enghien. L'exécution du prince tient, par des ramifications saisissables, à ce qui s'était tramé dans Fliùtel des relations extérieures pendant la campagne de Marengo. Certes, aujourd'hui, pour qui a connu des personnes bien informées, il est clair que Bonaparte fut joué comme un enfant par M. de Talleyrand et Fouehé, qui voulurent le brouiller irrévocablement avec la maison de Bourbon, dont les ambassadeurs faisaient alors des tentatives auprès du premier consul.

— Talleyrand, faisant son whist chez Mme de Luvnes, dit alors un des personnages qui écoutaient, à trois heures du matin tire sa montre, interrompt le jeu et demande tout à coup, sans aucune transition, à ses trois partenaires, si le prince de Condé avait d'autre enfant que M. le duc d'Enghien. Une demande si saugrenue, dans la bouche de M. de

1. Cette date est exacte. Le premier consul arriva à Paris le 13 messidor an VIII (2 juillet 1800), à deux heures du matin. — Albert Schuermans. Itinéraire général de Napoléon lT...; p. 106.

Talleyrand, causa la plus grande surprise. « Pourquoi nous demandez-vous ce que vous savez si bien? lui dit-ou. — C'est pour vous apprendre que la maison de Condé finit en ce moment. » Or, M. de Talleyrand était à l'hôtel de Luynes depuis le commencement de la soirée, et savait sans doute que Bonaparte était dans l'impossibilité de faire grâce.

ÏTIouché qui, dans Un Ménage de garçon, conseille à Louis XVIII de se coucher dans les draps de Napoléon au lieu de donner une charte, Fouché, prêtre échappé par quel miracle d'habile souplesse aux orages décimants de la Convention nationale, devait particulièrement tenter la curiosité de Balzac. Avec complaisance le romancier se pencha toujours sur ces vivantes égnimes profilées sur les sombres horizons de l'histoire, et, de l'attention portée au duc d'Otrante, a surgi ce portrait à l'eau-forte, un des plus vigoureux de la Comédie Humaine.

Bonaparte, en devenant premier consul, trouva Fouché dirigeant la police générale. La Révolution avait fait franchement et avec raison un ministère spécial de la police. Mais, à son retour de Marengo, Bonaparte créa la préfecture de police, y plaça Dubois, et appela Fouché au Conseil d'Etat en lui donnant pour successeur au ministère de la police

1. Fragment tiré d'Une ténébreuse affaire (Scènes de la vie politique).

le conventionnel Cochon, devenu depuis comte de Lapparent. Fouché, qui regardait le ministère de la police comme le plus important dans un gouvernement à grandes vues, à politique arrêtée, vit une disgrâce, ou tout au moins une méfiance, dans ce changement. Après avoir reconnu, dans les affaires de la machine infernale et de la conspiration dont il s'agit ici, l'excessive supériorité de ce grand homme d'Etat, Napoléon lui rendit le ministère de la police. Puis, plus tard, effrayé des talents que Fouché déploya pendant son absence, lors de l'affaire de Walcheren, l'Empereur donna ce ministère au duc de Rovigo, et envoya le duc d'Otrante gouverner les provinces lllyriennes, un véritable exil1.

Ce singulier génie qui frappa Napoléon d'une sorte de terreur ne se déclara pas tout à coup chez Fouché. Cet obscur conventionnel, l'un des hommes les plus extraordinaires et les plus mal jugés de ce temps, se forma dans les tempêtes. Il s'éleva, sous le Directoire, à la hauteur d'où les hommes profonds savent voir l'avenir en jugeant le passé, puis tout à coup, comme certains acteurs médiocres qui deviennent excellents éclairés par une lueur soudaine, il donna

1. Sur l'affaire de Walcheren, descente des Anglais à Flessingue, qui « eut été pour l'Angleterre un triomphe et pour la France un désastre » si elle eut réussi, on trouvera de curieux documents dans l'ouvrage du comte de Martel Les historiens fantaisistes; M. Thiers; Histoire du Consulat et de V Empire; Le Traité d'Amiens; L'affaire de la rade de Vile d'Aix; \Walkeren [sic : Walcheren], d'après des documents inédits; Paris, 1883, in-18, p. 137 et suiv.

