Henri Clouard, Xos rnaitres; Balzac...; p. VIII
3. A Victor Rattier, directeur de La Silhouette, à Paris; La Grenadière, 21 juillet 1830. — H. de Balzac, Correspondance, I 819-1850 OEuvres complètes, t. XXIV ; Paris, s. d., iii-8, p. 74.
Révolution qu'on doit ce « grand roi, » il en est l'enfant et Balzac ne veut pas l'ignorer. Le génie, dira-t-il dans La cousine Bette, a besoin de circonstances heureuses pour opérer le cumul de la fortune et du talent : « Supprimez les phases étranges de la Révolution, l'Empereur n'existe plus, il n'aurait plus été que la seconde édition de Fabert. » Et, encore : « Bonaparte est devenu l'Empereur pour avoir mitraillé le peuple à deux pas de l'endroit où Louis XVI a perdu la monarchie et la tète pour n'avoir pas laissé verser le sang d'un M. Sauce1. » Par Balzac, j'établis donc la preuve qu'il considère la Révolution comme la circonstance heureuse de l'avènement de Napoléon et qu'il ne lui renie pas son origine jacobine. Et, ce Napoléon, lui le contre-révolutionnaire, il l'apparente directement aux rois de tradition française. 11 n'hésite pas à dire tout nettement : « Louis IX, Louis XI, Richelieu, Louis XIV, Napoléon ne sont que la même pensée humaine, armée de diverses puissances mises par les événements dans leur époque et concrètes par leur génie2. » Ce qui, si Balzac est royaliste et catholique, n'est que du pur galimatias. Et encore : « Dieu, le roi, le père de famille, telle était la société de Bossuet, de Louis XIV, de Charlemagne,
1. Jean-Baptiste Sauce, procureur-syndic de la commune de Varennes-en-Argonne, au moment où Louis XVI fut arrêté dans sa fuite avec la famille royale.
2. H. de Balzac, Sur la situation du parti royaliste, dans Le Rénovateur, 26 mai-2 juin 1832.
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de saint Louis, de Napoléon, » de ce Napoléon, que, dans la même Bévue Parisienne, il appelle le « géant de la Révolution. » S'il a déclaré ne vouloir jamais blâmer la monarchie, on croirait qu'il a pris un engagement tacite d'appliquer cette réserve à Napoléon. Il fait mieux, cependant, et il ne lui épargne pas les éloges. Dans Pavant-propos de la Comédie Humaine, à côté de ses affirmations tradilionnalistes, il écrit : « Napoléon avait merveilleusement adapté l'élection au génie de notre pays. Aussi les moindres députés de son Corps Législatif ont-ils été les plus célèbres orateurs des Chambres sous la Restauration. Aucune Chambre n'a valu le Corps Législatif, en les comparant homme à homme. Le système électif de l'Empire est donc incontestablement le meilleur. » De quel droit affirmez-vous dès lors qu'en matière des théories royalistes de Balzac « rien n'est plus clair ni plus définitif1? » A soutenir ce raisonnement il vous faudrait prouver que les mots ne sont plus les mots. Au reste, inutile de torturer les textes et je veux faire large la mesure des preuves : « Le génie gouvernemental consiste à opérer une fusion des hommes et des choses et voilà ce qui a fait de Napoléon et de Louis XVIII deux hommes de talent. L'un n'a pas été compris et l'autre s'est compris tout seul. Tous deux ont contenu en France tous les partis, l'un par la force, l'autre par la ruse, parce que l'un montait à cheval
1. L. Dimier, Les maîtres de la contre-révolution,..; p. 135.
NAPOLÉON DAiNS L ŒUVRE DE BALZAC 15
et l'autre en voiture1. » Et j'ajouterai alors : « Rien n'est plus clair ni plus définitif. » Autre trait : « Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de Napoléon ; ce fut un acte malheureux à mon sens2. » Maintenant il est superflu de multiplier les exemples.
Balzac est-il bonapartiste?
