‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 123 sur 389 · PLANS DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

PLANS DE BONAPARTE

souvenirs. L'ennemi nous laissait 5.000 prisonniers, 1.200 chevaux, 300 voitures (18 juin).

Kray s'empresse de quitter Ulm et, faisant un détour par Heidenlieim, Neresheim et Nordlingen, rejoint avec grand'peine la route de la vallée du Danube t\ Daunowerth, comptant occuper la ligne du Lech par derrière. Mais Lecourbe était déjà sur la rive droite de la rivière; Kray veut alors se poster sur l'Isar, mais Moreau avait occupé Munich. Il se retire enfin derrière l'Inn. Les troupes de Moreau s'étendaient du Tyrol (Lecourbe) à Philipsbourg sur le Rhin; on venait d'apprendre les éclatants succès de Bonaparte en Italie. Kray et Moreau signèrent l'armistice de Parsdorf (15 juillet). Dans le dernier combat de la campagne, livré à Oberhausen près de Neubourg, entre Daunowerth et Ingolstadt, avait été tué d'un coup de lance l'illustre Latour d'Auvergne, celui que Bonaparte avait surnommé le premier grenadier de France.

Tandis que Moreau commençait avec sa belle armée ses opérations oftensives, Napoléon était encore occupé à rassembler secrètement les forces qu'il devait porter au centre de l'Italie septentrionale. Il pouvait disposer d'une partie des troupes de l'Ouest rendues libres par la pacification presque complète de la Vendée, et il écrivait à Brune : « Il faut nous résoudre à arpenter la France comme autrefois la vallée de l'Adige : ce n'est jamais que le rapport des décades aux jours. » Les dépôts de l'armée d'Egypte cantonnés dans le Midi pouvaient aussi donner plusieurs bataillons et, tout en laissant 30.000 hommes dans les pays récemment annexés ou à peine soumis, le Premier Consul pouvait ainsi disposer de 40.000 soldats pour la campagne.

Mais le plan qu'il avait conçu exigeait pour son exécution non seulement beaucoup de célérité et d'audace, mais aussi un profond secret.

Le secret, dit Napoléon dans ses Mémoires, était le plus difiBcile à conserver ; comment tenir caché aux nombreux espions de l'Angleterre et de l'Autriche le mouvement de l'année? Le moyen que le Premier Consul jugea le plus propre, fut de le divulguer lui-même, d'y mettre une telle ostentation qu'il devînt un objet de raillerie pour l'ennemi , et de faire en sorte que celui-ci considérât toutes ces pompeuses annonces comme un moyen de faire une diversion aux opérations de l'armée autri-

chienne qui bloquait Gênes ; il était nécessaire de donner aux observateurs et aux espions un point de direction précis : on déclare donc par des messages au Corps législatif, au Sénat, et par des décrets, par la publication dans les journaux, et enfin par des intimations de toute espèce que le point de réunion de l'armée de réserve est Dijon, que le Premier Consul en passera la revue, etc., etc. — Aussitôt tous les espions et les observateui-s se dirigèrent sur cette ville. Ils y virent, dans les premiers jours d'avril, un grand état-major sans armée et dans le courant de ce mois 5 à 6.000 conscrits et militaires retirés, dont même plusieurs estropiés consultaient plutôt leur zèle que leurs forces. Bientôt cette armée devint un objet de ridicule, et lorsque le Premier Consul en passa lui-même la revue, le 6 mai, on fut étonné de n'y voir que 7 à 8.000 hommes, la plupart n'étant pas même habillés. On s'étonna comment le premier magistrat de la Eépublique quittait son palais pour passer une revue que pouvait faire un général de brigade. Ces doubles rapports allèrent par la Bretagne, Genève, Bâle, à Londres, à Vienne et en Italie. L'Europe fut pleine de caricatures; l'une d'elles représentait un enfant de douze ans, et un invalide avec une jambe de bois ; au bas on lisait : « Armée de réserve de Bonaparte. » « En même temps que l'on annonçait avec la plus grande ostentation la formation de l'armée de réserve, on faisait faire à la main de petits bulletins, où, au milieu de beaucoup d'anecdotes scandaleuses sur le Premier Consul , on prouvait que l'armée de réserve n'existait pas et ne pouvait pas exister, qu'au plus on pourrait réunir 12 à 15.000 conscrits. On en donnait la preuve par les efforts qui avaient été faits, la campagne précédente, pour former les diverses armées qui avaient été battues en Italie, par ceux qu'on avait faits pour compléter cette formidable armée du Ehin ; enfin, disait-on, laisserait-on l'armée d'Italie si faible, si on avait pu la renforcer? L'ensemble de tous ces moyens de donner le change aux espions fut couronné du plus heureux succès. On disait à Paris, comme à Dijon, comme à Vienne : « Il n'y a point d'armée de réserve. » Au quartier général de Mêlas on ajoutait : « L'armée « de réserve dont ou nous menace tant est une bande de 7 à 8.000 hommes, conscrit* « ou invalides, avec laquelle on espère nous tromper pour nous faire quitter Gênes. « Les Français comptent trop sur notre simplicité. Ils voudi'aient nous faire réaliser « la fable du chien qui quitte sa proie pour l'ombre... »

Mais pendant qu'on raillait ainsi cette armée de réserve, les diverses divisions venant des différents points de la France se dirigeaient par des itinéraires fixés vers leur point de concentration, qui était le bassin supérieur du Rhône. Les nouvelles que le Premier Consul recevait de Masséna montraient qu'il fallait se hâter (1).

Masséna soutenait dans Gênes un siège qui rappelait les résistances

(1) Sur les affaires de Gênes, voir surtout Thiébault, Journal des opérations militaires du siège et du blocus de Gènes.

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