CHAPITRE II
Naissance et famille de Jacques de Liniers. — Ses premières années et ses premières campagnes. — Envoi à la Plata. — Longue inaction sans avancement. — Première invasion anglaise. — Conquête de Buenos-Ayres par Beresford et reprise de cette ville par Liniers.
Jacques de Liniers, dont nous nous occuperons d'abord, naquit à Niort le 25 juil-
(1) Jules Richard, Biographie de Jacques de Liniers, — Bartolomé Mitre, Historia de Belgrano y de la Independencia argeniina, in-8% V édition. Buenos-Ayres, 1887. (C'est dans le l*"" volume de la 4" édition que se trouve le plus complètement tout ce qui concerne l'histoire de Liniers de 1806 à 1810.) — Don Gregorio Funes, Ensayo de la historia civil de Buenos- Ayre': y Tucuman y Paraguay ; Annual liegister, années 1806, 1807, 1808 et 1810, in-8% Londres ad annos; le Times, n" du 24 août 1810. — ToRRENTE (D. Mariano), Historia de la Revolucion hispano-amer icana.
let 1 753. II était le quatrième des neuf enfants issus du mariage de Jacques-Joseph-Louis de Liniers et d'Henriette-Thérèse de Brémond d'Ars. Les Liniers comptaient parmi les plus anciennes familles de la noblesse poitevine.
L'un d'eux avait été tué à la bataille de Poitiers en 1356, un autre avait eu la jambe emportée à la bataille de Laufeld en 1747.
Tous, pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle , avaient vaillamment servi la monarchie dans ses armées ou sur ses flottes. Jacques de Liniers eût menti aux instincts guerriers de sa race s'il n'avait pas embrassé la carrière des armes. Cadet de famille et n'ayant pas grand'chose à attendre de l'héritage paternel, il résolut de demander à son épée la fortune qui lui manquait. A douze ans, il fut reçu page du grand maître de l'ordre de Malte, Ximénès. Malte était alors l'école militaire de la noblesse européenne. Il y passa trois années et s'y familiarisa, dans l'entourage du Grand Maître, avec la langue espa-
gnole, qui devait lui être plus tard si utile. Il rentra en France en 1768 avec l'autorisation de porter la croix et y obtint, la même année, un brevet de sous-lieutenant au régiment de Piémont-royal-cavalerie .
La France, épuisée parla guerre de Sept ans, ne songeait alors qu'à vivre en paix avec ses voisins. Liniers fut donc condamné à une vie de garnison insupportable à son ardente nature. Il la menait depuis six ans, lorsqu'il apprit en 1774 que le gouvernement espagnol préparait une expédition contre Alger.
Il n'hésita pas à donner sa démission et à passer en Espagne, où il s'engagea comme simple volontaire sur la flotte que commandait don Pedro Castejon. Cette flotte portait 22,800 hommes, sous les ordres du comte d'Oreilly. L'expédition ne fut pas plus heureuse que ne l'avait été celle de Charles-Quint en 1535. Après quelques avantages, l'armée s'avança dans l'intérieur, fut battue et dut se rembarquer a la hâte, après avoir perdu
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3,000 hommes. Liniers trouva moyen de se distinguer, soit sur son vaisseau, soit comme aide de camp du prince Camille de Rohan.
Aussi, quoique étranger, obtint-il d'être admis en 1775 au collège des Gardes-Marine. Il y passa ses examens et devint enseigne de frégate. Il prit part, en cette qualité, à une expédition contre les côtes du Brésil qui fut bientôt interrompue par la paix conclue en 1777 entre TEspagne et le Portugal.
