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LETTRE DU PREMIER CONSUL A L'EMPEREUR

« Bonaparte, Premier Consul, à Sa Majesté VEm^iereur et Roi, Empereur cf Allemagne, « Roi de Hongrie et de Bohême.

a Marengo, 27 prairial an VIII, IC juin 1800.

« J'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté pour lui faire connaître le désir du peuple français de mettre un terme à la guerre qui désole nos pays.

« L'astuce des Anglais a empêché l'effet que devait naturellement produire sur le cœur de Votre Majesté ma démarche à la fois simple et franche. La guerre a eu lieu. Des milliers de Français et d'Autrichiens ne sont plus... des milliers de familles désolées redemandent leurs pères, leurs époux, leurs fils... Mais le mal qui est fait est sans remède; qu'il nous instruise du moins, et nous fasse éviter celui que produirait la continuation des hostilités ! cette perspective afflige tellement mon cœur, que, sans me rebuter de l'inutilité de ma première démarche , je prends derechef le parti d'écrire directement à Votre Majesté , pour la conjurer de mettre un terme aux malheurs du continent.

« C'est sur le champ de bataille de Marengo, au milieu des souffrances et environné de quinze mille cadavres, que je conjure Votre Majesté d'écouter le cri de l'humanité et de ne pas permettre que la génération de deux braves et puissantes nations s'entr'égorge pour des intérêts qui leur sont étrangers. C'est à moi de presser Votre Majesté, puisque je suis plus près qu'elle du théâtre de la guerre : son cœur ne peut être si vivement frappé que le mien.

« Les armes de Votre Majesté ont assez de gloire ; elle gouverne un très grand nombre d'États. Que ixîuvent donc alléguer ceux qui, dans le cabinet de Votre Majesté, veulent la continuation des hostilités ?

« Les intérêts de la religion et de l'Église ?

« Pourquoi ne conseille-t-on pas à Votre Majesté de faire la guerre aux Anglais, aux Moscovites, aux Prussiens? ils sont plus loin de l'Église que nous.

« La forme du gouvernement français, qui n'est point héréditaire mais simplement électif ?

« Mais le gouvernement de l'empereur est aussi électif et d'ailleurs Votre Majesté est bien convaincue de l'impuissance où serait le monde entier de rien changer à la volonté que le peuple français a reçue de la nature de se gouverner comme il lui plaît. Et pourquoi ne conseille-t-on pas à Votre Majesté d'exiger du roi d'Angleten-e la suppression du parlement et des états , ou des États d'Amérique la destruction de leur congrès ?

« Les intérêts du Corps germanique ?

« ifais Votre Majesté nous a cédé Mayence que plusieure campagnes n'ont pu mettre en notre pouvoir, et qui était dans le cas de soutenir plusieurs mois de siège. Mais le Corps germanique demande à grands cris la paix, qui seule peut le sauver de son entière ruine. Mais la i)lus grande partie du Corps germanique, les États mêmes du roi d'Angleterre, seul instigateur de la guerre, sont en paix avec la République française.

« Un accroissement d'États en Italie pour Votre Majesté ?

Mais le traité de Campo-Formio a donné à Votre Majesté ce qui a été constamment l'objet de l'ambition de ses ancêtres.

« L'équilibre de l'Europe ?

<c La campagne passée montre assez que l'équilibre de l'Europe n'est pas menacé par la France et les événements de tous les jours prouvent qu'il l'est par la puissance anglaise, qui s'est tellement emparée du commerce du monde et de l'empire des mers qu'elle peut seule aujourd'hui résister à la marine réunie des Russes, des Danois, des Suédois , des Français , des Espagnols et des Bataves ; mais Votre Majesté , qui a un grand commerce aujourd'hui, est intéressée à l'indépendance et à la liberté des mers.

« La destruction des principes révolutionnaires ?

« Si Votre Majesté veut se rendre compte des effets de la guerre , elle verra qu'ils seront de révolutionner l'Europe en accroissant partout la dette publique et le mécontentement des peuples. En obligeant le peuple français à faire la guerre , on l'obligera à ne penser qu'à la guerre, à ne vivre que de guerres, et les légions françaises sont nombreuses et braves.

« Si Votre Majesté veut la paix, elle est faite. Exécutons de part et d'autre le traité de Campo-Formio, et consohdons, par un supplément, la garantie des petites puissances, qui principalement paraît avoir été la cause de la rupture de la paix.

« Donnons le repos et la tranquillité à la génération actuelle ; si les générations futures sont assez folles pour se battre, eh bien ! elles apprendront, après quelques années de guerre, à devenir sages et à vivre en paix.

