‹ Napoléon Ier et la fondation de la République Argentine; Jacques de Liniers, comte de Buenos-Ayres, vice-roi de La Plata, et le marquis de SassenayChapitre 4 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Projets de Napoléon sur les possessions espagnoles de l'Ame* rique. — Un vice-roi français ù la Plata. — Recberclie et choix d'un envoyé. — Un diplomate malgré lui.

Jusqu'au jour où Napoléon tint en son pouvoir Charles IV et Ferdinand VII, il n'avait eu d'autre but que d'assurer à son frère Joseph la possession de l'Espagne seule, sans ses colonies d'outre-mer. Il avait même, avant la

révolution d'Aranjuez, caressé l'espoir de voir

le vieux roi, effrayé de Tapproche des armées françaises, imiter l'exemple des Bragance et «'enfuir au delà de l'Atlantique. Plus tard, au imoment où Ferdinand allait franchir la Bidas- :soa, il avait également espéré que ce prince |)rofiterait de la présence d'une frégate espagnole dans le port de Pasages pour y chercher irefuge et passer en Amérique. Ce ne fut donc •qu'après avoir obtenu à Bayonne l'abdication <lu père et du fils, que l'Empereur tourna ses regards vers les colonies espagnoles du nouveau monde. Elles formaient, sans nul doute, la plus belle et la plus enviable part de l'héritage de Charles-Quint. Malheureusement pour Hapoléon, elles étaient hors de son atteinte. Entre elles et lui s'étendait un vaste océan «ur lequel régnait en maîtresse absolue son implacable et insaisissable ennemie, l'Angleterre. Faute d'une marine capable de lutter contre les flottes anglaises, les armées qui avaient asservi l'Europe à ses lois étaient impuissantes à lui donner ce nouvel et magni-

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fique empire qu'il convoitait pour son frère.

Pour faire accepter aux colonies le changement de dynastie qu'il croyait pouvoir imposer par la force à l'Espagne, Napoléon n'avait d'autre moyen que de solliciter le consentement des populations. Or, si mal qu'il connût alors le caractère de la race espagnole, il était trop clairvoyant pour ne pas se rendre compte que ce consentement serait bien difficile à obtenir. Depuis que les États-Unis de l'Amérique du Nord avaient brisé le lien qui les unissait à la Grande-Bretagne, les colons espagnols ne supportaient plus qu'avec impatience le joug souvent fort lourd de la mère patrie! Il était donc à craindre qu'alors même qu'ils ne prendraient pas violemment parti pour Ferdinand VII, ils ne voulussent profiter de la chute de la maison de Bourbon pour procla- •mer leur indépendance.

L'Empereur, tout en craignant de rencontrer de l'autre côté de l'Atlantique une très sérieuse opposition à ses desseins, ne comprit

pas qu'il allait s'y heurter, comme en Espagne, à un sentiment national d'une extrême vivacité. Il se persuada que s'il pouvait gagner à sa cause quelques chefs militaires influents et populaires, l'adhésion de ces chefs au nouveau régime suffirait pour entraîner celle des colons. Il crut également avoir découvert, sur les lieux mêmes, l'homme qu'il lui fallait pour établir fermement l'autorité de son frère dans une partie au moins de l'Amérique du Sud.

Les colonies espagnoles du nouveau monde étaient gouvernées, à cette époque, par onze vice-rois et capitaines généraux. Parmi ces hauts fonctionnaires, il en était un que l'Empereur devait croire accessible à ses sollicitations, et qui en même teijips jouissait non seulement dans sa colonie, mais encore dans toute l'Amérique du Sud, d'une immense et légitime popularité. C'était un Français, Jacques de Liniers, à qui ses talents militaires, une éclatante bravoure et d'heureuses circon-

stances avaient valu d'être nommé vice -roi de la Plata, presque contre le {jré de la cour de Madrid, qui ne l'avait appelé à ces hautes fonctions que sous la pression de l'opinion publique.

Liniers, quoique attaché à l'ancien régime, avait, comme la plupart de ses contemporains, été ébloui par la gloire de Napoléon. A deux reprises, en 1806 et en 1807, il lui avait écrit pour lui rendre compte de ses succès, et il lui avait témoigné dans ses lettres une admiration qui devait faire espérer à l'Empereur qu'il embrasserait volontiers le parti de Joseph.

Cette espérance était d'autant moins déraisonnable que, comme tous les gens de cœur, Liniers avait profondément souffert du honteux abaissement dans lequel était tombée sa patrie d'adoption, et qu'on pouvait croire qu'il saluerait avec joie l'avènement d'une nouvelle dynastie capable de régénérer l'Espagne et de lui rendre sa grandeur passée.

