PROCES DE^GEORGES CADOUDAL ET DE SES COMPLICES
condamné qu'à deux ans de j^rison, quoique le procès n'eût pas été soumis au jury, mais à une commission spéciale. Cet emprisonnement allait être changé en un bannissement, et Moreau se retira aux Etats- Unis (1). Jules de Polignac , le futur ministre de Charles X, fut con-
Fig. 138. — Louis Bonaparte , roi de Hollande. D'après Phlllppoteaux.
damné également à la prison. Georges et dix de ses complices furent exécutés ; sept autres conjurés, également condamnés à mort, parmi lesquels Armand de Polignac et de Rivière, virent leur peine commuée. Quant à Pichegru, que Napoléon voulait gracier en le chargeant de fonder un grand établissement à Cayenne, il s'était étranglé dans sa
trois études de Fauriel publiées en 1880 par L. Lalanne, sous le titre : Let Derniers jours du Consulat. n est bon de rappeler que Fauriel avait la haine la plus vive contre le régime de brumaire.
(1) Fauriel prétendait que, lorsqu'on alla aux voix dans la falle de délibération, Moreau fut acquitté, et que ce ne fut que sur l'explosion de colère et les injures du président, qu'un nouveau vote le condamna.
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prison, après avoir fait une longue lecture de Sénèque. Ne comptant plus sur la générosité du Premier Consul après le meurtre du duc d'Enghien, il ne voulut pas paraître au procès entre Moreau, qu'il avait compromis, et Georges Cadoudal, dont la présence à côté de lui prouvait la vérité des anciennes accusations de trahison dont il avait été l'objet.
Lorsque Georges et ses complices furent condamnés, Napoléon était déjà empereur. Leurs efforts n'avaient eu pour résultat que de faire arriver plus tôt Napoléon au pouvoir monarchique. En présence de tant de conspirations, on craignait que la mort du Premier Consul ne replongeât la France dans l'anarchie, et on songeait à la garantie de l'hérédité; il était cependant délicat de proposer à la France la monarchie, dont le nom seul réveillait bien des répugnances.
Dès 1797, le bruit s'était répandu que Bonaparte voulait se faire nommer roi de Lombardie; M™" de Staël ayant rencontré Augereau , qui revenait d'Italie, lui demanda s'il était vrai que Bonaparte songeait à se faire roi. ce Non assurément , répondit sans hésitation le futur duc de Castiglione, c'est un jeune homme trop bien élevé pour cela. )) Cette singulière réponse était tout à fait d'accord avec les idées du moment. En 1804, les idées avaient changé. Cependant Napoléon eut recours à un moyen détourné. C'est par les journaux anglais soudoyés par Napoléon que la France entendit parler du rétablissement du pouvoir monarchique. Bientôt des adresses des divers corps constitués. Sénat, tribunaux, collèges électoraux, vinrent supplier le Premier Consul « d'assurer pour les enfants ce qu'il avait fait pour les pères ».
On put craindre un instant que l'armée ne proclamât Bonaparte ; les troupes de Paris y semblaient décidées. C'était là un grand danger pour l'avenir du pays. Le 2 mai 1804, le tribun Curée exprima le vœu législatif que le gouvernement de la République fût confié à un empereur héréditaire. La question, déjà discutée au Conseil d'Etat, y avait rencontré beaucoup plus d'opposition que k gouvernement ne s'y attendait ; quoique l'on eût délibéré successivement sur les trois points suivants : 1° Le gouvernement héréditaire
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est-il préférable à l'électif? 2° Est-il convenable d'établir l'hérédité dans le moment actuel? 3° Comment l'hérédité doit-elle être rétablie?
Au Tribunat, la motion du tribun Curée ne rencontra guère que l'opposition de Carnot, qui prononça à cette occasion un discours justement célèbre, où la modération du langage ne donnait que plus de force aux arguments que lui inspirait la fermeté de son patriotisme et de ses sentiments républicains.
Le 28 floréal an XII (18 mai 1804), un sénatus-consulte proclamait une nouvelle constitution.
Cette constitution fut une déception, même pour plusieurs de ceux qui avaient préparé le rétablissement de la monarchie. La monarchie était considérée par beaucoup comme un moyen d'établir en France la liberté constitutionnelle. On pourrait alors, disait-on, donner moins de force au pouvoir, sans rien compromettre, puisqu'il aurait plus de prestige et de solidité. Le tribun Curée lui-même avait dit « que le rétablissement de l'hérédité était le vrai moyen de réaliser les principes de 1789 et d'assurer la liberté ». Cette idée se retrouve dans l'opinion exprimée par plusieurs tribuns ou conseillers d'État et dans un grand nombre des adresses qui venaient des divers points de la France pour demander avec insistance la garantie de l'hérédité. «: La nouvelle constitution, disait un tribun, devait être la réalisation trop longtemps attendue des vœux politiques de la France en 1789. Un chef héréditaire, des institutions garantes de la liberté pubhque et des lois inviolables, voilà le vœu du peuple français en 1789. Nous réclamons aujourd'hui ce pacte solennel (1). » La Constitution de l'an XII ne réalisa pas tous ces désirs.
On ne se contentait pas de rétablir le pouvoir monarchique en faveur de Napoléon et de ses descendants mâles par ordre de primogéniture (2) ; les premiers titres qui suivaient s'occupaient de la famille impériale, de la régence, des grandes dignités de l'Empire, des grands officiers de l'Empire, des serments (prêtés à l'Empereur), du Sénat, du Conseil d'Etat. Ce n'était qu'au titre X, traitant du Corps législatif, qu'on
(1) A''oir Duvergierde Hauranne, Histoire du Gouvernement parlementaire , tome I", chap. vir.