« Je pouvais faire prisonnière toute l'armée de Votre Majesté ; je me suis contenté d'une suspension d'armes , ayant l'espoir que ce serait un premier pas vers le repos du monde, objet qui me tient d'autant plus à cœur, qu'élevé et nourri par la guerre, on pourrait me soupçonner d'être plus accoutumé aux maux qu'elle entraîne.

« Cependant Votre Majesté voit que, si la suspension d'armes qui a lieu ne doit pas conduire à la paix, elle est sans but et contraire aux intérêts de ma nation.

« Aussi je crois devoir proposer à Votre Majesté : 1" que l'armistice soit commun à toutes les armées; 2" que des négociateurs soient envoyés de part et d'autre, secrètement ou publiquement , comme Votre Majesté le voudra , dans une place entre le Mincio et la Chiese, pour convenir d'un système de garanties pour les petites puissances et expliquer les articles du traité de Campo-Formio que l'expérience aurait démontré devoir l'être.

« Si Votre Majesté se refusait à ces propositions, les hostilités recommenceraient, et, qu'elle me permette de le lui dire franchement, elle serait aux yeux du monde seule responsable de la guerre. Je prie Votre Majesté de lire cette lettre avec les mêmes sentiments qui me l'ont fait écrire, et d'être persuadée qu'après le bonheur et les intérêts du peuple français, rien ne m'intéressera davantage que la prospérité de la nation guerrière dont depuis huit ans j'admire le courage et les vertus militaires.

« Bonaparte. »

L'éloge qui terminait cette lettre était très sincère de la part de Napo-

j^EMISTICES. — NEGOCIATIONS.

léon; il était bien d'ailleurs l'expression de la vérité. Les armées autrichiennes ont été souvent malheureuses, mais leurs échecs ont toujours été honorables, et peu de gouvernements ont montré plus de sang-froid et moins de découragement dans la défaite. L'Autriche allait en donner une nouvelle preuve. Vaincue en Allemagne, vaincue en Italie, obligée de signer l'armistice de Parsdorf après l'armistice d'Alexandrie,

Fig. 104. — Uacdomld. Vortnit peint pu David. (Fhot. de Braun.)

elle ne voulait pas conclure la paix sous le coup de pareils désastres. Quelques heures, dit-on, avant d'apprendre la défaite de Marengo, elle avait signé avec l'Angleterre une nouvelle convention (20 juin) par laquelle l'Autriche s'engageait à ne pas faire de paix séparée avant le 28 février 1801, et l'Angleterre à payer à ses alliés un subside de 60 millions ; l'Autriche entendait profiter de ce traité. Néanmoins, afin de gagner du temps, elle envoya le général de Saint-Julien à Paris pour ouvrir des négociations de paix qui manquaient de sincérité. M. de Saint-

N'ArOL£OS 1".

Julien, dont la loyauté était connue, n'avait pas été mis au courant des véritables intentions de son gouvernement et n'avait reçu que des instructions fort vagues. Il signa, le 28 juillet, avec Talleyrand, des préliminaires qui ne furent pas ratifiés. Cependant, pour obtenir une prolongation d'armistice de 45 jours à partir du 20 septembre, l'Autriche nous céda Philii^sbourg, Ulm, Ingolstadt; l'armistice devait s'étendre aux armées d'Italie (convention de Hohenlinden) ; les négociations pour la paix définitive devaient être continuées dans des conférences ouvertes à Lunéville. Le premier Consul, qui désirait vivement la paix, y fit les propositions les plus modérées ; mais l'Autriche les repoussa et les hostilités recommencèrent "le 12 novembre 1800.

Moreau restait naturellement à la tête de l'armée du Rhin. Mais en Italie Masséna, auquel Bonaparte avait laissé le commandement, était en butte de la part des habitants comme de l'armée à des accusations honteuses que son passé ne rendait malheureusement pas invraisemblables. Il avait encouragé par sa complicité les malversations sans mesure de l'administration militaire, qui avait gaspillé les immenses approvisionnements laissés par les Autrichiens et écrasé le pays de contributions. Le changement de Masséna était ime grande perte au point de vue militaire, et un danger politique. Masséna, grand homme de guerre malgré les défauts du citoyen, pouvait grouper autour de lui les mécontents. C'était un des rares noms que l'on pouvait opposer à Bonaparte. Le Premier Consul le savait, mais il ne pouvait souffrir l'improbité et le désordre. Le commandement en chef fut donné à Brune, général jacobin, mais très dévoué à Bonaparte.

Du côté de l'Autriche, Bellegarde avait succédé à Mêlas et l'archiduc Jean, fils de l'empereur, au général Kray.