Une fois décidé à faire une tentative auprès

de Liniers pour le gagner à la cause de son frère, Napoléon se mit immédiatement en quête d'un homme en situation d'entamer une aussi délicate négociation et capable de la mener à bonne fin. Il fallait, avant tout, trouver quelqu'un qui non seulement connût le vice-roi, mais qui fût son ami. Ce n'était pas chose facile. Sous l'Empire, les relations n'étaient pas fréquentes entre la France et l'Amérique du Sud, et l'on pouvait compter les voyageurs d'un certain rang social qui avaient visité les provinces argentines. L'amiral Decrès, ministre de la marine, découvrit pourtant dans son personnel un officier remplissant les conditions requises. C'était le capitaine Jurien, père de l'amiral Jurien de la Gravière. Ce jeune marin, qui venait d'être appelé au commandement de la corvette la Créole, avait rencontré Liniers en 1800, pendant une relâche de plusieurs mois dans le Rio de la Plata, et l'avait beaucoup fréquenté.

Mis ainsi à même d'apprécier les grandes

et rares qualités du futur libérateur de Buenos-Ayres, il avait conçu pour lui une sincère amitié et une profonde estime. Il accueillit donc avec la joie la plus vive la proposition que lui fit Decrès de le charger d'une mission auprès de son ami, d'autant plus que lé ministre lui fit entrevoir, en cas de succès^ les plus brillantes récompenses. A la demande de son chef, il rédigea rapidement un mémoire sur le vice-roi, sa famille, sa situation et son influence dans la colonie. Ce mémoire fut soumis sans relard à l'Empereur, qui ne se décida pas pourtant en faveur du capitaine Jurien, probablement parce que, dans la crainte d'un insuccès, il ne voulut pas donner trop d'importance à la mission et tint à la confier à un personnage moins en vue que le commandant de la Créole (1).

Plus heureux que Decrès, le ministre Maret trouva l'homme que cherchait l'Empereur. II

(1) L'amiral Jurien de l/l GraviÈre, Souvenirs d'un amiral , tome II, p. 132 et suiv.

avait rencontré peu de mois auparavant, à Dijon, dans un dîner, un ancien émigré, le marquis de Sassenay, qui avait, lui aussi, connu Liniers en 1800 et s'était, comme le capitaine Jurien, lié avec lui d'une étroite amitié. Pendant le repas, la conversation était tombée sur les récents triomphes du vice-roi de la Plata, qui avaient fait du bruit en France. Le marquis avait parlé de Liniers aVec l'enthousiasme d'un ami et avait retracé avec feu ses exploits à Mahon et à Gibraltar. Il avait vanté son caractère et ses talents, et si vivement intéressé le ministre que celui-ci n'oublia ni la soirée, ni son interlocuteur.

Le futur duc de Bassano proposa donc à l'Empereur d'envoyer Sassenay à Buenos- Ayres. Il savait que c'était un homme fortement trempé et ayant courageusement supporté les rudes épreuves de l'émigration. Il savait aussi qu'il était d'une irréprochable loyauté, et qu'il n'y avait pas à craindre que, bien qu'attaché à la maison de Bourbon, il ne

remplît pas consciencieusement toute mission dont on le chargerait. L'Empereur ratifia le choix de son ministre et manda l'ancien émigré auprès de lui.

Au moment où Napoléon et Maret arrêtaient leur choix sur lui, le marquis de Sassenay vivait tranquillement dans la terre dont il portait le nom, à quelques kilomètres de Chalon-sur-Saône. Tout occupé à se reconstituer une fortune et n'ayant jamais sollicité aucun emploi du gouvernement impérial, il ne se doutait pas du malheur qui allait fondre sur lui. Ce fut donc avec une véritable stupéfaction qu'un beau jour de mai 1808, il vit descendre d'une voiture de poste arrêtée à la porte de son château, un courrier de cabinet porteur d'un ordre de l'Empereur qui l'appelait auprès de lui. Fort perplexe, il chercha, mais en vain, à tirer du courrier quelques éclaircissements. Celui-ci ne savait rien et n'avait d'autre instruction que de l'amener a

ayonne. Le marquis fit à la hâte quelques

préparatifs, et, après avoir embrassé fort tristement sa femme et ses deux enfants, il monta dans la chaise de poste qui l'attendait.

Le voyage se fit aussi rapidement qu'il pouvait se faire à cette époque. Il s'agissait du service de l'Empereur, et pour ce service-là les postillons savaient qu'il fallait brûler le pavé. La route parut néanmoins longue à Sassenay, qui cherchait en vain ce que le gouvernement impérial pouvait bien avoir à lui demander.

Il arriva à Bayonne le 29 mai. Sans perdre une minute, il changea de costume et se rendit au château de Marac où résidait l'Empereur, qui l'admit immédiatement en sa présence.

L'audience fut courte et caractéristique.