Une année plus tard, le soulèvement des colonies de l'Amérique du Nord contre l'Angleterre mit encore une fois la France et l'Espagne aux prises avec leur vieille ennemie. Cette guerre fournit à Liniers de nouvelles occasions de se signaler. De 1779 h 1781, il prit part sur le Saint-Vincent à la campagne du large et à différentes croisières dans lesquelles il enleva à l'abordage plusieurs navires anglais. Au commencement de 1782, il fut embarqué sur le Saint-Pascal, qui faisait partie de la flotte chargée d'as-
siéger Port-Mahon que les Anglais occupaient depuis 1763. La ville était étroitement bloquée par terre et par mer. Néanmoins, deux transports anglais, l'un de dix et l'autre de quatorze canons, trompèrent la surveillance des assiégeants et vinrent jeter l'ancre à une portée de fusil du fort la Reine. En apprenant l'événement, le commandant de la flotte espagnole résolut de faire enlever ces deux navires par des chaloupes, quoiqu'ils fussent doublement protégés par leur propre artillerie et par les batteries du fort. L'entreprise était hasardeuse. Pour la conduire à bonne fin, il fallait un chef résolu. La réputation que Liniers s'était acquise lui valut d'être choisi. On lui confia seize chaloupes avec lesquelles il devait pendant la nuit aborder les deux transports. Un épais brouillard, chose rare en ces parages, contraria l'entreprise et ne se dissipa qu'avec le jour. Liniers ne voulut pas remettre l'attaque. Malgré un feu épouvantable, il vogua hardiment vers les navires
ennemis, les aborda, s'en empara et les ramena au milieu de la flotte espagnole, aux applaudissements de ses compagnons d'armes.
Ce hardi coup de main, qui coûta la vie à beaucoup des assaillants, et dans lequel lui-même fut assez grièvement blessé, lui valut le grade de lieutenant de vaisseau. Pendant le reste du siège, qui se termina le 5 février par une capitulation, Liniers sut, comme toujours, se rendre fort utile.
L'heureuse issue de ce siège décida l'Espagne et la France à faire un grand effort pour arracher à l'Angleterre le rocher de Gibraltar, sur lequel son drapeau flottait depuis 1704. Des forces imposantes furent réunies au camp de Saint-Roch. L'armée franco-espagnole, qui comptait dans ses rangs deux princes du sang, le comte d'Artois et le duc de Bourbon, était commandée par le duc de Grillon. La flotte combinée, forte de 64 vaisseaux de ligne et de quelques frégates et bâtiments légers, était aux ordres de l'amiral Cor-
doba. Pour venir à bout de la redoutable forteresse, on construisit des batteries flottantes chargées de pièces de gros calibre. On comptait que, placées à une petite distance des murailles, elles les démoliraient rapidement. Le 13 septembre 1782, dix de ces batteries armées de 150 canons vinrent, malgré un vent violent, s'embosser devant la place assiégée. L'une d'elles était commandée par le prince de Nassau-Siegen, ayant Liniers pour second.
L'artillerie de l'armée de terre et celle de la flotte ouvrirent en même temps un feu d'enfer. Les Anglais rendirent coup pour coup et finirent par démasquer des batteries à boulets rouges qui mirent le feu à trois des batteries flottantes. L'incendie se communiqua aux autres. Après avoir combattu dixsept heures, le prince de Nassau et Liniers n'eurent que le temps de sauter à l'eau pour échapper à la mort.
L'insuccès de cette attaque découragea les
assiégeants. On se contenta de bloquer la place, dans l'espoir de la réduire par la famine. Pendant un orage, quelques vaisseaux anglais parvinrent à y introduire des vivres et des munitions. A leur sortie, ils furent vivement poursuivis. Liniers, qui commandait un brick de 18 canons, en enleva un sous le feu d'un vaisseau de ligne. Cet exploit, joint aux services qu'il avait rendus pendant le siège, lui valut le grade de capitaine de frégate. Quelques mois plus tard, l'Angleterre signait la paix à Versailles et reconnaissait l'indépendance de ses colonies.
L'Espagne avait fait de grands armements en vue de la continuation de la guerre. Elle voulut les utiliser et entreprit une nouvelle expédition contre Alger. Liniers y prit part sur la frégate qu'il commandait. Cette expédition eut aussi peu de succès que les précédentes.
Il fallut faire la paix. Notre jeune compatriote fut chargé de porter au dey les cadeaux
du roi d'Espagne. Doué des qualités morales et physiques qui séduisent et attachent les hommes, il sut prendre un véritable ascendant sur le souverain d'Alger. Ce prince le combla des marques de sa faveur et, sur sa demande, lui accorda la liberté de tous les prisonniers français, espagnols et italiens qui se trouvaient en son pouvoir.
