LA FAMILLE CLARY
Joseph, lui avait fait une vive impression et semblait avoir d'abord encouragé cette inclination naissante. Mais, au commencement de juillet 1795, elle avait cessé de lui écrire, pendant un voyage qu'elle avait fait en Ligurie. La mélancolie qu'il en ressent se montre dans
fig. 1«. — La princesse KhBH. LCapns Prud'lion. (Phot. de lirtuia.)
une lettre à son frère aîné. Il lui demande si l'on passait le fleuve Lethé pour aller k Gênes , et il recommande de ne donner son portrait à celle qui semble l'oublier, que si elle 1^ demande encore. Son émotion a besoin de s'épancher de quelque manière, il se Hvre aux sentiments les plus vifs de la tendresse fraternelle, il demande à Joseph de lui envoyer son portrait, comme à son plus cher, son meilleur ami, le plus dévoué à son bonheur. « Nous avons tous deux
XAFOLiON 1".
vécu tant d'années ensemble, nous sommes si étroitement unis que nos âmes se confondent. » Mais son désespoir attendri éclate dans les derniers mots. Il mouille le papier de ses larmes : il dit qu'en écrivant ces lignes, il éprouve une émotion pour lui sans exemple, et si forte qu'il ne peut achever sa lettre.
Mais Napoléon dut se résigner. M. Clary avait assez, disait-il, d'un Bonaparte dans sa famille. Il est vrai qu'alors les Bonaparte n'étaient pas dans une situation brillante, et Napoléon lui-même détournait son ami Junot de donner suite à son projet d'épouser sa jeune sœur Pauline. Plus tard, Désirée Clary fut fiancée au général Duphot, qui fut massacré à Rome presque sous ses yeux. Elle épousa, le 16 août 1798, le général Bernadotte. Mais on peut croire qu'elle regretta plus tard, peut-être même lorsqu'elle fut reine de Suède, la haute fortune qu'elle avait manquée.
Napoléon, malgré ces déceptions de toute espèce, et quoique son frère aîné fût dans une situation matérielle bien supérieure à la sienne, restait le chef de la famille, et, comme ses lettres le montrent, en remplissait tous les devoirs ; il donne des conseils à Joseph sur l'emploi de sa fortune, cherche à lui faire obtenir le consulat de Naples. Il faisait mettre en liberté Lucien, emprisonné à Aix, comme terroriste, et lui obtenait un emploi. Il surveillait l'éducation de Louis, qui avait fait ses premières armes auprès de lui à Toulon et au pied des Alpes ; Louis passait alors ses examens d'artillerie à Châlons. Enfin il s'inquiétait du peu de soins que l'on prenait à Gênes d'instruire Jérôme.
Stendlial fait un curieux portrait de Napoléon à cette date, portrait qu'il dit tenir d'une femme d'esprit qui vit plusieurs fois Napoléon, en avril et mai 1795 :
« C'était bien l'être le plus maigre et le plus singulier que de ma vie j'eusse rencontré. Suivant la mode du temps, il portait des oreilles de chien immenses et qui descendaient jusque sur les épaules ; le regard singulier et souvent un peu sombre des Italiens ne va point avec cette prodigalité de chevelure. Au lieu d'avoir l'idée d'un homme d'esprit rempli de feu, on passe facilement à celle d'an homme qu'il ne ferait pas bon de rencontrer le soir auprès d'un bois. La mise du général Bonaparte n'était pas faite pour rassurer. La redingote qu'il portait était tellement râpée, il avait l'air si minable, que j'eus peine à croire d'abord que cet homme fût un général. Mais je