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LES ARTICLES ORGANIQUES

écoulés, l'ensemble de la nation avait montré ses sentiments. Le Concordat et les Articles organiques furent votés par le Corps légis-

fig. 124. — Napoléon distribue les aigles de la Légion d'honneur. Gravé par F. David, des Académies de Berlin et de Kouen.

latif à une assez grande majorité, à la suite d'un mémorable discours de Portails (18 germinal an X — 8 avril 1802).

Il est dangereux, y disait-il en substance, tout en jouissant des biens que procure

une civilisation avaucée, d'oublier à quel prix on les acquiert, et à repousser, comme des préjugés antiques, précisément ce qui a fait cette civilisation, a II n'y a point à balancer entre de faux systèmes de philosophie et de faux systèmes de religion. Les faux systèmes de philosophie rendent l'esprit contentieux et laissent le cœur froid ; les faux systèmes de religion ont au moins l'avantage de rallier les hommes à quelques idées communes et de les disposer à quelques vertus. Le philosophe lui-même a besoin, autant que la multitude , du courage d'ignorer et de la sagesse de croire. »

La seconde partie des Articles traitait des cultes protestants, et, quoique leur situation à l'égard de l'Etat fût fort différente, décidait qu'il serait- pourvu à l'entretien de leurs pasteurs. Les donations ou legs faits aux églises devaient être approuvés par le gouvernement et consister non en immeubles, mais en rentes sur l'Etat. Les Articles organiques donnaient au pouvoir civil une extension d'attributions qui ne résultaient pas toujours bien nettement du Concordat, et contre laquelle le Saint-Siège ne cessa de protester.

A cette même session extraordinaire oii fut voté le Concordat, on présenta les projets de lois célèbres sur l'instruction publique et la Légion d'honneur. Le premier fut adopté à une grande majorité (1). La Légion d'honneur, au contraire, rencontra l'opposition la plus vive. L'article 87 de la constitution de l'an VIII avait décidé qu'il serait institué des récompenses nationales, mais ne parlait que des guerriers ; dans le projet de la Légion d'honneur il n'était fait aucune distinction entre les services militaires et les services civils. Il ne s'agissait plus ici seulement, disait-on, de récompenses individuelles, mais d'un ordre, mais d'une hiérarchie d'honneurs qui menaçait de constituer une aristocratie "nouvelle. Le projet ne passa même au Conseil d'État que par 14 voix contre 10.

Berlier prétendit que l'ordre proposé ne convenait pas à une république, que les croix et les rubans n'étaient que les hochets de la monarchie. Il ajouta que, dans une république, les magistratures et les emplois devaient être les premières, les seules récompenses des services, des talents, des vertus, et il ne manqua pas dé citer l'exemple

(1) Nous résumerons ce que Napoléon a fait pour l'instruction publique, à propos de la constitution de l'Université impériale. Ce fut aussi en 1802 que Bonaparte réorganisait l'Institut. Mais il eut soin de ne laisser aucune place dans le nouveau corps à la philosophie et à la politique. L'Académie des sciences morales et politiques ne fut établie qu'en 1833.

l!ÉGIOX D'HONNEUB. — DISCUSSION.

des Grecs et des Romains. Napoléon lui donna une leçon d'histoire, et, répondant à ceux qui avaient cité les peuples anciens, dit : « On nous parle toujours des Romains! Il est assez singulier que , pour refuser les distinctions , on cite l'exemple du peuple chez lequel elles étaient le plus marquées. Est-ce là connaître l'histoire ? Les Romains avaient des patriciens, des chevalière, des citoyens et des esclaves. Ils avaient pour chaque chose des costumes divers, des mœurs différentes. Ils décernaient en récompenses toutes sortes de distinctions , des noms qui rappelaient des services, des couronnes murales, le

Fig. 125. — Napoléon aux ItiTalidcs distribue des croix de la Légion d'tiouneur. Tableau de Debret.

