‹ NapoléonChapitre 20 sur 39 · AUX BIVOUACS D IÉNA · texte numérisé non relu

AUX BIVOUACS D IÉNA

qu'il fît, Roustan, son fameux mameluk, s'empressa de venir tenir le cheval1. Laurence était stupide d'étonnement : elle ne croyait pas à tant de simplicité.

— Je passerai la nuit sur le plateau , dit l'Empereur. En ce moment, le grand maréchal Duroc, que le

gendarme avait enfin trouvé, vint au marquis de Chargehœuf et lui demanda la raison de son arrivée; le marquis lui répondit qu'une lettre écrite par le ministre des relations extérieures lui disait combien il était urgent qu'ils obtinssent, Mlle de Cinq-Cygne et lui, une audience de l'Empereur.

— Sa Majesté va dîner sans doute à son bivac, dit Duroc en prenant la lettre, et, quand j'aurai vu ce dont il s'agit, je vous ferai savoir si cela se peut. — Brigadier, dit-il au gendarme, accompagnez cette voiture et menez-la près de la cabane, en arrière.

M. de Chargebœuf suivit le gendarme, et arrêta sa voiture derrière une misérable chaumière bâtie de bois et de terre, entourée de quelques arbres fruitiers, et gardée par des piquets d'infanterie et de cavalerie.

On peut dire que la majesté de la guerre éclatait là dans toute sa splendeur. De ce sommet, les lignes

1. Roustam, et non Roustan, était né en Géorgie en 1782. Vendu par des marchands d'esclaves, il fut donné par le bey du Caire à Ronaparte, lors de l'expédition d'Egypte. Il demeura attaché à Napoléon jusqu'en 1814. J'ai raconté les curieuses aventures de sa vie dans mon volume : Roustam, mameluck de Napoléon, d'après des mémoires et des documents inédits; Paris, s. d. [19111, in-S.

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des deux armées se voyaient éclairées par la lune. Après une heure d'attente, remplie par le mouvement perpétuel d'aides de camp partant et revenant, Duroe, qui vint chercher Mlle de Cinq-Cygne et le marquis de Ghargebceuf, les lit entrer dans la chaumière, dont le plancher était de terre battue, comme celui de nos aires de grange. Devant une table desservie et devant un feu de bois vert qui fumait, Napoléon était assis sur une chaise grossière. Ses bottes, pleines de boue, attestaient ses courses à travers champs. Il avait ôté sa fameuse redingote, et alors son célèbre uniforme vert, traversé par son grand cordon rouge, rehaussé par le dessous blanc de sa culotte de casimir et de son gilet, faisait admirablement bien valoir sa pâle et terrihle figure césarienne. Il avait la main sur une carte dépliée, placée sur ses genoux. Berthier se tenait debout, dans son brillant costume de vice-connétahle de l'Empire. Constant, le valet de chambre, présentait à l'Empereur son café sur un plateau1.

— Que voulez-vous? dit-il avec une feinte brusquerie, en traversant par le rayon de son regard la tète de Laurence. Vous ne craignez donc plus de me parler avant la bataille? De quoi s'agit-il ?

— Sire, dit-elle en le regardant d'un œil non' moins fixe, je suis mademoiselle de Cinq-Cygne.

1. Constant Wairy, valet de chambre de TEmpereur, était né en Belgique, à Peruwelz, le 2 décembre 1778. Il mourut à Breteuil le 27 juin 1845.

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— Eh bien ? répondit-il d'une voix en colère en se croyant bravé par ce regard.

— Ne comprenez- vous donc pas? Je suis la comtesse de Cinq-Cygne, et je vous demande grâce, ditelle en tombant à genoux et lui tendant le placet rédigé par Talleyrand, apostille par l'impératrice, par Cambacérès et par Malin.

L'Empereur releva gracieusement la suppliante en lui jetant un regard fin et lui dit :

— Serez-vous sage enfin? Comprenez- vous ce que doit être l'Empire français? —

— Ah ! je ne comprends en ce moment que l'Empereur, dit-elle, vaincue par la bonhomie avec laquelle l'homme du destin avait dit ces paroles qui faisaient pressentir la grâce.

— Sont-ils innocents? demanda l'Empereur.

— Tous ! dit-elle avec enthousiame.

— Tous? Non, le garde-chasse est un homme dangereux qui tuerait mon sénateur sans prendre votre avis...

— Oh! sire, dit-elle, si vous aviez un ami qui se fût dévoué pour vous, l'abandonneriez-vous? ne vous...?

— Vous êtes une femme, interrompit-il avec une teinte de raillerie.

— Et vous un homme de fer! répliqua-t-elle avec une dureté passionnée qui lui plut.

— Cet liomme a été condamné par In justice du pays, reprit-il.

— Mais il est innocent.

— Enfant!... dit-il.

Il prit Mlle de Cinq-Cygne par la main et l'emmena sur le plateau.

— Voici, dit-il avec son éloquence à lui. qui changeait les lâches en braves, voici trois cent mille hommes, ils sont innocents, eux aussi! Eh bien, demain, trente mille hommes seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Àccuserai-je Dieu? Non. Je me tairai. Sachez, Mademoiselle, qu'on doit mourir pour les lois de son pays, comme on meurt ici pour sa gloire, ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane. — Allez, retournez en France, dit-il en regardant le marquis, mes ordres vous y suivront.

Laurence crut à une commutation de peine pour Michu, et dans l'effusion de sa reconnaissance, elle plia le genou et baisa la main de l'Empereur.

— Vous êtes M. de Chargebœuf? dit alors Napoléon en avisant le marquis.

