ROSINA, L'ITALIENNE
Le général Armand de Montriveau, portrait vivant de Kléber, placé par Bonaparte à TEcole de Châlons, fit, dans L'artillerie, toutes les campagnes de l'Empire. Il fut l'aniaut de cette fameuse duchesse de Langeais dont la vie constitue une si extraordinaire aventure dans VHistoire des
1. Fragment tiré d'Autre Etude de femme (Scènes de In vie privée).
Treize. Montriveau était riche en actes d'héroïsme et en souvenirs. A une soirée chez Mlle des Touches, sous Louis- Philippe, il raconta une des aventures de son étonnante carrière. Et, une fois encore, Balzac a donné la campagne de 1812 pour cadre à ce récit.
— Pendant la campagne de 1812, dit le général de Montriveau, je fus la cause involontaire d'un malheur affreux qui pourra vous servir, docteur Bianchon, dit-il en me regardant, vous qui vous occupez beaucoup de l'esprit humain en vous occupant du corps, à résoudre quelques-uns de vos problèmes sur la volonté. Je faisais ma seconde campagne, j'aimais le péril et je riais de tout, en jeune et simple lieutenant d'artillerie que j'étais! Lorsque nous arrivâmes à la Bérésina, l'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline, et ne connaissait plus l'obéissance militaire. C'était «un ramas d'hommes de toutes nations, qui allait instinctivement du nord au midi. Les soldats chassaient de leurs foyers un général en haillons et pieds nus quand il ne leur apportait ni bois ni vivres. Après le passage de cette célèbre rivière, le désordre ne fut pas moindre. Je sortais tranquillement, tout seul, sans vivres, (1rs marais de Zembin, et j'allais cherchant une maison où l'on voulût bien me recevoir. N'en trouvant pas, ou chassé de celles que je rencontrais, j'aperçus heureusement, vers le soir, une mauvaise petite ferme de Pologne, de laquelle rien ne pourrait vous
donner une idée, à moins que vous n'ayez vu les maisons de bois de la basse Normandie ou les plus pauvres métairies de Ja Beauce. Ces habitations consistent en une seule chambre partagée dans un bout par une cloison en planches, et la plus petite pièce sert de magasin à fourrages. L'obscurité du crépuscule me permit de voir de loin une légère fumée qui s'échappait de cetle maison. Espéiant y trouver des camarades plus compatissants que ceux auxquels je m'étais adressé jusqu'alors, je marchai courageusement jusqu'à la ferme. En y entrant, je trouvai la table mise. Plusieurs officiers, parmi lesquels était une femme, spectacle assez ordinaire, mangeaient des pommes de terre, de Ja chair de cheval grillée sur des charbons et des betteraves gelées. Je reconnus parmi les convives deux ou trois capitaines d'artillerie du premier régiment dans lequel j'avais servi. Je fus accueilli par un hourra d'acclamations qui m'aurait fort étonné de l'autre côté de la Bérésina; mais, en ce moment, le froid était moins intense, mes camarades se reposaient, ils avaient chaud, ils mangeaient, et la salle, jonchée de bottes de 'paille, leur offrait la perspective d'une nuit de délices. Nous n'en demandions pas tant alors. Les camarades pouvaient être philanthropes gratis, une des manières les plus ordinaires d'être philanthrope. Je me mis à manger en m'asseyant sur des bottes de fourrage. Au bout de la table, du côté de la porte par laquelle on communiquait avec la petite pièce pleine de paille et de foin, se trouvait mon ancien colonel, un des
hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés dans tout le ramassis d'hommes qu'il m'a été permis de voir. Il était Italien. Or, toutes les fois que la nature humaine est belle, dans les contrées méridionales, elle est alors sublime. Je ne sais si vous avez remarqué la singulière blancheur des Italiens quand ils sont blancs C'est magnifique, aux
lumières surtout. Lorsque je Jus le fantastique portrait que Charles Nodier nous a tracé du colonel Oudet, j'ai retrouvé mes propres sensations dans chacune de ses phrases élégantes1. Italien comme la plupart des officiers qui composaient son régiment. emprunté, du reste, par l'Empereur, à l'armée d'Eugène, mon colonel était un homme de haute taille ; il avait bien huit va neuf pouces, admirablement proportionné, peut-être un peu gros, mais d'une vigueur prodigieuse, et leste, découplé comme un lévrier. Ses cheveux noirs, bouclés à profusion, faisaient valoir son teint blanc comme celui d'une femme; il avait de petites mains, un joli pied, une bouche gracieuse, un nez aquilin dont les lignes étaient minces