(Musée de Versailles.)

triomphe!... Je défie qu'on me montre une république ancienne et moderne dans laquelle il n'y ait pas eu de distinctions (1). »

Le principe des récompenses admis, on insistait pour qu'on se bornât à les appliquer aux faits de guerre d'une appréciation beaucoup plus précise et ayant un objet clair et limité. Napoléon répondit à ces

(1) A l'appui de l'opinion de Napoléon, il nous suffira de rappeler l'exemple de Sicinius Dentatus, surnommé l'A cliille romain. Aulu-Gelle (livre II, ch. XI) rapporte que, pour ses actions d'éclat, il avait mérité 83 colliers, 60 bracelets d'or, 18 lances et 25 harnais.

objections en s'adressant surtout au général Mathieu Dumas, qui avait très vivement soutenu l'opinion contraire.

« Ces idées, dit-il, pouvaient être bonnes du temps de la chevalerie et du régime féodal, ou lorsque les Gaulois furent conquis par les Francs. La nation était esclave ; les vainqueura seuls étaient libres; ils étaient tout; ils l'étaient comme militaires. Alors, la première qualité d'un général ou d'un chef était la force corporelle. Mais quand ce système changea, quand on substitua les corps organisés, les phalanges macédoniennes, les masses, au système militaire des chevaliers, il en fut tout autrement. Ce qui décida du sort des batailles, ce fut le coup d'œil, la science : on en peut voir la preuve dans ce qui se passa aux batailles d'Azincourt, de Crécy, de Poitiers.

« Le changement de système militaire, et non l'abolition du régime féodal, dut donc modifier les qualités nécessaires au général. D'ailleurs, le régime féodal fut aboli par les rois eux-mêmes, pour se soustraire au joug d'une noblesse capricieuse et turbulente. Ils affranchirent les communes et eurent des bataillons formés de la nation. L'esprit mi litaire, au lieu d'être resserré dans quelques milliers de Francs, s'étendit à tous les Gaulois. Il ne s'affaiblit point par là. Au contraire, il acquit de plus grandes forces. La découverte de la poudre à canon eut aussi une influence prodigieuse sur le changement du système militaire et sur toutes les conséquences qu'il entraîna. Depuis cette révolution, qui est-ce qui a fait la force d'un général? Les qualités civiles, le coup d'œil, le calcul, l'esprit, les connaissances administratives, l'éloquence, non pas celle du jurisconsulte, mais celle qui convient à la tête des armées, et enfin la connaissance des hommes. Tout cela est civil. Ce n'est pas maintenant un homme de cinq pieds dix pouces qui fera de grandes choses.

« Dans tous les pays , la force cède aux qualités civiles. Les baïonnettes se baissent devant le prêtre qui parle au nom du ciel et devant l'homme qui impose par sa science. J'ai prédit à des militaires qui avaient quelques scrupules que jamais le gouvernement militaire ne prendrait en France à moins que la nation ne fût abrutie par cinquante ans d'ignorance. Toutes les tentatives échoueront et leurs auteurs en seront victimes. Ce n'est pas comme général que je gouverne, mais*parce que la nation croit que j'ai les qualités civiles propres au gouvernement. Si elle n'avait pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas un mois. Il faut entendre le soldat lui-même au bivouac. Je savais bien ce que je faisais, lorsque, général d'armée, je prenais la qualité de « membre de l'Institut ». J'étais sûr d'être compris même par le dernier tambour.

« Il ne faut pas raisonner des siècles de barbarie aux temps actuels. Nous sommes trente millions d'hommes réunis par les lumières, la propriété, le commerce. Trois ou quatre cent mille militaires ne sont rien auprès de cette masse. Outre que le génémi ne commande que par les qualités civiles, dès qu'il n'est plus en fonctions, il rentre dans l'ordre civil. Les soldats eux-mêmes ne sont que les enfants des citoyens. L'armée, c'est la nation. Si l'on considérait le militaire, abstraction faite de ces rapports , on se convaincrait qu'il ne connaît point d'autre loi que la force, qu'il rapporte tout à

LKGION D'HONNEUE.

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