AUX BIVOUACS D'IÉNA
Dès qu'elle apprit la condamnation de Michu et de MM. de Simeuse, ses cousins, Mlle Laurence de Cinq- Cygne, royaliste ardente et fougueuse, résolut d'aller implorer la clémence de l'Empereur. Accompagnée de son parent, le vieux marquis de Chargebœuf, elle se mit en route pour rejoindre Napoléon, qu'elle toucha aux champs d'iéna. Cette entrevue a fourni à Balzac de saisissantes pages.
Il fut bien difficile aux deux voyageurs de ne pas apercevoir l'immense- mouvement d'hommes et de choses dans lequel ils entrèrent, une fois en Prusse. La campagne d'Iéna était commencée. Laurence et le marquis voyaient les magnifiques divisions de l'armée française s'allongeant et paradant comme aux Tuileries. Dans ces déploiements de la splendeur militaire, qui ne peuvent se dépeindre qu'avec les mots et les images de la Bible, l'homme qui animait
1. Fragment tiré cVbne ténébreuse affaire (Scènes de la vie politique).
Gondrin, pontonnier de la Bérésina, arrive à Paris en mendianl son pain.
(Vignetle par A.. Lokentz, pour une édition romantique de Vflistoire de l'Empereur racontée dans une grange par un vieux soldat.}
ces masses prit des proportions gigantesques dans l'imagination de Laurence. Bientôt, les mots de victoire retentirent à son oreille. Les armées impériales venaient de remporter deux avantages signalés. Le prince de Prusse avait été tué la veille du jour où les deux voyageurs arrivèrent à Saalfeld, tâchant de rejoindre Napoléon qui allait avec la rapidité de la foudre. Enfin, le 13 octobre, date de mauvais augure, Mlle de Cinq-Cygne longeait une rivière au milieu des corps de la Grande Armée. Ne voyant que confusion, renvoyée d'un village à l'autre et de division en division, épouvantée de se voir seule avec un vieillard, ballottée dans un océan de cent cinquante mille hommes qui en visaient cent cinquante mille autres, fatiguée de toujours apercevoir cette rivière par-dessus les haies d'un chemin boueux qu'elle suivait sur une colline, elle en demanda le nom à un soldat.
— C'est la Saale, répondit-il en lui montrant l'armée prussienne groupée par grandes masses de l'autre côté de ce cours d'eau.
La nuit venait, Laurence voyait s'allumer des feux et briller des armes. Le vieux marquis, dont l'intrépidité fut chevaleresque, conduisait lui-même, à côté de son nouveau domestique, deux bons chevaux achetés la veille. Le vieillard savait bien qu'il ne trouverait ni postillon ni chevaux en arrivant sur un champ de bataille. Tout à coup, l'audacieuse calèche, objet de l'étonnement de tous les soldats, fut arrêtée par un gendarme de la gendarmerie de
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l'armée, qui vint à bride abattue sur le marquis en lui criant :
— Qui êtes-vous? où allez-vous? qui demandezvous?
— L'Empereur, dit le marquis de Chargebœuf; j'ai une dépêche importante des ministres pour le grand maréchal Duroc.
— Eh bien ! vous ne pouvez pas rester là, dit le gendarme.
Mlle de Cinq-Cygne et le marquis turent d'autant plus obligés de rester là que le jour allait cesser.
— Où sommes-nous? dit Mlle de Cinq-Cygne en arrêtant deux officiers qu'elle vit venir, et dont l'uniforme était caché par des surtouts de drap.
— Vous êtes en avant de i'avant-garde de l'armée française, Madame, lui répondit un des deux officiers. Vous ne pouvez même rester ici, car, si l'ennemi faisait un mouvement et que l'artillerie jouât vous seriez entre deux feux.
— Ah! dit-elle d'un air indifférent.
Sur ce Ah! l'autre officier dit:
— Comment cette femme se trouve-t-elle là?
— Nous attendons, répondit-elle, un gendarme qui est allé prévenir M. Duroc, en qui nous trouverons un protecteur pour pouvoir parler à l'Empereur.
— Parler à l'Empereur?... dit le premier officier. Y pensez-vous? à la veille d'une bataille décisive.
— Ah! vous avez raison, dit-elle, je ne dois lui parler qu'après-demain, la victoire le rendra doux.
Les deux officiers allèrent se placer à vingt pas
de distance sur leurs chevaux immobiles. La calèche fut alors entourée par un escadron de généraux, de maréchaux, d'officiers, tous extrêmement brillants, et qui respectèrent la voiture, précisément parce qu'elle était là.
— Mon Dieu! dit le marquis à Mlle de Cinq- Cygne, j'ai peur que nous n'ayons parlé à l'Empereur.
— L'Empereur? dit un colonel-général, mais le voilà !
Laurence aperçut alors à quelques pas, en avant et seul, celui qui s'était écrié : « Comment cette femme se trouve-t-elle là"? » L'un des deux officiers, l'Empereur enfin, vêtu de sa célèbre redingote, mise par-dessus un uniforme vert, était sur un cheval blanc richement caparaçonné. Il examinait, avec une lorgnette, l'armée prussienne au delà de la Saale. Laurence comprit alors pourquoi la calèche restait là et pourquoi l'escorte de l'Empereur la respectait. Elle fut saisie d'un mouvement convulsif, l'heure était arrivée. Elle entendit alors le bruit sourd de plusieurs masses d'hommes et de leurs armes s'établissant au pas accéléré sur ce plateau. Les batteries semblaient avoir un langage, les caissons retentissaient et l'airain pétillait.
— Le maréchal Lannes prendra position avec tout son corps en avant, le maréchal Lefebvre et la garde occuperont ce sommet, dit l'autre officier, qui était le major-général Berthier.
L'Empereur descendit. Au premier mouvement