Au retour de cette expédition, Liniers épousa une jeune fille d'origine française, Mlle de Menviel, qui mourut en 1788 en lui laissant un fils. Dans cette même année, le gouvernement espagnol l'envoya à la Plata.
Il s'y maria pour la seconde fois, en 1791, avec Mlle de Sarratea. Quelques mois plus tard, au commencement de 1792, il fut nommé capitaine de vaisseau.
Pendant quatorze longues années, le gouvernement espagnol oublia Liniers. Pourtant, en Amérique comme en Europe, il rendit d'utiles services. De 1796 à 1802 surtout, il sut, à l'aide d'une flottille de chaloupes canon-
nières qu'il avait organisée à Montevideo, défendre les côtes de la vice-royauté contre les croiseurs anglais, et assurer le commerce d'une rive à l'autre du Rio de la Plata. Ce fut pendant cette dernière période qu'il se lia, en 1800, avec le marquis de Sassenay, dont les hasards de l'émigration avaient fait un subrécargue sur un navire de commerce amé-' ricain, et avec celui qui devait être plus tard l'amiral Jurien.
Après la paix d'Amiens, le vice -roi lui confia par intérim le gouvernement des anciennes missions du Paraguay que les Jésuites avaient fondées. Il y passa trois ans et revint à Buenos-Ayres en 1805 pour y reprendre le commandement de la flottille. Le voyage de retour fut marqué pour lui par un grand malheur. Mme de Liniers fut surprise en route par les douleurs de l'enfantement et mourut faute des soins nécessaires.
Les incessantes attaques des Anglais ne laissèrent guère à Liniers le temps de s'aban-
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donner a son chagrin. Il lui fallut pendant toute Tannée 1805 lutter avec le peu de forces dont il disposait contre des ennemis chaque jour plus hardis. C'était le prélude d'un redoutable orage qui allait fondre sur la colonie.
L'Angleterre, dont le commerce était fort éprouvé par la guerre qu'elle soutenait depuis 1803 contre la France et l'Espagne, cherchait partout des nouveaux débouchés pour ses produits. Depuis longtemps le cabinet de Saint-James avait les yeux fixés sur l'Amérique méridionale et songeait à mettre la main sur l'une ou l'autre des colonies dont l'Espagne tirait un si mauvais parti. Pourtant, aucune expédition n'avait encore été projetée, lorsqu'en 1806 le commodore sir Home Popham, qui s'était emparé l'année précédente de la colonie hollandaise du cap de Bonne- Espérance, eut l'idée d'employer les forces dont il disposait à la conquête du Rio de la Plata. Popham savait que la colonie n'était
défendue que par un petit nombre de soldats espagnols, et il croyait, sur la foi de renseignements apportés par un capitaine américain, que les habitants détestaient le joug de la mère patrie, ce qui était vrai, et accepteraient volontiers la domination anglaise, ce qui était faux.
Sans consulter son gouvernement, il mit à la voile en avril 1806 avec une escadre de 6 frégates, de 3 corvettes et de 5 transports qui portaient un petit corps expéditionnaire de 800 highianders du IV et de 600 soldats de marine, sous les ordres du général Beresford. C'étaient de vaillants soldats et un chef éprouvé.
Le 71* régiment de highianders avait de glorieux états de service. Il s'était surtout signalé en 1 799 sous les ordres de sir Sidney Smith dans cette célèbre défense de Saint- Jean d'Acre qui, au dire de Napoléon, lui avait fait manquer sa fortune. Quant à William Carr Beresford, il comptait déjà parmi
les plus brillants officiers de l'armée anglaisé. Depuis le commencement des guerres de la Révolution, il n'avait pour ainsi dire pas remis son épée au fourreau. Il avait pris part au siège de Toulon, à la conquête de la Corse, à la guerre de Saint-Domingue, à la dernière lutte contre Tippou-Saïb et à la campagne d'Egypte, dans laquelle, sous les ordres de sir David Baird, il avait exécuté avec son régiment cette merveilleuse marche de neuf jours à travers le désert, de la mer Rouge au Nil, qui avait rendu légendaires les noms de tous les chefs qui l'avaient dirigée. Tout récemment, enfin, il avait contribué à la conquête des possessions hollandaises du cap de Bonne- Espérance.