des preuves de dextérité pendant la rapide révolution du 18 brumaire. Cet homme au pâle visage, élevé dansles dissimulations monastiques, qui possédait les secrets des montagnards, auxquels il appartint, et ceux des royalistes, auxquels il finit par appartenir, avait lentement et silencieusement étudié les hommes, les choses, les intérêts de la scène politique; il pénétra les secrets de Bonaparte, lui donna d'utile conseils et des renseignements précieux. Satisfait d'avoir démontré son savoir-faire et son utilité, Fouché s'était bien gardé de se dévoiler tout entier, il voulait rester à la tète des affaires; mais les incertitudes de Napoléon à son égard lui rendirent sa liberté politique. L'ingratitude ou plutôt la méfiance de l'Empereur après l'affaire de Walcheren explique cet homme, qui, malheureusement pour lui, n'était pas un grand seigneur et dont la conduite fut calquée sur celle du prince de Talleyrand. En ce moment, ni ses anciens ni ses nouveaux collègues ne soupçonnaient l'ampleur de son génie, purement ministériel, essentiellement gouvernemental, juste dans toutes ses prévisions, et d'une incroyable sagacité. Certes, aujourd'hui, pour tout historien impartial, l'amour-propre excessif de Napoléon est une des mille raisons de sa chute qui, d'ailleurs, a cruellement expié ses torts. Il se rencontrait chez ce déliant souverain une jalousie de son jeune pouvoir qui influa sur ses actes autant que sa haine secrète contre les hommes habiles, legs précieux de la Révolution, avec lesquels il aurait pu se composer

un cabinet dépositaire de ses pensées. Talleyrand et Fouché ne furent pas les seuls qui lui donnèrent de l'ombrage. Or, le malheur des usurpateurs est d'avoir pour ennemis et ceux qui leur ont donné la couronne et ceux auxquels ils l'ont ôtée. Napoléon ne convainquit jamais entièrement de sa souveraineté ceux qu'il avait eus pour supérieurs et pour égaux, ni ceux qui tenaient pour le droit : personne ne se croyait donc obligé par le serment envers lui.

Paul-Marie et Marie-Paul de Simeuse, frères jumeaux, participèrent sous le Consulat aux complots de Cadoudal contre Bonaparte. Quand la conjuration fut découverte, ils se cachèrent dans la forêt proche du château habité parleur cousine, Mlle de Cinq-Cygne et son tuteur M. d'Hauteserre. Leur qualité d'émigrés et d'officiers à l'armée de Condé les mettaient sous la coupe des terribles lois de la Terreur. La conjuration de Cadoudal découverte et châtiée, Bonaparte proclamé Empereur, ils comprirent l'inutilité de la prolongation de la lutte. Leur cousine, Mile de Cinq-Cygne, les encouragea à la soumission. Cette affaire fut portée devant l'Empereur, en son cabinet, où elle donna lieu à cette scène.

Quand le sénatus-consulle qui appelait à J'Empire la famille Bonaparte et nommait Napoléon empereur fut soumis à l'acceptation du peuple français, M. d'Hautfserre sigrna sur le registre que vint, lui pré-

1. Fragment tiré d'Une ténébreuse a/faire {Scènes de la vie politique).

senter Goulard1. Enfin, on apprit que le pape viendrait sacrer Napoléon. Mlle de Cinq-Cygne ne s'opposa plus dès lors à ce qu'une demande fût adressée par les deux jeunes d'Hauteserre et par ses cousins pour être rayés de la liste des émigrés et reprendre leurs droits de citoyens. Le bonhomme courut aussitôt à Paris et y alla voir le ci-devant marquis de Chargebœuf, qui connaissait M. de Talleyrand. Ce ministre, alors en faveur, fit parvenir la pétition à Joséphine, et Joséphine la remit à son mari, qu'on nommait empereur, majesté, sire, avant de connaître le résultat du scrutin populaire. M. de Chargebœuf, M. d'Hauteserre et l'abbé Goujet, qui vint aussi à Paris, obtinrent une audience de Talleyrand, et ce ministre leur promit son appui. Déjà Napoléon avait fait grâce aux principaux acteurs de la grande conspiration royaliste dirigée contre lui; mais, quoique les quatre gentilshommes ne fussent que soupçonnés, au sortir d'une séance du Conseil d'Etat, l'Empereur appela dans son cabinet le sénateur Malin, Fouehé, Talleyrand, Cambacérès, Lebrun, et Dubois, le préfet de police.

— Messieurs, dit le futur Empereur, qui conservait encore son costume de premier consul, nous avons reçu des sieurs de Simeuse et d'Hauteserre, officiers de l'armée du prince de Condé, une demande d'être autorisés à rentrer on France.

— Ils y sont, dit Fouehé.

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