‹ Napoléon Ier et le monopole universitaire;Chapitre 52 sur 221 · VI II · texte numérisé non relu

VI II

Loi, arrêtés, règlements, programmes, voyons-les en

œuvre dans les lycées, au moins ou surtout dans un

l. Oa trouvera ce catalogue dans le Manuel de l'instruction miblique pour l'an XIII. Bibl. du Musée pédagogique, n" 39 999.

de ces lycées, celui de Bordeaux, qui, pour cette époque, a été l'objet dune bonne monographie *.

Deux commissaires envoyés de Paris à cet effet, l'inspecteur général Despaulx et le célèbre naturaliste Georges Cuvier, préparèrent l'établissement du lycée, qui fut inauguré le 23 messidor an XI, non dans le bâtiment qui avait contenu l'école centrale et qui ne pouvait convenir à un internat, mais dans l'ancien couvent de la Visitation. La loi ne mettait à la charge de l'État que l'entretien des boursiers nationaux et le traitement des professeurs : les Conseils municipaux devaient pourvoir à l'entretien et à l'aménagement des bâtiments. Le Conseil municipal de Bordeaux, qui d'ailleurs voyait d'un mauvais œil cette institution d'État, dut dépenser à cet effet 75 000 francs.

Despaulx et Cuvier admirent 100 boursiers, dont 38 tirés du Prytanée, entre autres les fils d'illustres « Girondins » de la Convention. Barbaroux, Brissot, Gensonné, Guadet et Grangeneuvc -, 29 de la Gironde, 20 du Lot-et-Garonne et 13 des Landes : « C'étaient pour la plupart, dit M. Courteault, des fils ou des proches des soldats qui s'étaient distingués dans les campagnes de la République ou étaient morts sur les champs de bataille, et des membres des Assemblées révolutionnaires constituants ou conventionnels vic-

1. Les origines du lycée de Bordeaux ; le lycée de l'an XI (1802-1809), par Paul Courteault, professeur de première au lycée de Bordeaux, secrétaire général de la Sociélés des Archives historiques de la Gironde. Bordeaux impr. G. Gounouilhou, 1903, in-8 de vi-168 pages.

2. Le Lils de Camille Desmoulins, transféré du Prytanée au lycée de Bordeaux, resta à Paris, sur la demande de sa famille, et termina ses études au collège de Sainte-Barbe, dont le directeur, Victor de Lanneau, l'admit gratuitement. (Arch. nat. , F'T 63 003.)

times de la Terreur, membres du Corps législatif sous le Directoire, victimes du coup d'État de fructidor ». Ces 100 boursiers ne furent pas tous installés dès le début. Il n'y en eut d'abord que 72. En février 1804, le nombre total des élèves était de 230, dont 100 boursiers, 58 internes payants et 72 externes (parmi ces externes plusieurs avaient été admis gratuitement). En juin 1805, il n'y avait encore que 67 internes payants. Au début de 1806, il fut décidé que, pour combler ces vides, il y aurait 150 boursiers dont 20 à pension entière, 50 à trois quarts de pension, 80 à demi-pension. Mais, au début de 1808, ces boursiers n'étaient qu'au nombre de 129, et il n'y avait plus que 25 pensionnaires payants.

Cet échec fut un échec d'opinion. La bourgeoisie bordelaise n'aimait pas Napoléon, même avant que sa politique extérieure eût fait tort au commerce de Bordeaux. Le lycée, institution gouvernementale, était mal vu. On le représentait comme une école uniquement destinée à former des militaires. Les écoles secondaires de la ville et des villes voisines lui faisaient concurrence, en exploitant ces sentiments ou ces préjugés, même un ancien pensionnat qui avait été formé près de l'école centrale et qui survécut à cette école. C'est sans succès que le proviseur essaya de lutter contre cette concurrence par l'établissement d'un demi-pensionnat. « La municipalité, dit M. Courteault, si tiède à l'égard du lycée, ne cachait pas sa sympathie pour ces pensions privées. Elle assistait à leurs exercices littéraires et à leurs distributions de prix. Ces solennités étaient pour les directeurs des occasions de flatter les magistrats municipaux : le maître de pension Ouvrard faisait couronner par un

de ses élèves Fieffé, maire du Nord (Bordeaux était divisé en trois mairjies); le proviseur répondait en faisant couronner le préfet par un lycéen. L'opposition entre les autorités locales et le pouvoir central prenait ainsi les formes les plus irrégulières. -> Ce n'est qu'après rétablissement du monopole universitaire que le lycée put lutter contre ses rivaux, soutenus par Topinion locale.

Comme l'on comptait sur les rétributions de pensionnaires libres pour équilibrer le budget du lycée, cet établissement se trouva bientôt en déficit, et le proviseur se débattit dans des embarras auxquels lempereur, quand il passa à Bordeaux en avril 1808, résolut de remédier. Le décret du 10 mai 1808 mit à la charge des communes dix pensions entières, vingt demi-pensions, et vingt-trois quarts de pension. INIais le déficit ne fut pas comblé tout entier, et, à la veille de la création de TUniversité impériale, le lycée de Bordeaux, dit son historiographe, « était acculé à la faillite ».