Moreau devait marcher sur Vienne et détacher, sous Macdonald, un corps d'armée qui, franchissant le Si:)lugen, attaquerait sur leur droite les positions que les Autrichiens occupaient encore en Itahe. Deux petites armées devaient agir au nord et au sud des deux armées principales du Danube et du Pô. Au nord Augereau, avec une armée de 8.000 Bataves et 12.000 Français, s'était porté sur Francfort et protégeait la gauche de Moreau. Au sud Murât, avec 10.000 hommes, protégeait la

CAMPAGNf) D'HIVER. — MACDONALD AU SPLUGEN. 299

droite et la ligae de retraite de Brune aussi bien contre les insurgés de l'Italie centrale que contre les entreprises des Anglais et des Napolitains. Bonaparte, ne dirigeant pas lui-même les opérations, devait se placer dans les conditions de la guerre ordinaire, de la guerre méthodique, la seule que ses lieutenants, même Moreau, étaient capables de bien conduire.

Les opérations des deux armées extrêmes furent nécessairement accessoires. Augereau s'empai'a de la vallée du Mein jusqu'à Schweinfurth et, se rei)liant vers le sud, battit les Autrichiens à Nuremberg. Des soulèvements s'étant produits en Toscane, Florence et les principales villes du pays avaient été occupées par les Français (15 octobre). Miollis y commandait. Les Napolitains s'avançaient à travers les Etats de l'Eglise. Sans attendre Murât et quoiqu'il n'eût que 4 à 5.000 hommes, presque tous Italiens de la République cisalpine, Miollis s'avança contre eux, les attaqua et les battit à Sienne, grâce à l'énergie du général Pino. Murât marcha sur le royaume de Naples, et la cour napolitaine obtint, par l'intermédiaire de la Russie, de conclure alors avec Bonaparte l'armistice de Foligno, par lequel les ports du royaume de Naples seraient fermés aux Anglais et Tarente livrée aux Français jusqu'à la paix générale. Déjà les opérations militaires étaient suspendues sur les deux théâtres les plus importants : les bassins du Pô et du Danube.

Brune n'avait pas su tirer un parti suffisant de l'armée qui avait ■ triomphé à ^larengo. A Pozzolo, Dupont soutint avec sa seule division un combat, qui devrait être plus connu, contre toute l'armée autrichienne. Le danger couru par cette division fut assez pressant pour que Suchet et Davout vinssent à son secours malgré les instructions du général en chef Brune, qui, par dépit ou manque d'intelligence de la situation, resta immobile. Ce combat fiit un des plus longs du siècle : il dura douze heures ; mais, malgré l'infériorité de nos forces, les Autrichiens perdirent 10.000 hommes tués ou pris, et le passage du Mincio nous fut assuré. Brune ne sut même pas profiter de ce grand succès obtenu en dehors de lui. Il s'avança bien du Mincio jusqu'à la Brenta, mais il laissa échapper Laudon, qui aurait pu être pris dans le Tyrol,

et sigua, le 16 janvier 1801, l'armistice de Trévise, sans s'inquiéter assez de la position des troupes de Macdonald.

On se rappelle que Macdonald devait franchir le Splugen. Ce général hésitait à exécuter ce passage, si difficile en tout temps, dans une saison aussi avancée : on était au mois de novembre. Jamais on n'avait tenté une opération de ce genre dans un pareil moment de l'année. Mais le Premier Consul donna l'ordre formel de passer.

« Macdonald se mit en mesure d'obéir et exécuta cette tentative extraordinaire du 27 novembre au 6 décembre 1800. On avait placé l'artillerie et les munitions sur des traîneaux et chargé les soldats de biscuits et de cartouches. La première colonne, composée de cavalerie et d'artillerie, aborda le passage par un beau temps ; mais elle fut tout à coup assaillie par une affreuse tempête. Une avalanche emporta la moitié d'un escadron de dragons et remplit les soldats de terreur. Cependant on ne perdit pas courage. Après trois jours, la tourmente ayant cessé, on essaya de nouveau de franchir cette redoutable montagne. La neige l'avait encombrée. On se faisait précéder par des bœufs, qui foulaient la neige en y enfonçant jusqu'au poitrail; puis des travailleurs la battaient fortement. L'infanterie en y jDassant achevait de la rendre solide ; enfin des sapeurs élargissaient les passages trop étroits, en taillant la glace à coups de hache ; c'est après tous ces travaux que la route devenait praticable à la cavalerie et à l'artillerie. Les premiers jours de décembre furent ainsi employés à faire passer les trois premières colonnes. Les soldats endurèrent ces hombles souffrances avec une patience admirable se nourrissant de biscuit et d'un peu d'eau-de-vie.

« La quatrième et dernière colonne allait enfin atteindre le sommet du col, lorsqu'une nouvelle tourmente le ferma encore une fois, dispersa en entier la 104° demibrigade et ensevelit une centaine d'hommes. Le général Macdonald était là. Il rallia ' ses soldats , les soutint contre le péril et la souffrance , fit rouvrir avec des efforts inouïs le chemin barré par des blocs de neige glacée et déboucha enfin avec tout le reste de son corps dans la Yalteline. » (Thiers.)