Favorisée par de bons vents, l'escadre anglaise ne s'attarda pas trop dans sa traversée de l'Atlantique. Le 10 juin, elle fit son apparition dans les eaux du Rio de la Plata.
La colonie avait à sa tête le marquis de Sobremonte, vice-roi depuis 1804. Ce n'était
pas un mauvais administrateur; il avait gouverné avec assez d'équité ; mais il était absolument au-dessous de la tâche difficile qui venait de lui incomber. Dès Tannée précédente, la cour de Madrid, effrayée du départ de la flotte du commodore Popliam pour les mers du Sud, lui avait donné Tordre de se tenir en garde contre une descente des Anglais. Il avait fait, à cette époque, quelques préparatifs très insuffisants; puis, sur la nouvelle que le commodore Popham s'était emparé du Cap, il avait cru le danger conjuré et avait interrompu ses armements.
L'arrivée inopinée de Tescadre anglaise le prit donc complètement au dépourvu et lui fit perdre la tète. Il ne sut prendre aucune mesure utile et se borna à appeler sous les armes les milices qu'il avait eu le tort de ne pas exercer en prévision du danger qui lui avait été signalé.
La plus grande partie des troupes régulières avaient été concentrées à Montevideo. Le
Commodore Popham avait d'abord songé à attaquer cette place. Il changea d'avis en apprenant par un pilote anglais que Buenos- Ayres, qui n'avait pas d'enceinte fortifiée, n'était défendue que par un petit nombre de soldats espagnols. Il remonta donc le fleuve, et, après une fausse démonstration contre la baie de Barragan, dont la défense avait précisément été confiée à Liniers, il débarqua le 25 juin sa petite armée au port de Quilmès, à cinq lieues de Buenos-Ayres. Quelques marins pris dans les équipages de l'escadre avaient porté à 1,600 ou 1,800 hommes l'effectif du corps de débarquement, dont l'artillerie se composait de quatre pièces de campagne. Ce fut avec cette poignée d'hommes que l'intrépide Beresford osa s'attaquer à une ville dont la population ne devait pas être inférieure à 50,000 âmes.
Le général anglais, après avoir employé l'après-midi du 25 juin à assurer sa base d'opérations en établissant fortement une
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centaine d'hommes à Quilmès, se lança résolument en avant dès le matin du 26. Rien ne put faire obstacle à sa marche, ni la longue plaine marécageuse qu'il fallut traverser en ayant de l'eau jusqu'aux genoux, ni les attaques d'un corps de 1,000 cavaliers, soutenus par une batterie de six pièces, qui chargea les Anglais à la sortie du marais. Quatre des six pièces furent prises, et la cavalerie fut poursuivie l'épée dans les reins jusqu'à un cours d'eau, le Riachuelo, trop profond pour être traversé à gué, qui couvre au sud la ville de Buenos-Ayres. Les fuyards ayant brûlé le pont, Beresford dut faire halte vers le soir.
Le 27 au matin, il franchit la rivière sous le feu des milices qu'il culbuta sans peine, et dans l'après-midi, il entrait dans la capitale de la Plata tambour battant et bannières déployées, et s'installait dans la forteresse dont le gouverneur lui ouvrait les portes sans coup férir.
Le marquis de Sobremonte n'avait pas
attendu les Anglais. A peine avait-il appris qu'ils avaient passé le Riachuelo qu'il avait réuni 1,500 cavaliers et s'était enfui du côté de Cordoba, où il s'était fait précéder par sa famille et son trésor. Il laissa au commandant du fort le triste devoir d'obtenir du vainqueur la meilleure capitulation possible.
Elle fut ce que voulut Beresford, qui prit possession de la ville au nom de George III et obligea les autorités à prêter serment à son souverain et à faire revenir, pour le lui livrer, lé trésor emporté par le vice-roi. Une proclamation apprit aux habitants qu'ils avaient changé de maître. Le vainqueur y promettait de respecter les propriétés privées et accordait le libre exercice de la religion catholique. Il annonçait, en même temps, que Buenos- Ayres pouvait désormais trafiquer librement avec les colonies anglaises.