(2) A défaut d'héritier mâle direct, Boit naturel et légitime, soit adoptif, de Napoléon, le trône appartiendrait à Joseph Bonaparte, puis à Louis Bonaparte ou à leurs descendants. Lucien et Jérôme étaient écartés, le premier, à cause du mariage qu'après la mort de sa première femme, Christine Boyer, il avait contracté avec Alexandrine de Bleschamps, veuve d'un agent de change nommé Jouberthon ; le second, à cause de son mariage avec la fille d'un riche négociant de Baltimore, Elisa Patterson. Jérôme, ayant laissé annuler son mariage, rentra en faveur. Mais Lucien aima mieux renoncer à toute satisfaction d'ambition ou de richesse pour rester uni à une des femmes les plus spirituelles et les plus aimables de son temps, qui partageait le goût de son époux pour la poésie et les arts et publia un poème en dix chants : Bathilde, reine des Francs.
COXèTITUTIOX DE L'AN XII. — L'EMPIRE.
commençait à parler de la natiou. Le Tribunat, maintenu pour la forme, n'avait plus le droit de discuter les projets de loi en séance générale et publique ; ses attributions passaient au Corps législatif, qui put discuter les lois en comité secret sur la demande de cinquante membres et même en séance publique sur l'initiative du gouvernement. Le vote n'aurait lieu que le lendemain de la clôture de la discussion publique. Le Sénat restait juge de la constitutionnalité des lois. C'était lui, dont les membres étaient nommés
directement par l'Empereur, qui était constitué gardien de la liberté individuelle et de la liberté de la
presse
Fig. 136. — Le maréchal Kellermonn.
Il ne faudrait pas juger la constitution de Sieyès, remaniée de nouveau par Napoléon, d'après l'obéissance presque muette qui a régné sous l'Empire. La constitution de 1830 n'aurait peut-être pas donné à cette époque, dit M. Thiers, des résultats différents, car l'esprit des temps fait plus que la loi écrite. Il aurait fallu juger la constitution impériale sous le règne suivant, et M. Thiers remarque que l'opposition aurait sans doute pris naissance alors dans le Sénat, qui était armé d'une puissance très grande : a C'eût été une monarchie représentative, dans laquelle la résistance serait venue d'en haut, au lieu de venir d'en bas ; mais ce n'est pas une raison pour qu'elle eût été moins constante, moins éclairée et moins courageuse.
Mais ce qui pouvait surtout choquer les esprits sensés, c'était l'ostentation qui ressortait de la création de six grands dignitaires, inamovibles, nommés à vie, formant, il est vrai, le conseil de l'Empereur, mais investis de fonctions purement honorifiques et d'un vague droit de surveillance sur les divers services publics. L'archichancelier de l'Empire, Cambacérès, qui présidait du moins le Conseil d'État, — l'archichanceherd'Etat, Eugène de Beauharnais, — le grand électeur,
Joseph Bonaparte, — l'arcliitrésorier, Lebrun, — le connétable, Louis Bonaparte, — le grand amiral, Murât, — tels étaient ces six dignitaires. Le choix d'un officier de cavalerie pour une fonction maritime permettait de juger de la valeur pratique de ces titres pompeux.
La création des grands officiers de l'Empire, — 16 maréchaux, sans compter les maréchaux sénateurs, huit inspecteurs généraux des diverses armes, et les grands officiers civils de la couronne, — méritait d'être mieux accueillie. Les choix étaient de nature à satisfaire l'opinion. Sans compter les maréchaux sénateurs, Kellermann, Lefebvre, Pérignon, Sérurier, sur les 16 places de maréchaux, 14 furent données immédiatement à Jourdan, Berthier, Masséna, Brune, Murât, Bessières, Moncey, Mortier, Soult, Davout, Lannes, Ney, Augereau, Bernadette, qui devait surtout ce titre à sa parenté (1). Gouvion Saint-Cyr, qui aurait mérité d'être dans cette liste, fut colonel général des cuirassiers (2); Junot,Baraguey-d'Hilliers, Marmont furent nommés colonels généraux des hussards, des dragons, des chasseurs. Marmont, malgré sa jeunesse, ne fut pas satisfait, et exprime dans ses Mémoires son mécontentement de n'avoir pas été compris parmi les maréchaux. Marescot fut inspecteur général du génie; Songis, de l'artillerie ; l'amiral Bruix, inspecteur général des côtes de l'Océan; l'amiral Decrès, des côtes de la Méditerranée.
Toutes les cours de l'Europe, sauf la Russie, la Suède et l'Angleterre, reconnurent le nouveau souverain. François II, empereur élu d'Allemagne, érigea à cette occasion ses Etats héréditaires en empire d'Autriche, « pour garder la parité avec la nouvelle maison de France et se mettre au niveau des principaux monarques de l'Europe pour ce qui regarde les titres ».
Le comte de Provence, de Varsovie où il s'était retiré, fit contre le titre que prenait Bonaparte une protestation solennelle, où il essayait
(l)Les antres maréchaux nommés sons l'Empire furent : Victor (1807), Oudinot, Macdonald, Marmont (1809), Suchet (1811), Gouvion Saint-Cyr (1812), Grouchy (1815), et le Polonais Poniatowaki (1813). L'Autrichien Schwai'tzenberg fut nommé f eid-maréchal sur la demande de Napoléon, en 1812.
(2) On peut s'étonner de ne pas voir, parmi les noms de ces grands officiers, celui de Lecourbe. Mais son attitude dans le procès de son ancien général, Moreau, sa fidélité aux sentiments républicains, furent pour lui la cause d'une disgrâce des plus honorables, qu'il ne fit rien pour prévenir ou atténuer. Son frère, qui était magistrat, suivit son exemple.