Napoléon se promenait à grands pas dans son cabinet. A peine Sassenay fut-il introduit qu'il l'interpella avec sa brusquerie habituelle. — tt Vous êtes lié avec M. de Liniers? » lui demanda-t-il. — « Oui, Sire » , répondit le marquis. — « C'est bien ce que m'avait dit

ET LES COLONIES ESPAGNOLES. Il

« Maret » , reprit TEmpereur. « Puisqu'il en « est ainsi, je vais vous charger d'une mission « auprès du vice-roi de la Plata. » — « Je a suis aux ordres de Votre Majesté » , répliqua l'ancien émigré ; u mais Elle voudra bien « me perniettre de retourner chez moi pour tt mettre mes affaires en ordre avant d'entre- « prendre un aussi long et aussi périlleux « voyage. »

« — C'est impossible. » Telle futla réponse.

« Il faut que vous partiez dès demain, vous « n'avez que vingt-quatre heures pour vous « préparer. Faites votre testament, Maret se « chargera de le faire parvenir à votre famille- « Pour le moment, allez trouver Champagny.

« qui vous donnera vos instructions. » Et d'un geste Napoléon congédia son interlocuteur absolument atterré.

En l'an de grâce 1808, on ne discutait pas plus les ordres de l'Empereur qu'on n'avait discuté sous la Terreur les décrets du Comité de salut public. Sassenay prit son parti en

homme habitué aux épreuves. Il se rendit tout d'abord chez M. de Champagny, ministre des relations extérieures. Celui-ci, aprèsl'avoir longuement interrogé sur ce qu'il savait de Liniers et du Rio de la Plata, lui fit connaître sommairement le but de sa mission, sans toutefois l'informer qu'une escadre en voie d'armement au Ferrol devait le suivre à quinze jours d'intervalle avec un corps de trois mille hommes. En le congédiant, le ministre lui annonça qu'il lui ferait remettre, au moment de son embarquement, des dépêches destinées aux autorités coloniales, et, pour lui-même, des instructions secrètes ne devant être ouvertes qu'en pleine mer. Sassenay alla ensuite rendre visite au ministre Maret. Le futur duc de Bassano lui prodigua les encouragements et les promesses, et, pour lui donner une attache gouvernementale, le nomma à un poste de secrétaire dans son cabinet.

Après ces visites officielles, le marquis s'occupa de ses propres affaires. Comme l'Empe-

reur le lui avait conseillé, il fit son testament, rédigea ses instructions pour son agent en Bourgogne et adressa à sa femme une lettre d'adieu dans laquelle il ne lui dissimula pas les périls de sa mission. Ces devoirs remplis, il fit, tant bien que mal, en quelques heures, l'achat des objets indispensables pour une aussi longue traversée.

Dès son arrivée à Bayonne, l'Empereur avait recherché les moyens les plus pratiques pour établir des communications fréquentes avec les colonies françaises et espagnoles. Sa correspondance avec Murât et Decrès montre à quel point cette question le préoccupait et quelle importance il y attachait. Après s'être renseigné comme il savait le faire, auprès des gens du métier, il était arrivé à se convaincre que, pour tromper la surveillance des croisières anglaises, il fallait n'employer que de très petits bâtiments et multiplier les expéditions. Dans cet ordre d'idées, il avait fait mettre sur le chantier, à Bayonne même, six

mouches d'un modèle spécial, et il avait en même temps acheté au commerce un tout petit brick qu'on lui avait représenté comme un excellent marcheur. L'arsenal de Bayonne étant fort mal approvisionné de caronades, le brick ne put être armé que d'une artillerie très insuffisante (l). Ce fut sur ce navire, qui s'appelait le Consolateur, que le marquis s'embarqua le 30 mai, sur les quatre heures du soir. M. de Champagny lui avait fait remettre une valise pleine de dépêches officielles et un pli cacheté renfermant ses instructions secrètes. Malgré tous les encouragements qui lui avaient été prodigués, l'envoyé prit la mer assez mal impressionné par les nouvelles d'Espagne qui ne lui présageaient pas un bon accueil de l'autre côté de l'Atlantique.

Il me faut ici interrompre mon récit. Avant

(1) Correspondance de Vempereur Napoléon P', édition in-8% t. XVII, lettres 13828, 13830, 13852, 13854, 13858, 13873, 13890, 13902, 13936, 13937, 13952, 13960, 13963, 13965, 13982, 13998, 13999, 14013, 14203.

de raconter le voyage de Sassenay elles graves événements qui en furent la conséquence, j'ai à faire connaître les antécédents des deux hommes que la toute-puissante volonté de Napoléon allait réunir de nouveau, pendant un court espace de temps, sur les rives du Rio de la Plata, pour leur malheur à tous deux.

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