Cette proclamation ne produisit pas du tout l'effet sur lequel avaient compté Popliam et Beresford. Ces deux chefs, je l'ai dit plus
haut, avaient été mal renseignés sur la disposition de la population. Bien que les créoles n^aimassent guère la domination de la métropole, qui, d'ailleurs, se faisait peu sentir, excepté dans les questions douanières, ils la respectaient par la force de Thabitude; de plus, les Espagnols européens exerçaient encore sur eux une grande influence. Cette influence avait bien été un peu ébranlée par la défaite qu'on venait de subir; mais les créoles, habitués à la soumission, n'avaient pas encore acquis le sentiment de leur propre force, et ils se dirent que maître pour maître, autant valait obéir à celui qu'ils connaissaient et auquel ils étaient unis par la communauté d'origine, de religion et de langue, qu'à un envahisseur étranger qui venait de s'imposer par la force et qui était l'ennemi de leur foi. Il se produisit donc assez rapidement dans cette population impressionnable, un moment abattue par sa défaite, un très vif mouvement de réaction. En comptant le petit nombre
des vainqueurs et en le comparant aux forces locales, on s'indigna d'avoir été aussi facilement vaincu. La honte colora les fronts, et la colère envahit les cœurs ; une sourde agitation régna bientôt dans la ville, et Ton chercha à se concerter. Cette fermentation n'échappa pas à l'œil vigilant de Beresford, qui comprenait mieux que personne combien sa position pouvait devenir périlleuse. Le commodore Popham avait bien demandé des secours en Angleterre en y envoyant les trésors arrachés à la faiblesse de Sobremonte, mais ces secours ne pouvaient pas arriver de longtemps. Le général anglais ne pouvait donc compter jusqu'à nouvel ordre que sur les forces dont il disposait. Il les concentra dans la forteresse, prêt à réprimer avec la dernière rigueur toute tentative de soulèvement qui viendrait à se produire.
Sur ces entrefaites, Liniers arriva à Buenos- Ayres. Il venait y voir sa famille avec l'autorisation de Beresford. Par suite d'un oubli, il
n'avait pas été compris dans la capitulation et se trouvait libre de tout engagement. Seul des chefs espagnols, il n'avait pas perdu son prestige. Tous les regards se tournèrent vers lui, et on lui demanda de prendre la direction du mouvement pour chasser les Anglais. Dès qu'il se fut rendu compte de l'irrésistible ardeur dont était animée la population, il résolut de tenter l'entreprise ; mais comme il était aussi prudent que brave, il voulut en assurer le succès en s'appuyant sur un petit noyau de troupes régulières.
Sans perdre de temps, il passa, à Tinsu du général anglais, sur la rive orientale du Rio de la Plata. Arrivé au port de la colonie du Saint-Sacrement, situé en face de Buenos- Ayres, il écrivit au gouverneur de Montevideo qu'il se faisait fort de reprendre la capitale si on voulait lui confier 500 hommes. Cet officier préparait lui-même une expédition. Il appela Liniers auprès de lui. Dès son arrivée, un conseil de guerre fut réuni. Les Anglais
ont un proverbe qui dit que jamais conseil de guerre ne décida de se battre. Liniers fit mentir le proverbe. Sa persuasive éloquence entraîna tout le monde. L'expédition fut résolue. Le gouverneur devait la diriger. La nouvelle que l'escadre anglaise se préparait à bombarder Montevideo l'empêcha de s'éloigner. Il dut donc confier le commandement à Liniers, en lui donnant un petit corps de ^00 hommes composé d'un noyau de soldats réguliers, d'une centaine de miquelets catalans et de trois compagnies de miliciens exercés.
Liniers eut bientôt fait ses préparatifs. Le 23 juillet, il quitta Montevideo avec ses 600 hommes et quelques pièces de campagne. Des pluies torrentielles entravèrent sa marche. Il parvint le 28 seulement à la colonie, où l'attendait une flottille de bâtiments légers de guerre et de transport, sous le commandement de son ami le capitaine de frégate don Juan Gutierrez de la Coucha. Il
apprit dans ce port qu'un soulèvement s'était produit dans la nuit du 31 juillet à Buenos- Ayres, mais qu'il avait été promptement réprimé par Beresford.