Certes, non. S'il y a une nuance qui paraît avoir été créée pour lui, c'est bien celle de « napoléonien », ou mieux encore, de « césarien. » Il est partisan du principe de l'autorité, de l'ordre. En ce sens, il est contre-révolutionnaire, mais contre-révolutionnaire quant aux moyens, non aux résultats. 11 est Français avant tout et pourrait reprendre le mot de Berryer, « cet athlète monarchique » affirmant : « Je n'oublierai jamais que la Convention nationale a sauvé mon pays3. » Balzac n'oublie point que Napoléon a sauvé la France. On répondra, pour vicier ce point de son sentiment, que « nulle part il n'a traité l'histoire avec l'aptitude d'un érudît4. » Mais ce n'est point de l'histoire qu'on lui ' demande, mais la simple formule d'un témoignage d'ordre politique. On vient d'en lire quelques citations. Le livre que voici complétera abondamment
1. A Mme Zulma Carraud, à Saint-Cyr; Paris, novembre 1830. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 77.
2. A M. Barthélémy, auteur de Némésis, à Paris; Paris, 3 mai 1831. — H. de Balzac, Correspondance...; p. 81.
3. Philarète Chasles, Mémoires; Paris, 1877, in-18 tome II p. 39-42.
4. L. Dimier, Les maîtres de la contre-révolution...; p. 119.
cette déposition d'un maître de l'intelligence. Si d'apparentes contradictions s'y peuvent noter, c'est qu'il ne faut point oublier la date de ses livres. Il écrivait sous la première Restauration; il s'était lié avec quelques hommes de parti ; il rêvait d'être le romancier mondain de ce Faubourg revenu de Coblentz et de Gand. Il était ce qu'à cette époque étaient Chateaubriand et Victor Hugo. L'Empereur tombé, il allait comprendre avec eux la sagesse des principes napoléoniens. Avec eux encore il allait faire un tardif mea culpa à ce « Buonaparte » d'hier, à l'Empereur de demain. La clairvoyance de l'intelligence française commençait à assurer à Napoléon ce second règne pacifique et fécond qui devait répandre à travers le monde les idées de son système. Peu à peu, au-dessus du chaos de la politique du royalisme intégral, des folies des « ultras, » l'œuvre napoléonien dégageait ses leçons, offrait ses exemples. Il se trouva un Chateaubriand pour lui dédier le solennel remords d'une âme désabusée; un Victor Hugo pour en chanter la splendeur lyrique, un Balzac pour confronter son enseignement, son svstème. ses résultats, et montrer ce qu'à la société de son temps, et aux individus de son époque, elle devait inculquer de raison et de saine vigueur.
Né à l'aurore de la miraculeuse épopée, Balzac en est demeuré l'enfant et l'écho. Sans doute, au fover
paternel, il n'a point entendu ces grands récits épiques qui éclatent dans la Comédie Humaine comme des bombes, avec le fracas des canons et des tambours, mais il a vécu avec les naufragés de 1815, parmi cette société tout emplie encore des souvenirs impériaux « ... Moi qui ai vu les fêtes de l'Empire! » dit-il avec orgueil à Mme Hanska1. Cela le hante et l'assiège. Quand il commence sa vaste enquête sur les mœurs de son temps, il n'est pas sans se faire illusion sur la place que va occuper la société de l'Empire dans ses ouvrages. De tous côtés il recueille les témoignages et, de préférence, puisqu'il sera le grand analyste du cœur féminin, auprès des femmes qui ont été les héroïnes de ces fêtes qu'il n'a fait lui, enfant et provincial, qu'entrevoir avec leur flamme et leur éclat. Mme de Berny, fille de Hinner, le harpiste de Marie-Antoinette, et bellefille, par le second mariage de la mère, du chevalier Jarjayes, le fameux conspirateur du Temple, l'a initié aux dessous ténébreux des conjurations royalistes, « elle lui révéla un monde ignoré2, » celui de cette ancienne cour dont les épaves se terraient peureusement dans le Paris de la Terreur. La duchesse de Gastries l'a fait pénétrer dans la société de la Restauration comme Mme Gay lui a dévoilé
1. A Mme Hanska, à Wierzchownia, par Berditeheff (Ukraine); Paris, 30 juillet 1844. — H. de Balzac, Lettres à l'Etrangère...; tome II, p. 407.