1. Jacques-Joseph Oudet, né à Maynal (Jura) en 1773. volontaire de 1792, colonel du 17e régiment de ligne lorsqu'il fut tué à Wagram en 1NI)!>-. Charles Nodier eu a fait le romanesque héros et le chef de la Société des Philadelphes, qui, dès le Consulat, devait abattre Bonaparte. Cf. Histoire des sociétés secrètes de l'armée ri des conspirations qui ont eu pour objet la. destruction du gouvernement de Bonaparte; Paris, 1815, in-8. — Des contes que Nodier mit en circulation sur les Philadelphes, justice a été faite par M. E. Guillon, dans Les complots militaires sous le Consulat et l'Empire, d'après des documents inédits des Archives; Paris, 1894, in-lS. p. 102 et suiv.
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et le bout se pinçait naturellement et blanchissait quand il était en colère, ce qui arrivait souvent. Son irascibilité passait si bien toute croyance, que je ne vous en dirai rien ; vous allez en juger d'ailleurs. Personne ne restait calme près de lui. Moi seul, peut-être, je ne le craignais pas; il m'avait pris, il est vrai, dans une si singulière amitié, que tout ce que je faisais, il le trouvait bon. Quand la colère le travaillait, son front se crispait, et ses muscles dessinaient au milieu de son front un delta, ou, pour mieux dire, le fer à cheval de Redgauntlet. Ce signe vous terrifiait plus peut-être que les éclairs magnétiques de ses yeux bleus. Tout son corps tressaillait alors, et sa force, déjà si grande à l'état normal, devenait presque sans bornes. Il grasseyait beaucoup. Sa voix, au moins aussi puissante que celle de l'Oudet de Charles Nodier, jetait une incroyable richesse de sons dans la syllabe ou dans la consonne sur laquelle tombait ce grasseyement. Si ce vice de prononciation était une grâce chez lui dans certains moments, lorsqu'il commandait la manœuvre ou qu'il était ému, vous ne sauriez imaginer combien de puissance exprimait cette accentuation si vulgaire à Paris. Il faudrait l'avoir entendu. Lorsque le colonel était tranquille, ses yeux bleus peignaient une douceur angélique, etson front pur avait une expression pleine de charme. A une parade, à l'armée d'Italie, aucun homme ne pouvait lutter avec lui. Enfin d'Orsay lui-même, le beau d'Orsay, fut vaincu par noire colonel lors de la dernière revue passée par Napoléon
avant d'entrer en Russie1. Tout était opposition chez cet homme privilégié. La passion vit par les contrastes. Aussi ne me demandez pas s'il exerçait sur les femmes ces irrésistibles influences auxquelles notre nature se plie comme la matière vitrifiable sous la canne du souffleur; mais, par une singulière fatalité, un observateur se rendrait peut-être compte de ce phénomène, le colonel avait peu de bonnes fortunes, ou négligeait d'en avoir. Pour vous donner une idée de sa violence, je vais vous dire en deux mots ce que je lui ai vu faire dans un paroxysme de colère. Nous montions avec nos canons un chemin très étroit, bordé d'un côté par un talus assez haut et de l'autre par des bois. Au milieu du chemin, nous nous rencontrâmes avec un autre régiment d'artillerie, à la tête duquel marchait le colonel. Ce colonel veut faire reculer le capitaine de notre régiment qui se trouvait en tête de la première batterie. Naturellement notre capitaine s'y refuse; mais le colonel fait signe à sa première batterie d'avancer, et, malgré le soin que le conducteur mit à se jeter sur le bois, la roue du premier canon prit la jambe droite de notre capitaine et la lui brisa net, en le renversant de l'autre côté de son cheval. Tout cela fut l'affaire d'un mo-
1. Gédéon-Gaspard-Alfred de Grimaud, comte d'Orsay, né le 1 septembre 1801, fut un des plus fameux dandys du règne de Louis-Philippe. Le second Empire le fit directeur des Beaux-Arts. Il mourut le 4 août 1852. Balzac a cité ce nom ici, sans s'apercevoir, qu'en 1812, d'Orsay n'était âgé que de onze ans!