Une soixantaine de miliciens, équipés par la colonie, vinrent grossir sa petite armée.
Confiante dans son chef, elle était animée d'un indescriptible enthousiasme. Liniers lui rappela dans un ordre du jour énergique qu'il voulait être obéi, et que ce n'était qu'à ce prix qu'il pouvait triompher d'un ennemi aussi brave que discipliné.
La première difficulté à surmonter était de traverser le Rio de la Plata, surveillé par les croiseurs anglais. De la colonie à Buenos - Ayres il y a trente milles marins, mais la rivière n'est pas partout navigable pour des navires d'un fort tonnage. Le 3 août, Liniers profita d'un brouillard , fréquent dans ces parages, pour mettre à la voile. Grâce au peu de tirant d'eau des petits bâtiments composant sa flottille, il put, en s'engageant sur le banc de
Las Palmas, qui occupe l'extrémité occidentale du grand estuaire, empêcher les Anglais de lui donner la chasse. Le 4, il jetait Tancre au port de Las Gonchas, situé à six lieues de Buenos-Ayres.
Trois cent vingt marins débarqués de la flottille et soixante-treize corsaires français commandés par le capitaine Mordell, portèrent à plus de mille hommes l'effectif de la petite armée.
Une horrible tempête, qui fit sombrer six canonnières anglaises, vint encore une fois paralyser l'ardeur de Liniers et de sa troupe. La marche de Las Couchas à Buenos-Ayres fut épouvantable. Le pays n'était plus qu'un lac à travers lequel les hommes, trempés jusqu'aux os par une pluie torrentielle, ne pouvaient avancer qu'avec la plus grande difficulté. Le 6, il fallut rétrograder sur le village de San Isidro. C'était une dure épreuve pour un corps dans lequel il n'y avait qu'un nombre restreint de réguliers. Par son énergie et sa
bonne humeur, Liniers soutint son monde, et le 10 août au soir il put enfin campera Touest de Buenos-Ayres, aux abattoirs de Miserere, devenus aujourd'hui une des places de la ville. Il adressa aussitôt à Beresford la sommation suivante :
ce Général,
« Il y a plus d'un mois. Votre Excellence « est entrée dans cette capitale. Vous avez « attaqué avec de faibles troupes une popu- « lation immense, à laquelle il a manqué la « direction pour s'opposer à vos projets.
« Aujourd'hui, pleine d'enthousiasme, elle « secoue un joug odieux et me fait vous adres- « ser cet avis : quinze minutes vous sont tt accordées pour prendre le parti, ou d'ex- « poser votre garnison a une entière destructt tion, ou de vous livrer à la discrétion d'un tt ennemi généreux. »
C'était bien hardi à Liniers de tenir un pareil langage à un chef éprouvé comme
Beresford, alors qu'il n'avait à opposer aux 1,500 vétérans anglais qiie 1,000 ou 1,100 hommes, dont la plupart étaient des recrues. Pourtant, la réponse du général anglais lie fut pas aussi hautaine qu'on aurait pu s'y attendre. Il répliqua à la sommation qu'il se défendrait aussi longtemps que son honneur l'exigerait. Il ne restait plus qu'à en appeler aux armes, c'est ce que fit Liniers.
Buenos-Ayres présentait alors comme aujourd'hui l'aspect d'un vaste échiquier. Les rues larges et droites couraient du nord au sud et de l'est à l'ouest, se coupant à angles droits et formant une série de carrés de cent trente mètres de côté. Les maisons n'avaient que le rez-de-chaussée ou un étage au plus et se terminaient par des terrasses. A peu près au centre des constructions bordant le fleuve, s'élevait la forteresse, assemblage de grands bâtiments entourés d'une épaisse muraille dominée par un rempart garni de canons, et protégée par un fossé qu'il fallait traverser sur
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un pont-levis. En face de la forteresse, du côté de la terre, s'ouvrait une vaste place rectangulaire coupée en deux parties par des arcades de style mauresque, la « Recoba Vieja ^ , et bordée à l'ouest par le Cabildo, ou palais municipal, et au nord par la cathédrale, lourde copie de notre Panthéon. C'est sur cette place qu'allait se décider le sort de la colonie.