2. Hugues Rebell, Les inspiratrices de Balzac, Stendhal, Mérimée; Paris, s. d., in-18, p. 15.
18 NAPOLÉON DANS l'œUVRE DE BALZAC
celle du Directoire1. Mme d'Abrantès va être appelée à l'introduire dans celle de l'Empire. Elle trouve en Balzac un auditeur complaisant et enthousiaste. « Les merveilles de l'Empire l'exaltaient alors au point de donner à ses relations avec la duchesse une vivacité qui ressemblait à de la passion2. » Mme Ancelot ne savait point si bien dire. Le romancier devint l'amant de Mme d'Abrantès3. Fût-ce uniquement dans les intérêts de son enquête? Avec avidité, il devait solliciter ses confidences. « Cette femme, disait-il transporté à Mme Ancelot, cette femme a vu Napoléon enfant, elle l'a vu jeune homme encore inconnu, elle l'a vu occupé des choses ordinaires de la vie, puis elle l'a vu grandir,
1. « Ces deux femmes, dont l'une était très étourdie et très coquette, l'autre très corrompue, représentaient : celle-ci l'esprit et le vice du Directoire, l'autre la tradition échevelée et pimpante de 1815, l'essai rapide, séduisant et fou de la régence française, renouvelée par quelques femmes nobles sous la Restauration de 1815. Balzac se trouvait chez ces deux femmes initié au genre de monde qui lui était le plus étranger; à la directoriale régence, libertine et dissolue, qui avait servi de pont entre la république de 93 et l'empire de 1800, et à cette autre zone des étourdis royalistes qui continuaient de terminer, en 1815, la monarchie des Pompadour et des Lauzun. Balzac allant chez l'une et chez l'autre femme acquérait ainsi une teinture seulement (mais c'était quelque chose) de ces deux sphères étranges et s'en servait pour ses romans. » — Philarète Chasles, Mémoires...; tome Ipr, p. 303-304.
2. Mme Ancelot, Les suions de Paris: Foyers éteints; Paris, 1858, in-18, p. 95.
3. Joseph Turquan, La générale Junot, duchesse d'Abrantès; l7<Si- 1 S3S ; d'après son « Journal intime, » ses lettres et ses
papiers inédits; Paris, s. d., in-18, chap. XIII, p. 373 et suiv.
s'élever et couvrir le monde de son nom ! Elle est pour moi comme un bienheureux qui viendrait s'asseoir à mes côtés, après avoir vécu au ciel tout près de Dieu1. » Dès lors on comprend la variété et la sûreté des informations de Balzac sur la société du premier Empire. La veuve de Junot était là qui lui dictait. Une amitié tendre et passionnée l'attachait à l'écrivain. Ce fut lui qui la décida à publier ses fameux mémoires et il lui en obtint 54.000 francs2. Fut-ce pour la remercier qu'elle lui donna un volume dont se servait Rousseau pour herboriser au flanc des coteaux modérés de Montmorency et sous le doux ciel d'Àrmenonville3 ? Ils s'écrivaient longuement : dix-sept lettres sont connues de cette correspondance % mais combien d'autres, détruites, perdues, oubliées? Elle pleurait à la lecture des pages où il ressuscitait l'épopée révolue5, et entre eux une amitié dura que parvint seule à affaiblir la liaison de Balzac avec la Polonaise blanche et brune qui l'attendait dedans son château romanesque de l'Ukraine. « Les journaux vous auront dit la fin déplorable de la pauvre duchesse d'A..., lui écrivait-il, d'un ton détaché, au lendemain de la mort de Mme d'Abrantès