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(Musée (/es Arc/tires Nationales.)]
ment. Notre colonel, qui se trouvait à une faible distance, devine la querelle, accourt au grand galop en passant à travers les pièces et le bois au risque de se jeter les quatre fers en l'air, et arrive sur le terrain en face de l'autre colonel au moment où notre capitaine criait : « A moi !... » en tombant. Non, notre colonel italien n'était plus un homme ! Une écume semblable à la mousse du vin de Champagne lui bouillonnait à la bouche, il grondait comme un lion. Hors d'état de prononcer une parole, ni même un cri, il fit un signe effroyable à son antagoniste, en lui montrant le bois et tirant son sabre. Les deux colonels y entrèrent. En deux secondes, nous vîmes l'adversaire de notre colonel à terre, la tète fendue en deux. Les soldats de ce régiment reculèrent, ah ! diantre, et bon train ! Ce capitaine, que l'on avait manqué de tuer et qui jappait dans le bourbier où la roue du canon l'avait jeté, avait pour femme une ravissante Italienne de Messine qui n'était pas indifférente à notre colonel. Cette circonstance avait augmenté sa fureur. Sa protection appartenait à ce mari, il devait le défendre comme la femme elle-même. Or, dans la cabane où je reçus un si bon accueil au delà de Zembin, ce capitaine était en face de moi, et sa femme se trouvait à l'autre bout de la table, vis-à-vis du colonel. Cette Messinaise était une petite femme appelée Rosina, fort brune, mais portant dans ses yeux noirs et fendus en amande toutes les ardeurs du soleil de la Sicile. En ce moment, elle était dans un déplorable état de maigreur; elle avait les joues couvertes de poussière
comme un fruit exposé aux intempéries d'un grand chemin. A peine vêtue de haillons, fatiguée par les marches, les cheveux en désordre et collés ensemble sous un morceau de châle en marmotte, il y avait encore de la femme chez elle : ses mouvements étaient jolis; sa bouche rose et chiffonnée, ses dents blanches, les formes de sa figure, son corsage, attraits que la misère, le froid, l'incurie, n'avaient pas tout à fait dénaturés, parlaient encore d'amour à qui pouvait penser à une femme. Rosina offrait, d'ailleurs, en elle, une de ces natures frêles en apparence, mais nerveuses et pleines de force. La ligure du mari, gentilhomme piémontais, annonçait une bonhomie goguenarde, s'il est permis d'allier ces deux mots. Courageux, instruit, il paraissait ignorer les liaisons qui existaient entre sa femme et le colonel depuis environ trois ans. J'attribuais ce laisser-aller aux moeurs italiennes ou à quelque secret de ménage : mais il y avait dans la physionomie de cet homme un trait qui m'inspirait toujours une involontaire défiance. Sa lèvre inférieure, mince et très mobile, s'abaissait aux deux extrémités, au lieu de se relever, ce qui me semblait trahir un fond de cruauté dans ce caractère en apparence flegmatique et paresseux. Vous devez bien imaginer que laconversation n'était pas très brillante lorsque j'arrivai. Mes camarades, fatigués, mangeaient en silence ; naturellement ils nie firent quelques questions; et nous nous racontâmes nos malheurs, tout en les entremêlant de réflexions sur la campagne, sur les généraux, sur leurs fautes, sur les Russes et le froid. Un
