PROJETS, DE DESCENTE EN ANGLETERRE. — PAIX
si aguerris et si intrépides, qu'après un combat opiniâtre et acharné, il leur fallut battre en retraite, aussitôt que le jour, venant à poindre, leur eut dévoilé toate l'étendue de leur échec. Ils ne purent même emmener une seule des embarcations dont ils s'étaient d'abord emparés.
Ces événements hâtèrent la conclusion de la jîaix , qui fut signée à Londres le l" octobre, sous forme de préliminaires, par M. Otto et lord Hawkesbury, la veille de l'expiration du délai que le Premier Consul avait indiqué. Pitt lui-même avait parlé en faveur de la paix, Pitt était un véritable homme d'Etat, et il était moins opiniâtre dans sa haine contre la France que beaucoup des personnages du parti qui le reconnaissait pour son chef. Il savait que des circonstances nouvelles amènent une politique nouvelle, et il ne pensait pas que l'Angleterre dût toujours et quand même traiter la France comme une ennemie. Ces sentiments, il les avait déjà exprimés peu de temps après la guerre d'Amérique, en 1786, au moment oîi un traité de commerce se négociait entre le gouvernement de Georges III et Louis XVI.
« Il est étrange qu'on ose avancer, comme je sais que le bruit en a été propagé dans le public, que ce traité est mauvais pour nous parce qu'il sera avantageux pour la France. Ce que je ne crains pas d'avancer, c'est que ce traité est encore plus profitable à l'Angleterre qu'à la France. Elle s'est acquis un marché de huit millions d'habitants et elle nous en a ouvert un de vingt-quatre... La France est peut-être de tous les pays de la terre celui qui jouit au plus haut degré de toutes les faveurs de la Providence : sol, climat, productions, elle possède tout. L'Angleterre, au contraire, n'est pas favorisée par la nature, mais elle jouit, grâce à Dieu, à son heureuse constitution et à ses lois, d'une énergie, d'une hardiesse d'entreprise et d'une industrie qui lui tiennent lieu de tout. Ces motifs doivent suffire pour qu'il s'établisse entre les deux pays des rapports d'intimité profitables à tous les deux et non pas cette inimitié nationale que l'on présente comme devant être la base de leur politique réciproque. »
Eu 1801, il appuya de toute l'autorité de sa parole les négociations pacifiques ouvertes par les ministres qui l'avaient remplacé.
Certes, ce n'était pas la paix telle que Pitt l'avait désirée. On le sentait, du reste, au ton de son discours. Il suffisait que son parti s'y résignât, car la masse de la nation devait l'accueillir avec enthousiasme.
« Si le contentement était vif et général en France, il était poussé en AngleteiTe jusqu'au délire. La nouvelle, d'abord cachée par les négociateurs, avait enfin transpiré et on avait été obligé de l'annoncer au lord maire de Londres par un message. Ce message fit d'autant plus d'effet que, depuis quelques heures, on répandait le bruit de la rupture des négociations. Sur-le-champ le peuple se livra sans retenue à ces transports violents qui sont particuliers au caractère de la nation anglaise. Les voitures publiques partant de Londres portaient ces mots écrits à la craie et en grosses lettres : Paix avec la Fkance ! Partout on les arrêtait, on les dételait, on les traînait en triomphe. On se figurait que tous les maux de la disette, de la cherté, allaient finir à la fois. On rêvait des biens inconnus, immenses , impossibles. Il y a des jours où les peuples, comme les individus, fatigués de se haïr, éprouvent le besoin d'une réconciliation, même passagère , même trompeuse. Dans cet instant, malheureusement si court, le peuple anglais croyait presque aimer la France, il adorait le héros, le sage qui la gouvernait, il criait : Vive Bonaparte! (Thiers.)
Bonaparte s'était hâté de signer les préliminaires et avait chargé son aide de camp, le colonel Law de Lauriston, de porter à Londres cette ratification. Lorsqu'on sait qu'un propre aide de camp du Premier Consul, un de ses compagnons d'armes, est descendu à l'hôtel de M. Otto et qu'il apporte le traité ratifié , on court chez M. Otto, qui justement montait en voiture avec le colonel pour se rendre chez lord Hawkesbury et faire l'échange des ratifications. Le peuple dételle les chevaux et traîne la voiture jusque chez le négociateur anglais.
Huit heures après la signature des préliminaires, un courrier venu d'Egypte apportait la nouvelle de la reddition d'Alexandrie. « Ce cour- • rier, dit lord Hawkesbury à M. Otto, nous est arrivé après la signature du traité, tant mieux ! S'il fût arrivé plus tôt, nous aurions été forcés d'être plus exigeants et la négociation eût été probablement rompue. La paix vaut mieux qu'une île de plus ou de moins. » L'Egypte, en effet, était perdue pour nous ; mais les paroles mêmes du ministre anglais montrent que sa longue résistance n'avait pas été inutile.
Bonaparte, en quittant l'Egypte, avait laissé le commandement de l'armée à Kléber, qui était son successeur naturellement désigné. D'ailleurs, malgré quelques disseritiments passagers, Bonaparte avait conservé pour lui une sympathie réelle. Pendant la campagne de Syrie, Kléber donna des conseils qui malheureusement ne furent pas suivis. Il aurait voulu qu'avant d'attaquer Jaffa, on s'emparât de Naplouse