‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 16 sur 389 · BONAPARTE DANS LES BUREAUX DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

BONAPARTE DANS LES BUREAUX DE LA GUERRE

crus sur-le-champ que c'était un homme d'esprit, ou du moins fort singulier. Je me rappelle que je trouvais que son regard ressemblait à celui de J.-J. Rousseau, que je connaissais par l'excellent portrait de Latour, que je voyais alors chez M. N***. En revoyant ce général au nom singulier pour la troisième et quatrième fois, je lui pardonnai ses oreilles de chien exagérées. Je pensai à un provincial qui outre les modes et qui , malgré ce ridicule, peut avoir du mérite. Le jeune Bonaparte avait un très

Fig. 17. — Le général BoDaparte. D'après un deasio de J. Guéxin, gravé par G, Fiesinger.

Ijeau regard et qui s'animait en parlant. S'il n'eût pas été maigre jusqu'au point d'avoir l'air maladif et de faire de la peine, on eût remarqué des traits remplis de finesse. Sa bouche surtout avait un contour plein de grâce. Un peintre, élève de David, qui venait chez M. N*** où je voyais le général , dit que ses traits avaient une forme grecque, ce qui me donna du respect pour lui. Quelques mois plus tard, après la révolution de vendémiaire, nous sûmes que le général avait été présenté à ^V°° Tallien, alors la reine de la mode, et qu'elle avait été frappée de son regard. Nous n'en fûmes point étonnes. Le fait est qu'il ne lui manquait pour être jugé favorablement que d'être vêtu d"une façon moins misérable. Et cependant, dans ce temps-là, au sortir de la Terreur, les regards n'étaient pas sévères pour le costume. Je me rappelle encore que

le général parlait du siège de Toulon fort bien, ou du moins il nous intéressait en nous en entretenant. Il parlait beaucoup et s'animait en racontant ; mais il avait des jours aussi où il ne sortait pas d'un morne silence. On le disait très pauvre et fier comme un Écossais; il refusait d'aller être général dans la Vendée et de quitter l'artillerie. C'est mon arme, répétait-il souvent, ce qui nous faisait beaucoup rire. Nous ne comprenions pas, nous autres jeunes filles, comment l'artillerie, des canons, pouvaient servir d'épée à quelqu'un. Je me rappelle encore que le maximum régnait alors. On payait toutes les provisions et le pain en assignats, aussi les paysans n'apportaient-ils rien au marché. Quand on invitait quelqu'un à dîner, il apportait son pain ; quand une M"" de N***, notre voisine de campagne, dînait à la maison, elle apportait un morceau d'excellent pain blanc dont elle me donnait la moitié. On dépensait à la maison peutêtre cinq ou six francs, en argent, toutes les semaines. Je conçois bien que le général Bonaparte, qui n'avait que sa paye en assignats, fût si pauvre. Il n'avait nullement l'air militaire , sabreur, bravache, grossier ; il me semble aujourd'hui qu'on lisait dans les contours de sa bouche si fine, si délicate, si bien arrêtée, qu'il méprisait le danger et que le danger ne le mettait pas en colère. »

Cependant Aubry avait été remplacé à la guerre par Doulcet de Pontécoulant, homme plus clairvoyant et plus droit, qui comprit ce que valait Bonaparte. Stendhal raconte d'une manière piquante comment ils entrèrent en relations. Nous reproduisons presque complètement ce récit.

« Un jour, le représentant Boissy-d'Anglas disait à un de ses collègues de la Convention qu'il conn aissait un jeune homme qui avait été chassé de l'armée d'Italie comme teiToriste et, selon lui, à tort. « Il a des idées, ajouta-t-il, et pourrait peut-être « vous donner de bons renseignements. — Envoyez-le-moi, dit M. de Pontécoulant. »

« Le lendemain, il vit arriver à son sixième étage du pavillon de Flore le protégé de Boissy-d'Anglas. Boissy-d'Anglas lui avait dit qu'il s'appelait le général Bonaparte; mais M. de Pontécoulant n'avait pas retenu ce nom singulier ; il trouva pourtant que cet inconnu ne raisonnait point mal. « Mettez par écrit tout ce que vous m'avez dit ; « faites-en un mémoire et apportez-le-moi, lui dit-il. »

« Quelques jours après M. de Pontécoulant, rencontrant Boissy-d'Anglas, lui, dit : « J'ai vu votre homme; mais il est fou apparemment, il n'est pas revenu.

— C'est qu'il a cru que vous vous moquiez de lui ; il croyait que vous le feriez tra- « vailler avec vous.

■ — Eh bien, qu'à cela ne tienne; engagez-le à revenir demain. » Bonaparte vint, remit gravement son mémoire, et s'en alla. M. de Pontécoulant se le fit lire pendant qu'on lui faisait la barbe, et il en fut tellement frappé, qu'il fit courir après le jeune homme; mais on ne le trouva plus dans l'escalier; il revint le lendemain. Après avoir raisonné des faits énoncés dans le mémoire : « Voudriez- vous travailler avec moi ? lui

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