— Oui, sire.

— Vous avez des enfants?

— Beaucoup d'enfants.

— Pourquoi ne me donneriez-vous pas un de vos petits-fils? il serait un de mes pages...

— Ah ! voilà le sous-lieutenant qui perce, pensa Laurence, il veut être payé de sa grâce.

L'Empereur a Fontainebleau (181'i .

fD après le tableau de Paul Delaroche.)

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Le marquis s'inclina sans répondre. Heureusement, le général Rapp se précipita dans la cabane.

— Sire, la cavalerie de la garde et celle du grandduc de Berg ne pourront pas rejoindre demain avant midi.

— N'importe, dit Napoléon en se tournant vers Berthier, il est des heures de grâce pour nous aussi, sachons en profiter.

Sur un signe de main, le marquis et Laurence se retirèrent et montèrent en voiture; le brigadier les mit dans leur route et les conduisit jusqu'à un village où ils passèrent la nuit. Le lendemain, tous deux, ils s'éloignèrent du champ de bataille au bruit de huit cents pièces de canon qui grondèrent pendant dix heures, et, en route, ils apprirent l'étonnante victoire d'Iéna.

Michu ne fut pas gracié par l'Empereur et subit la peine de mort. MM. de Simeuse eurent remise de leur peine et furent nommés tous deux, dans le même l'égiment de cavalerie, sous-lieutenants. Le 30 novembre 1808, les jumeaux étaient tués sur le champ de bataille de Sommo-Sierra.

in

LE CHARNIER DEYLAU

Pendant plusieurs jours, en 1818, l'étude de l'avoué Derville reçut la visite d'un minable client dont les clercs s'amusèrent à faire le plastron de leurs quolibets. Pour se débarrasser de cet importun en haillons et bottes éculées, ils le prièrent de venir trouver l'avoué à minuit. Le pauvre homme, tout d'abord un peu interloqué, s'en alla, promettant de revenir le soir, ce qui amusa fort les clercs. Il tint parole, et. à une heure du matin, il trouva Me Derville veillant sur des travaux urgents. L'avoué consentit à l'écouter, et le misérable client lui fit l'extraordinaire récit de ses malheurs. C'était le colonel Chabert, ce Ghabert que tout le monde avait cru tué à Eylau. Il eut quelque peine à convaincre tout d'abord Me Derville de la réalité de son aventure, mais il la conta avec une telle précision, un tel accent de foi, qu'il trouva en lui un défenseur de sa malheureuse et étonnante cause.

Le vieux soldat était sec et maigre. Son front, volontairement caché sous les cheveux de sa perruque

1 . Fragment tiré du Colonel Ghabert (Scènes de la vie privée).

lisse, lui donnait quelque chose de mystérieux. Ses yeux paraissaient couverts d'une taie transparente : vous eussiez dit de la nacre sale dont les reflets bleuâtres chatoyaient à la lueur des bougies. Le visage, pâle, livide et en lame de couteau, s'il est permis d'emprunter cette expression vulgaire, semblait mort. Le cou était serré par une mauvaise cravate de soie noire. L'ombre cachait si bien le corps à partir de la ligne brune que décrivait ce haillon, qu'un homme d'imagination aurait pu prendre cette vieille tête pour quelque silhouette due au hasard, ou pour un portrait de Rembrandt, sans cadre. Les bords du chapeau qui couvrait le front du vieillard projetaient un sillon noir sur le haut du visage. Cet effet bizarre, quoique naturel, faisait ressortir, par la brusquerie du contraste, les rides blanches, les sinuosités froides, le sentiment décoloré de cette physionomie cadavéreuse. Enfin l'absence de tout mouvement dans le corps, de toute chaleur dans le regard, s'accordait avec une certaine expression de démence triste, avec les dégradants symptômes par lesquels se caractérise l'idiotisme, pour faire de cette ligure je ne sais quoi de funeste qu'aucune parole humaine ne pourrait exprimer. Mais un observateur, et surtout un avoué, aurait trouvé de plus en cet homme foudroyé les signes d'une douleur profonde, les indices d'une misère qui avait dégradé ce visage, comme les gouttes d'eau tombées du ciel sur un beau marbre l'ont à la longue défiguré. Un médecin, un auteur, un magistrat, eussent pressenti tout un drameàl'aspect de cotte sublime horreur dont

le moiadre mérite était de ressembler à ces fantaisies que les peintres s'amusent à dessiner au bas de leurs pierres lithographiques en causant avec leurs amis. En voyant l'avoué ,1'inconnu tressaillit par un mouvement convulsif semblable à celui qui échappe aux poètes quand un bruit inattendu vient les détourner d'une féconde rêverie, au milieu du silence et de la nuit. Le vieillard se découvrit promptement et se leva pour saluer le jeune homme; le cuir qui garnissait l'intérieur de son chapeau était sans doute fort gras, sa perruque y resta collée sans qu'il s'en aperçût, et laissa voir à nu son crâne horriblement mutilé par une cicatrice transversale qui prenait à l'occiput et venait mourir à l'œil droit, en formant partout une grosse couture saillante. L'enlèvement soudain de cette perruque sale, que le pauvre homme portait pour cacher sa blessure, ne donna nulle envie de rire aux deux gens de loi, tant ce crâne fendu était épouvantable à voir. La première pensée que suggérait l'aspect de cette blessure était celle-ci : « Par là s'est enfuie l'intelligence ! »

— Si ce n'est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier! pensa Boucard1.

— Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler ?

— Au colonel Chabert.

— Lequel ?

— Celui qui est mort à Eylau, répondit le vieillard.

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