‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 126 sur 389 · CAPITULATION DE GÊNES. — MONTEBELLO · texte numérisé non relu

CAPITULATION DE GÊNES. — MONTEBELLO

Tende, lui fit perdre 10.000 hommes et ruina son armée. Suchet se hâta de marcher sur Gênes, mais c'était un jour trop tard. Ott, quelques heures avant de s'éloigner, avait obtenu de Masséna l'évacuation de la ville.

Dès le 23 mai, le pain d'avoine et de fèves auq^^el on avait été réduit depuis quelques jours fit défaut , et on dut avoir recours à un mélange d'amidon, de graine de lin et de cacao dont on formait un pain afireux que les estomacs les plus robustes pouvaient à peine supporter; encore en restait-il à peine deux onces par homme le jour de la capitidation (4 juin). Quinze mille habitants avaient péri de misère. Malgré cette situation désastreuse, Masséna menaçait de se faire jour si on ne permettait pas à l'armée de sortir librement avec armes et bagages et avec la faculté de combattre lorsqu'elle aurait dépassé les lignes des assiégeants. Les blessés et les malades, obligés de rester dans Gênes, devaient être nourris et soignés par les Autrichiens et rendus ensuite à l'armée. Masséna obtint ce qu'il voulut. Il exigea aussi la promesse qu'aucun Génois ne serait inquiété pour les opinions émises et que les biens comme les personnes seraient respectés. Les généraux refusant de s'engager à reconnaître le gouvernement que les Génois s'étaient donné en 1797 : «c Eh bien! faites ce que vous voudrez, s'écria Masséna; mais je vous déclare qu'avant quinze jours je serai de retour dans Gênes. » Un officier autrichien, M. de Saint-Julien, lui répondit : « Vous trouverez dans cette place, Monsieur le général, des hommes à qui vous avez appris à la défendre. »

Cette admirable défense de Gênes avait accru la gloire du vainqueur de Zurich et permis la réussite du plan général des opérations ; mais par combien d'efforts et de pertes ce résultat était obtenu ! Environ la moitié des soldats (7.000 sur 15.000) étaient tués ou hors de combat. Les trois quarts des oflSciers étaient tués, blessés ou prisonniers.

A peine la capitulation était-elle signée que Ott, d'après les instructions pressantes qu'il avait reçues de Mêlas, se dirigeait en toute hâte sur Plaisance par le col de la Bocchetta. Il fallait empêcher les

SAPOLÉOX I". 37

Français de passer sur la rive droite du Pô; mais Lannes avait déjà franchi le fleuve et occuj^ait le défilé de la Stradella, seul passage qui mette en communication Plaisance et Alexandrie. Ott veut forcer le passage entre Montebello et Casteggio (9 juin) et est rejeté sur la Bormida.

Ainsi tout se trouvait disposé de telle sorte qu'une seule bataille livrée par Napoléon sur un terrain presque désigné d'avance entraînerait la ruine complète de l'ennemi. Quelle était, en effet, la situation de Mêlas? Tous les passages du Pô étaient gardés de Pavie à Plaisance, et s'il voulait forcer le Tessin, il rencontrait 10.000 hommes placés à Pavie pouvant défendre à outrance le passage et donner à Bonaparte le temps d'accourir en une journée de la Stradella, où il avait son quartier général. S'il se dirigeait vers Gênes, il trouvait Suchet et Masséna. En face de lui, sur la route qui longe le Pô, il se heurtait à Bonaparte lui-même et à la principale concentration de troupes. Ainsi , il fallait que Mêlas remportât une grande victoire rien que pour assurer sa retraite et sauver son armée. La défaite des Français ne pouvait avoir pour eux de résultats fort graves, puisque même obUgés de laisser passer les Autrichiens, ils pouvaient toujours se concentrer ensuite et garder leurs communications avec la France. A tout événement, quelques détachements avaient été laissés à Arona pour garder la route du Saint-Gothard. Le succès de Bonaparte devait, au contraire, amener la ruine totale des Autrichiens.

Le 12 juin, Bonaparte avait quitté la Stradella pour aller au-devant de l'ennemi, qui devait, pensait-il, se diriger sur Plaisance : il établit son quartier général à Voghera. Mais lorsqu'on eut fait explorer la vaste plaine qui s'étend de la Scrivia à la Bormida, il apprit avec étonnement qu'il n'y avait pas un seul ennemi ; les Français occupèrent même sans combat le village de Marengo. Bonaparte, jugeant trop de son adversaire par lui-même, ne put croire que dans des circonstances si critiques, M. de Mêlas n'eût pas pris une décision prompte. (( Si l'ennemi voulait suivre la grande route de Plaisance, pensait-il, c'est ici qu'il m'attendrait; ici sa nombreuse artillerie et sa belle cavalerie auraient de grands avantages ; il faut donc qu'il se soit dirigé soit

MAEENGO. 291

sur le Tessin soit sur Gênes. » Dans cette hypothèse, il détacha Desaix, qui venait d'arriver d'Egypte, sur Novi avec une seule division.