Liniers porta son premier effort sur le parc d'artillerie du Retiro situé au nord de la ville, tout près du fleuve. Il était défendu par deux cents Anglais établis dans l'arène des combats de taureaux qui constituait une vraie forteresse. Arrivé là le 1 1 à cinq heures du matin, après avoir dû exécuter, pour contourner la ville, une marche des plus pénibles dans des terres défoncées par les pluies des jours précédents, le chef espagnol lança ses hommes sur les retranchements ennemis . L'action fut chaude, mais l'avantage resta aux assaillants; les Anglais se replièrent sur la forteresse. Beresford, aussitôt instruit de ce qui venait
de se passer, accourut au secours des siens.
Liniers fitjouer son artillerie et balaya les rues par où arrivaient les Anglais. Ceux-ci se défendirent pied à pied. Les Espagnols les attaquèrent avec rage. D'heure en heure leur nombre augmentait. Les habitants valides accouraient pour se joindre à leur libérateur. Ceux qui avaient des armes se rangeaient parmi les combattants ; les autres aidaient a tramer les canons et à les mettre en batterie. Liniers, toujours au premier rang, dirigeait et encourageait ses hommes. Lia bataille se prolongea tout le jour. Vers le soir, les Anglais furent refoulés sur la place de la cathédrale. Liniers jugea prudent de remettre au lendemain le dernier et suprême effort.
Beresford employa la nuit du 11 au 12 août en préparatifs de résistance. Il plaça des canons à toutes les issues de la place, de façon à balayer les rues qui y conduisaient, et il garnit de tireurs les terrasses des maisons. Le combat commença néanmoins autrement qu'il ne
l'avait prévu. Protégés par un brouillard assez épais, les volontaires catalans de Montevideo et les corsaires français arrivèrent sans être vus sur une batterie anglaise autour de laquelle s'engagea une lutte acharnée. Liniers accourut pour soutenir son monde, puis, formant quatre colonnes d'attaque, il aborda la place par quatre rues différentes. Les Anglais, refoulés des extrémités au centre, se virent bientôt dans un cercle de feu. Bercsford, qui se tenait sous les arcades de la Recoba, eut son aide de camp frappé à mort à ses côtés. Les rangs des siens s'éclaircissaient; trois cents étaient tombés sous les balles ou les boulets des Espagnols. La position n'était plus tenable. Le général commanda la retraite et rentra dans là forteresse, dont il fut le dernier à franchir le pont-levis.
Liniers avait, plus qu'aucun autre, payé de sa personne. Il avait toujours été au plus fort du feu aussi calme qu'à la parade.
C'était miracle qu'il n'y eût point trouvé la
mort. Ses habits avaient été criblés de balles.
A peine les Anglais furent-ils renfermés dans la forteresse que le chef espagnol fit ouvrir contre elle un feu terrible avec les canons qu'il venait de conquérir et avec ceux amenés du Retiro. Il fit également établir des. batteries sur le rivage pour tenir en respect les canonnières anglaises^ Beresford, après avoir résisté pendant deux heures, comprit que la place ne pouvait pas être défendue plus longtemps. Il fit arborer le pavillon parlementaire. Liniers exigea une reddition à discrétion. Elle dut être acceptée. Toutefois, avec la générosité qui était le trait saillant de son caractère, il accorda, sur le moment, les honneurs de la guerre à son vaillant adversaire. Il eut même la faiblesse de lui concéder plus tard, dans la capitulation écrite, des avantages que ni la municipalité ni le gouverneur de Montevideo ne voulurent reconnaître.
Douze cents Anglais déposèrent leurs armes et défilèrent devant les troupes espagnoles. Ils
furent conduits, sans retard, dans Tintérieur des terres. 35 pièces de rempart, 29 pièces de campagne, 1,600 fusils et les drapeaux du 71* régiment furent le prix de la victoire.