EXECUTION DU DUC D'ENGHIEN
Le soir, loreque Napoléon passa de son cabinet dans la salle à manger, il n'affectait point la gaieté de la veille, au contraire, et durant tout le repas il parut absorbé dans une rêverie profonde. Lorsqu'on se levait de table, il dit tout à coup d'une voix sèche et rude : « Au moins ils verront ce dont nous sommes capables, et dorénavant on nous laissera tranquilles. » Peu à peu arrivèrent des membres de la famille Bonaparte ou des personnages officiels.
Bonaparte devint agité et parla longuement et avec une grande verve, sur des sujets de littérature et d'histoire. Il s'adressait surtout à Fontanes. On peut lire dans les Mémoires de M'"" de Rémusat cette conversation ou plutôt cette dissertation à peine coupée par quelques réponses des assistants, où il passa en revue, en les accompagnant de jugements profonds, même lorequ'ils étaient discutables, les grands rois de la France, puis les grandes gueiTes et les grands généraux des temps modernes. Le nom de Frédéric II l'amena au sujet qui, malgré tant de diversions, occupait sa pensée. Sans faire d'abord aucune allusion aux événements de la nuit, il parla des nécessités de la raison d'Etat : « L'homme d'Etat est-il fait pour être sensible ? N'est-ce pas un personnage complètement excentrique, toujours seul d'un côté, avec le monde de l'autre ? Il faut juger le colosse d'après l'ensemble de ses actions et non sur une action isolée. Malheureux que vous êtes, vous retiendrez vos éloges parce que vous ci-aindrez que le mouvement de cette grande machine ne fasse sur vous l'effet de Gulliver, qui, lorsqu'il déplaçait sa jambe, écrasait les Lilliputiens. Regardez de loin, et vous verrez que ces grands personnages que vous croyez violents, cruels, que sais-je, ne sont que des politiques. Ils se connaissent, se jugent mieux que vous, et lorsqu'ils sont réellement habiles, ils savent se rendre maîtres de leurs passions, car ils vont jusqu'à en calculer les effets. »
Il est remarquable que l'impression que ressentirent de cette exécution les honnêtes gens de la cour dépassa ce qu'on éprouva au dehors. Même chez les royalistes, ennemis irréconciliables du gouvernement, cet événement causa plus de douleur que d'indign.ation. Tant, en matière de justice politique et de raison d'État, les idées s'étaient perverties! tant ils se rendaient compte au fond du cœur qu'ils étaient capables, et ils l'avaient prouvé, d'agir de même à l'égard du Premier Consul ! Mais la mort du duc d'Enghien n'en était pas moins un crime aux yeux de tous ceux que l'esprit du parti n'aveuglait pas. Bien qu'on puisse se demander si la rapidité de l'exécution n'a pas emi)êché le Premier Consul de revenir sur ses premiers ordres, et quelle que soit la part que Talleyrand et d'autres aient prise à cet événement, Bonaparte n'en est pas moins responsable de la catastrophe. Cet acte eut des conséquences politiques graves tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Il donnait au nouveau gouvernement un caractt're révolutionnaire et despotique, et il faut remarquer que seuls les jacobins se montrèrent parfaitement satisfaits d'un acte d'énergie qui établissait une séparation profonde et définitive entre le Premier Consul et la maison de Bourbon. « Le voilà des nôtres, » disaient-ils.
A l'étranger, on se montra plus sévère pour la mort du duc d'Enghien que pour les actes analogues du gouvernement anglais, parce que la responsabilité paraît plus grave quand elle ne se divise pas et que Napoléon avait à se faire pardonner, aux
yeux de l'Europe monarchique, son origine et le caractère démocratique de son gouvernement. Peut-être ce meurtre était-il une sorte de vendetta corse. Bonaparte n'en témoigna jamais de repentir. Il en revendiquait hautement la responsabilité devant le Conseil d'État, et plus de quinze ans après, à Sainte-Hélène, il soutenait encore qu'en cette circonstance il n'avait fait qu'exercer de justes représailles contre un parti qui lui disputait le pouvoir par des conspirations et même la vie par des complots. On se peut demander si les justifications que donnait Bonaparte de sa conduite satisfaisaient pleinement sa conscience. Il lui arriva de dire quelquefois, en voyant le général Hulin : « Sa présence m'importune ; je n'aime pas ce qu'il me rappelle. » Il avait raison d'éviter de pareils souvenirs ; c'était là une tache qu'aucune gloire ne pouvait faire oublier.
Cette sanglante catastrophe donnait beau jeu aux ennemis de notre Révolution , et ils étaient nombreux dans les cours européennes. « Ainsi se trouvaient justifiées, disaient-ils, toutes les appréhensions des souverains. Quoi qu'on pût dire, Bonaparte n'était que le représentant armé du jacobinisme, qu'il avait semblé d'abord vouloir exterminer. Ce n'était plus, suivant l'expression de M""-' de Staël, qu'un Robespien'e à cheval. » Le meurtre du duc d'Enghien fut une des causes principales de la troisième coalition.
Le lendemain de cette exécution, il fit publier dans le Moniteur les lettres de Drake et de Spencer Smith , ambassadeurs anglais à Munich et à Stuttgard , et découvrit à toute l'Europe que l'Angleterre se servait de ses représentants à l'étranger et profitait des immunités diplomatiques pour payer des assassins qui devaient la débarrasser du Premier Consul. Tout le corps diplomatique en fut indigné, et les souverains de Bavière et de Wurtemberg congédièrent aussitôt Drake et Smith. Le ministère anglais ne s'en émut pas. Il ne chercha pas à se justifier et déclara avec cynisme qu'il avait agi selon le droit des gens, « que tout gouvernement sage se devait à lui-même et au monde en général de profiter de tout mécontentement qui existe dans le pays avec lequel on peut se trouver en guerre, et, par conséquent, de prêter aide et assis- • tance aux projets des mécontents >.
Cependant le procès de Georges et de ses complices excitait une grande agitation, surtout à cause de la présence de Moreau, le plus illustre des généraux de la République après Bonaparte. Quoique les relations de Moreau avec les conspirateurs ne pussent sérieusement être niées, on pouvait soutenir qu'aucun de ses actes ne tombait directement sous le coup de .la loi.
On reprochait à la police d'avoir employé les menaces et même la torture, ou du moins les mauvais traitements, pour obtenir des témoignages contre le vainqueur de Holienlinden (1). Moreau ne fut
(1) Voir M™iJ de Staël, Dix années d'exil, l" partie, ch. xiv et xvii. Voir surtout la dernière des