Cependant Mêlas et l'état-major autrichien avaient pris la seule détermination qui convenait à des gens de cœur, à des troupes qui venaient de reconquérir l'Italie : c'était de se faire jour les armes à la main. Le 14 juin Mêlas franchit la Bormida avec toutes ses forces.

Le Premier Consul n'avait à lui opposer d'abord qu'une vingtaine de mille hommes. La bataille commença à 6 heures du matin (1). Lannes et Victor soutinrent pendant quatre heures le choc de toute l'armée avec 15.000 hommes; mais ils durent abandonner le village de Marengo et reculèrent en bon ordre de six à sept kilomètres. Les soldats avaient épuisé leurs munitions. Bonaparte arrive alors avec la garde consulaire et les premières réserves. Les 800 hommes du bataillon de la garde consulaire, formés en carré, repoussent les charges réitérées des dragons de Lobkowitz, semblables, comme le dit Napoléon, « à un bastion de granit placé au milieu de la plaine ». Mais ces braves ne peuvent que retarder la marche des Autrichiens et, attaqués par le canon, sont contraints de reculer.

« Bonaparte, assis sur la levée du fossé de la grande route d'Alexandrie, tenait son cheval par la bride, faisait voltiger des petites pierres avec sa cravache. Les boulets qui roulaient sur la route il ne les voyait pas ; » il murmurait entre ses dents un air du Prisonnier ou la Bessemhlance, opéra-comique en vogue de Délia Maria. Quoique la retraite se fît encore lentement et en assez bon ordre, tous les bataillons se dégarnissaient à vue d'œil, tout prêts à lâcher pied, n'eût été la bonne contenance des chefs. Sur la gauche même, on put voir une colonne de fuyards courant à toutes jambes. Maurice Dupin, le père de Georges Sand, et un autre officier essayent de l'arrêter. « Nous donnons des coups de plat de sabre aux uns, dit Maurice Dupin dans une lettre que Georges Sand a transcrite dans son Histoire de ma vie; nous donnons des éloges aux autres, car parmi ces désespérés il y avait bien des braves. Je forme un pe-

(1) Koa& résnmons enrtont ici Thiers et Coignet.

loton; j'en veux former un second. A peine avais-je commencé que le premier avait déguerpi. Nous abandonnons l'entreprise et courons rejoindre le général en chef. » Il était environ deux heures. Le vieux Mêlas, épuisé de fatigue, et ayant eu deux chevaux tués sous lui, voyant la victoire assurée, rentre à Alexandrie, laisse le commandement à son chef d'état-major, Zach , et expédie des courriers à toute l'Europe pour annoncer la défaite de Bonaparte à Marengo. Zach forme l'armée autrichienne en colonne de marche sur la grande route de Marengo à San Giuliano.

Mais Desaix n'avait pas att^endu l'arrivée des aides de camp du Premier Consul pour retourner sur ses pas. Entendant le canon qui ne cessait de tonner du côté de la Bormida, il avait arrêté son mouvement et s'était contenté d'envoyer du côté de Novi une forte reconnaissance de cavalerie qui n'avait rien trouvé. Ne doutant plus que les Autrichiens ne fussent à Marengo, il venait d'envoyer demander de nouveaux ordres au Premier Consul , lorsqu'au même moment il vit arriver un aide de camp de Bonaparte, Bruyère, qui lui portait l'ordre d'accourir au plus vite. Vers trois heures ses têtes de colonne débouchaient dans la plaine (1). Desaix les précède au galop et accourt auprès de Bonaparte. « La présence de Desaix va changer la face des choses. •On l'entoure, on lui raconte la journée. Les généraux se forment en -cercle autour de lui et du Premier Consul et discutent vivement sur cette grave situation. La plupart sont d'avis de la retraite. Le Premier Consul n'est pas de cette opinion, et il presse vivement Desaix de dire la sienne. Desaix, promenant ses regards sur ce champ de bataille dévasté, puis tirant sa montre et regardant l'heure, répond au général Bonaparte ces simples et nobles paroles : Oui, la bataille est perdue, mais il n'est que trois heures; il reste encore le temps d'en gagner une. »

Une troisième bataille commence. Bonaparte, après avoir pris ses dernières dispositions, parcoui't les rangs : « Mes amis, c'est assez

(1) Le récit de Ségur (Mémoires, t. II, p. 56 et suiv.) diffère en quelques points du récit consacré. La division Desaix ne serait entrée en ligue qu'à six heures du soir. Cependant Coignet et Maurice Dupin, témoins oculaires, disent qu'il était environ deux heures. C'est aussi l'opinion de M. de Colbert-Chabanais. (^Traditions et Souvenirs sur le général Auguste Colbert.')

Page 1