LE DORTOIR DE LA RETRAITE
Genestas ne borna pas à cet épisode ses confidences. Il eut l'occasion, une nouvelle fois, de reparler de la retraite de Russie dont le récit suivant constitue un autre épisode.
— Ah ça! capitaine Bluteau2, vous me faites babiller comme un geai, et vous ne me dites rien de votre vie qui doit être curieuse. Un soldat de votre âge a vu trop de choses pour ne pas avoir plus d'une aventure à raconter?
— Mais, répondit Genestas au docteur Benassis, ma vie est la vie de l'armée. Toutes les figures militaires se ressemblent. N'ayant jamais commandé, étant toujours r<-.>té dans le rang à recevoir ou à donner des coups de sabre, j'ai fait comme les autres. Je suis allé là où Napoléon nous a conduits, et me suis trouvé en ligne à toutes les batailles où a frappé la garde impériale. C'est des événements bien connus. Avoir soin de ses chevaux, souffrir quelquefois la faim et la soif, se battre quand il faut,
1. Fragment tiré du Médecin de campagne Scènes de la oie de campagne).
2. Il a déjà été dit 411e c'est sous ce nom que le commandant Geneslas se présenta chez Le docteur Benassis.
AVENTURES DE GUERRE ET d'aMOUR 263
voilà toute la vie du soldat. N'est-ce pas simple comme bonjour? Il y a des batailles qui, pour nous autres, sont tout entières dans un cheval déferré qui nous laisse dans l'embarras. En somme, j'ai vu tant de pays, que je me suis accoutumé à en voir, et j'ai vu tant de morts, que j'ai fini par compter ma propre vie pour rien.
— Cependant, vous avez dû être personnellement en péril pendant certains moments, et ces dangers particuliers seraient curieux racontés par vous?
— Peut-être, répondit le commandant.
— Eh bien! dites-moi ce qui vous a le plus ému. N'ayez pas peur, allez! je ne croirai pas que vous manquiez de modestie quand même vous me diriez quelque trait d'héroïsme. Lorsqu'un homme est bien sûr d'être compris par ceux auxquels il se confie, ne doit-il pas éprouver une sorte de plaisir à dire : « J'ai fait cela? »
— Eh bien! je vais vous raconter une particularité qui me cause quelquefois des remords. Pendant les quinze années que nous nous sommes battus, il ne m'est pas arrivé une seule fois de tuer un homme, hors le cas de légitime défense. Nous sommes en ligne, nous chargeons ; si nous ne renversons pas ceux qui sont devant nous, ils ne nous demandent pas permission pour nous saigner; donc, il faut tuer pour ne pas être démoli, la conscience est tranquille. Mais, mon cher Monsieur, il m'est arrivé de casser les reins à un camarade dans une circonstance particulière. Par réflexion, la chose m'a fait
de la peine, et la grimace de cet homme me revient quelquefois. Vous allez en juger.... C'était pendant la retraite de Moscou. Nous avions plus l'air d'être un troupeau de bœufs harassés que d'être la Grande Armée. Adieu la discipline et les drapeaux ! Chacun était son maître, et l'Empereur, on peut le dire, a su là où finissait son pouvoir. En arrivant à Studzianka, petit village au-dessus de la Bérésina, nous trouvâmes des granges, des cabanes à démolir, des pommes de terre enterrées et des betteraves. Depuis quelque temps, nous n'avions rencontré ni maisons ni mangeaille : l'armée a fait bombance. Les premiers venus, comme vous pensez, ont tout mangé. Je suis arrivé un des derniers. Heureusement pour moi, je n'avais faim que de sommeil. J'avise une grange, j'y entre, j'y vois une vingtaine de généraux, des officiers supérieurs, tous hommes, sans les flatter, de grand mérite : Junot, Narbonne, l'aide de camp de l'Empereur, enfin les grosses têtes de l'armée. Il y avait aussi de simples soldats qui n'auraient pas donné leur lit de paille à un maréchal de France. Les uns dormaient debout, appuyés contre le mur faute de place, les autres étaient étendus à terre, et tous si bien pressés les uns contre les autres afin de se tenir chaud, que je cherche vainement un coin pour m'y mettre. Me voilà marchant sur ce plancher d'hommes : les uns grognaient, les autres ne disaient rien, mais personne ne se dérangeait. On ne se serait pas dérangé pour éviter un boulet de canon, mais on n'était pas obligé là de suivre les maximes de civi-
lité puérile i't honnête. Enfin j'aperçois au fond de la grange un espèce de toit intérieur sur lequel personne n'avait eu l'idée ou la force peut-être de grimper: j'y monte, je m'y arrange, et, quand je suis étalé tout de mon long, ie regarde ces hommes étendus comme des veaux. Ce triste spectacle me fit presque rire. Les uns rongeaient des carottes glacées en exprimant une sorte de plaisir animal, et des généraux enveloppés de mauvais châles ronflaient comme des tonnerres. Une branche de sapin allumée éclairait la grange, elle y aurait mis le feu, personne ne se serait levé pour l'éteindre. Je me couche sur le dos, et, avant de m'endormir, je lève naturellement les yeux en l'air : je vois alors la maîi resse poutre, sur laquelle reposait le toit et qui supportait les solives, faire un léger mouvement d'orient en occident. Cette sacrée poutre dansait très joliment. « Messieurs, leur dis-je, il se trouve dehors un camarade qui veut se chauffer à nos dépens. » La poutre allait bientôt tomber. « Messieurs, Messieurs, nous allons bientôt périr, voyez la poutre! » criai-je encore assez fort pour réveiller mes camarades de lit. Monsieur, ils ont bien regardé la poutre; mais ceux qui donnaient se sont remis à dormir, et ceux qui mangeaient ne m'ont même pas répondu. Voyant cela, il me fallut quitter ma place, au risque de la voir prendre, car il s'agissait de sauver ce tas de gloires. Je sors donc, je tourne la grange, et j'avise un grand diable de Wurtembergeois qui tirait la poutre avec un certain enthousiasme. « Alio ! aho !
lui dis-je enlui faisant comprendre qu'il fallait cesser son travail. — Gehe mir aus dem gesicht, oder ich schlag dich todtl cria-t-il. — Ah bien oui! Que mire aous dem guesit, lui répondis -je, il ne s'agit pas de cela ! Je prends son fusil qu'il avait laissé par terre, je lui casse les reins, je rentre et je dors. Voilà l'affaire.
— Mais c'était un cas de légitime défense appliquée contre un homme au profit de plusieurs, vous n'avez donc rien à vous reprocher, dit Benassis.
— Les autres, reprit Genestas, ont cru que j'avais eu quelque lubie ; mais, lubie ou non, beaucoup de ces gens-là vivent à leur aise aujourd'hui dans de beaux hôtels sans avoir le cœur oppressé par la reconnaissance.
— N'auriez-vous donc fait le bien que pour en percevoir cet exorbitant intérêt appelé reconnaissance? dit en riant Benassis. Ce serait faire de l'usure.