Le Splugen franchi, Macdonald remonte l' Adda, passe le col d'Apriga et attaque la masse du Tonal ; mais tous les passages avaient été fortifiés et le corps d'armée de Wukassovich les défendait. Malgré des prodiges de valeur, les Français sont repoussés. Les balles rebondissaient sur le sol glacé et rendaient infiniment meurtrier le tir des Autrichiens. Macdonald descend alors l'Oglio, tourne à gauche, gagne par la vallée de la Chiese, celle de Sarca (nom du Mincio supérieur) et, libre désormais de se mouvoir comme il l'entend dans la vallée de l'Adige, peut arriver à Trente, avant même que Wukassovich, resté dans le To-

ARMKE DU DANUBE. — HOHEXLINDEN.

nal, ait le temps de venir au secours de la ville. L'armistice de 'J'révise empêcha ces belles manœuvres d'avoir tous leurs résultats. Mais les fautes de Brune n'eurent pas de grandes conséquences ; les coups décisifs avaient été portés dans le bassin du Danube et nous permettaient d'imposer nos conditions à l'Autriche.

Fig. 105. — Bataille de Hohenlindui. Tableau de Scbopin. Huée de Veisailles.

L'armistice de Parsdorf avait établi une ligne de démarcation qui, partant de Balzer dans les Grisons, longeait le Tyrol et passait entre risar et l'Inn, à peu près à égale distance de ces deux rivières. Le jeune archiduc Jean prit l'offensive, voulant profiter de la position un peu dispersée de l'armée française.

Il passa l'Inn en plusieurs colonnes depuis Muhldorf jusqu'à Wasserbourg, cliassa l'avant-garde de l'armée française et, fier de ce premier succès, n'hésita pas à s'engager à travers la forêt d'Ebersberg pour atteindre au plus tôt le gros de l'armée.

L'armée autrichienne est divisée en quatre colonnes. Le corps

principal suit la route de Muhldorf à Munich ; une autre colonne passe plus au nord ; les deux autres prennent des chemins de traverse qui parcourent la forêt. Moreau avec la division Ney se place à Hohenlinden, village où la route de Muhldorf à Munich s'embranche vers le nord sur Freisingen. C'est par là que la position de la capitale de la Bavière peut être tournée : c'est là que Moreau arrêtera les colonnes autrichiennes et les empêchera de se développer en dehors de la forêt. Il dirige Grenier vers la gauche pour s'opposer à la droite autrichienne. Richepanse avec Decaen doit se diriger d'abord à droite sur Ebersberg, puis de là à travers la forêt sur Mattenbot afin de prendre en flanc ou à dos l'armée autrichienne dans sa marche offensive.

Ce mouvement est exécuté avec une audace et une rapidité rares. Tout un régiment de cuirassiers est surpris et fait prisonnier sans avoir eu le temps de remonter à cheval. Cependant les troupes autrichiennes du centre avaient atteint Hohenlinden , et attaquaient nos positions avec leur valeur accoutumée. Bientôt elles se troublent : Moreau s'en aperçoit avec sa sagacité ordinaire. « C'est le moment de charger, dit-il à Ney, dont il a contenu jusque-là la bouillante ardeur ; Richepanse et Decaen doivent être sur les derrières de l'ennemi. » Ney prend avec joie l'offensive. Se guidant au bruit du canon, il se jette à la rencontre de Richepanse à travers les masses ennemies. Les deux généraux se rejoignent et s'embrassent sur le champ de bataille. L'armée autrichienne, coupée, désorganisée, se débande et fuit comme elle peut vers l'Inn. La gauche française, obligée d'abord de reculer devant des forces supérieures, était déjà victorieuse de son côté lorsque Moreau lui envoya des secours. L'ennemi avait perdu 7 à 8.000 hommes, 12.000 prisonniers, 87 pièces de canon.

Bourrienne nous dit dans ses Mémoires que le Premier Consul sauta de joie en apprenant la nouvelle de cette grande victoire (1).

(1) Ce n'est pas là le seul fait qui prouve que Bonaparte n'avait alors rien de ces sentiments de jalousie mesquine à l'égard de Moreau qu'on lui a prêtés plus tard. Le témoignage de Boui-rienne est d'autant plus digne de foi que ses Mémoires, dont la plus grande partie n'a pas été rédigée par lui, ne sont pas précisément bienveillants pour Napoléon. Bonaparte, malgré tout l'intérêt qu'il portait à son ancien camarade, n'avait pu lui permettre de compromettre son titre de conseiller d'État

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