moment après mon arrivée, le colonel, ayant fini son maigre repas, s'essuie les moustaches, nous souhaite le bonsoir, jette son regard noir à l'Italienne et lui dit : « Rosina? » Puis, sans attendre de réponse, il va se coucher dans la petite grange aux fourrages. Le sens de l'interpellation du colonel était facile à saisir. Aussi la jeune femme laissa-t-elle échapper un geste indescriptible qui peignait tout à la fois et la contrariété qu'elle devait éprouvera voir sa dépendance affichée sans aucun respect humain, et l'ollense faite à sa dignité de femme, ou à son mari; mais il y eut encore dans la crispation des traits de son visage, dans le rapprochement violent de ses sourcils, une sorte de pressentiment : elle eut peutêtre une prévision de sa destinée. Rosina resta tranquillement à table. Un instant après, et vraisemblablement lorsque le colonel fut couché dans son lit de foin ou de paille, il répéta : « Rosina?... » L'accent de ce second appel fut encore plus brutalement intèrrogatif que l'autre. Le grasseyement du colonel et le nombre que la langue italienne permet de donner aux voyelles et aux finales peignirent tout le despotisme, l'impatience, la volonté de cet homme. Rosina pâlit, mais elle se leva, passa derrière nous et rejoignit le colonel. Tous mes camarades gardèrent un profond silence; mais moi, malheureusement, je me mis à rire après les avoir tous regardés, et mon ri ri- se répéta de bouche en bouche.
— Tu ridi? dit le mari.
— Ma foi, mon camarade, lui répondis-je en rede-
27G NAPOLÉON PAR 1SALZAC
venant sérieux, j'avoue que j'ai eu tort, je te demande mille fois pardon; et, si tu n'es pas content des excuses que je te fais, je suis prêt à te rendre raison....
— Ce n'est pas toi qui as tort, c'est moi ! reprit-il froidement.
Là-dessus, nous nous couchâmes dans la salle, et bientôt nous nous endormîmes tous d'un profond sommeil. Le lendemain, chacun, sans éveiller son voisin, sans chercher un compagnon de voyage, se mit en route à sa fantaisie avec cette espèce d'égoïsme qui a fait de notre déroute un des plus horribles drames de personnalité, de tristesse et d'horreur qui jamais se soient passés sous le ciel. Cependant, à sept ou huit cents pas de notre gîte, nous nous retrouvâmes presque tous, et nous marchâmes ensemble, comme des oies conduites en troupes par le despotisme aveugle d'un enfant. Une même nécessité nous poussait. Arrivés à un monticule d'où l'on pouvait encore apercevoir la ferme où nous avions passé la nuit, nous entendîmes des cris qui ressemblaient au rugissement des lions du désert, au mugissement des taureaux.... Mais non, cette clameurne pouvait se comparer à rien de connu. Néanmoins, nous distingàmes un faible cri de femme mêlé à cet horrible et sinistre râle. Nous nous retournâmes tous, en proie à je ne sais quel sentiment de frayeur: nous ne vîmes plus la maison, mais un vaste bûcher. L'habitation, qu'on avait barricadée, était tout en flammes. Des tourbillons de fumée, enlevés parle vent, nous apportaient et les sons rauques et je ne sais quelle odeur forte. A
«wawsBaacs
quelques pas de nous marchait le capitaine qui venait tranquillement se joindre à notre caravane; nous le contemplâmes tous en silence, car nul n'osa l'interroger; mais lui, devinant notre curiosité, tourna sur sa poitrine l'index de la main droite, et, de la gauche, montrant l'incendie :
— Son'io! dit-il.
Nous continuâmes à marcher sans lui faire une seule observation.