Dans une autre grande ville, à Lyon, les choses ne se passèrent pas fort différemment '. Là aussi le local de l'ancienne école centrale ne put convenir; il fallut aménager et meubler les bâtiments de l'ancien Grand Collège, ce qui coûta environ 300 000 francs à la municipalité, laquelle ne vit pas d"un meilleur œil que celle de Bordeaux l'établissement de cette école d'État. Le nombre des élèves flotta entre 160 et 200, y compris 102 boursiers. A Lyon comme à Bordeaux, la bourgeoisie riche t^'tait hostile au lycée, mais pour des

1. Nous suivons ici rintércssant ouvrage de MM. Chabot et Charlélv, Histoire de V enseignement secondaire dans Le Rhône, de 1789 à 1900. Paris et Lvon, 1901, in-8.

motifs plus religieux que politiques. Quoique le proviseur fut, à un moment, un abbé (Nompère de Champagny), le lycée passait pour une école d'irréligion, et l'enseignement secondaire privé lui fit une concurrence ruineuse. Comme à Bordeaux, la situation financière du lycée fut mauvaise. Le môme décret du 10 mars 1808, imposa à la ville la charge de 70 bourses entières, dont 26 seulement furent données au lycée de Lyon (les autres furent attribuées aux lycées de Cahors, de Grenoble et de Besançon). Toutefois une stricte économie finit par faire disparaître le déficit. Le Bureau d'administration, cpii avait constaté les faits en décembre 1807, fut supprimé à dater du l'^'" janvier 1808 et remplacé par une Commission ministérielle qui, dès lors, vérifia seule les comptes. Mais quoiqu'il fût arrivé à couvrir ses frais, le lycée de Lyon n'avait pas mieux réussi, on le voit, que celui de Bordeaux, auprès de la bourgeoisie locale.

Le proviseur du lycée de Bordeaux fut l'abbé de Champeaux, ex-réfractaire, ex-émigré, ex-aumônier de l'armée de Condé, mais qui avait renoncé à l'habit ecclésiastique et qui, rallié au premier Consul, le servit fidèlement, et, sans complaisance aucune pour l'Église, se montra administrateur dévoué et énergique. Les Bordelais ne purent lui reprocher que de n'être pas Bordelais (il était Bourguignon), et l'archevêque de Bordeaux lui reprocha d'être trop la'ique ^ Le censeur fut l'ex-abbé Quidy, qui, professeur de sixième au collège des Grassins à Paris. « simple diacre, toujours

1. Lettre de l'archevêque de Bordeaux au grand-maître, 29 mai 1808 : « Le proviseur, M***, et deux de ses coopérateurs prêtres comme lui, tâchent de faire oublier leur sacerdoce. » (Ambroise Reiuhi, par Eugène Rendu, p. M.)

habillé en laïque », avait prêté le serment que son proviseur avait refusé (c'était bien là la politique de Bonaparte, de réconcilier à son service amis et adversaires de la Révolution). Envoyé à Rouen au bout de quelques semaines, il fut remplacé par l'ex-bénédictin Abbal, ancien professeur de latin à Sorèze, et qui avait été employé au pensionnat près Técole centrale. Il eut pour successeur un professeur de belles-lettres du lycée, de Sermard, ex-principal du collège de Langres, et qui semble avoir été autrefois, lui aussi, un abbé i. Sur le procureur gérant (économe), qui s'appelait Aubert, et dont le cautionnement était de 9 100 francs, on ne nous dit rien qui puisse nous faire connaître ses antécédents.

L'administration de beaucoup d'autres lycées fut de même confiée à des abbés ou à dcscx-abbés. Mais ce ne fut pas une règle : ainsi, de l'an XI à Tan XIII, le proviseur du lycée de Lyon fut d'abord un laïque, Coster, ancien professeur à l'école centrale de la Meurthe.

Quant au personnel enseignant du lycée de Bordeaux, les professeurs de lettres, au nombre de quatre, ne furent pas, sauf un, des laïques d'origine. J'y vois un ex-doctrinaire, un ex-oratorien. Nul d'entre eux n'avait professé à l'école centrale. C'est au contraire parmi les professeurs de cette école que furent choisi les quatre professeurs de sciences, deux laïques et deux anciens doctrinaires. Un des deux laïques, Leupold, était assez connu comme savant. Un des deux anciens doctrinaires était Chassin-Villers. « véritable maître Jacques », dit

I. M. Courteault dit, en eiïet, qu'avant d'tHre principal il avait été « maître de conférence de théologie dans un séminaire ». En 1807, il devint proviseur du lycée de Ilodez; puis, en 1810, proviseur du lycée Impérial (Louis-le-Grand).

M. Courteault : il enseigna au lycée « non seulement les mathématiques, mais encore Thistoire naturelle, la physique, l'histoire et la géographie ».

C'est par hasard ou pour des circonstances locales, mais non par système, qu"à Bordeaux les professeurs de lettres ne furent pas pris parmi ceux de Técole centrale. Il n"en fut pas de même à Lyon, où l'école centrale fournit au lycée la plus grande partie de son personnel enseignant, non seulement pour les sciences, mais pour les lettres.

Au lycée de Lyon aussi il y eut un « maître Jacques », le professeur Roux, qui en 1805 enseigna à la fois les belles-lettres et les mathématiques. « C'était un homme universel : il avait enseigné la physique à Grenoble, l'éloquence au collège Notre-Dame '. » Cola ne surprenait point alors : on avait souvent vu, dans les collèges d'ancien régime, cette variété d'aptitudes ou d'emplois dans le même professeur.

En résumé, à en juger par Bordeaux et Lyon, le personnel enseignant des lycées, en cette première période, s'il nous étonne par le disparate des antécédents et des mérites, fut aussi bon que les circonstances le permettaient, vraiment suffisant, zélé, consciencieux et, quoique recrute pour la majeure partie dans l'ancien clergé, nullement <( clérical », comme nous disons aujourd'hui.

Sur les maîtres d'études, nous savons peu de chose. Au lycée de Bordeaux, M. Courteault ne nous fait connaître que leur nombre, qui fut de cinq, et leurs noms. A Lyon, d'après un rapport de Fourcroy du 7 thermidor an Xll, ils étaient « détestables », il n'y en avait pas un qui sût se faire respecter, et on ne savait « où en trouver

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