‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 18 sur 389 · VENDÉMIAIRE · texte numérisé non relu

VENDÉMIAIRE

ne recommençât sous une autre forme. Les odieux massacres de Quiberon, qui avaient lieu le 21 juillet précédent, étaient faits pour légitimer ces inquiétudes.

Le 12 vendémiaire , le péril était extrême , les sections en armes marchaient contre la Convention, défendue seulement par quinze cents hommes. Le général Menou, ancien constituant de 1789, n'avait pas su prendre des mesures énergiques ; il fut remplacé par Barras.

Fig. 18. — Barras. D'après ua document du temps.

Le ci-devant comte de Barras avait été choisi, non pas à cause de ses services militaires, antérieurs à la Révolution, dans l'escadre de Suffren, mais pour le rôle habile et énergique qu'il avait joué au 9 thermidor. Il ne se faisait pas illusion sur ses talents militaires. Il songea aussitôt s\ s'adjoindre un lieutenant et pensa à Bonaparte, qu'il avait connu pendant le siège de Toulon.

Ce dernier avait passé la soirée au théâtre Feydeau en compagnie de Junot. On raconte que, rentrant chez lui, voyant, d'un côté, les fausses dispositions prises par Menou et, d'autre part, malgré le décousu du commandement, l'énergie que témoignait l'attitude des sections, il aurait : dit« Si on me mettait à leur tête, je répondrais bien, moi, de les mettre aux Tuileries dans deux heures et d'en chasser ces misérables conventionnels. » Quelques heures après. Barras lui offrait le commandement des troupes.

Un témoin véridique assure que Napoléon, encore indécis, hésita, qu'il demanda un moment pour se décider. « Trois minutes seulement, répliqua Barras, et tous

deux demeurèrent debout, l'un devant l'autre, dans un immobile silence que, presque aussitôt, rompit Bonaparte. Son parti était pris : mais pendant quelques secondes son agitation avait été visible et sa méditation intense et profonde : « Soit, dit-il enfin, j'accepte! mais je' vous préviens que, l'épée hors du fourreau, je ne la remettrai qu'après avoir rétabli l'ordre. — Je l'entends bien ainsi moi-même, repartit Barras. — Eh bien, reprit vivement Napoléon, ne perdons pas de temps : les minutes ici sont des heures : l'activité seule peut nous rendre l'influence qu'un premier échec nous a fait perdre. » (Ségur, Mémoires, I, 1C3.)

Beaucoup de temps avait été perdu en délibérations. Pendant qu'on disputait encore, Bonaparte vit s'approcher de lui un homme qui, après avoir joué un grand rôle, s'était fait oublier depuis quelques années. Sieyès l'emmena dans une embrasure de croisée, et le général entendit non sans surprise le métaphj'sicien politique lui dire ces énergiques paroles : c( Vous les entendez, général, ils parlent quand il faudrait agir ; les corps ne valent rien pour diriger les armées, car ils ne connaissent pas le prix du temps et de l'occasion. Vous n'avez rien à faire ici : allez, général ; prenez conseil de votre génie et de la position de la patrie : l'espérance de la République n'est qu'en vous. » Bonaparte vit alors que « l'idéologue » était aussi un homme de résolution. Il ne l'oublia pas. Cette première rencontre entre les deux futurs auteurs du' 18 brumaire ne doit pas être omise par l'histoire.

Bonaparte n'avait pas d'ailleurs besoin de ces encouragements. Dans la nuit, avec secret et rapidité, toutes les mesures sont prises : l'artillerie est amenée du parc des Sablons aux Tuileries : les postes importants sont partout occupés ; les conventionnels eux-mêmes sont munis de fusils. Aussi, dans la journée du 13, les sections, surprises de ces mesures habiles, ne font pas de progrès ; la Convention entend leurs délégués : les hostilités ne commencent pas. Cependant , vers 9 heures du soir, les sections s'étaient rapprochées jusqu'à moins de vingt pas des troupes conventionnelles. La section Lepelletier, qui était établie dans l'ancien couvent des Filles Saint-Thomas, sur l'emplacement où s'élève le palais de la Bourse, était pleine d'énergie. « C'était, dit Lacretelle, le quartier de l'argent, et pourtant du courage. )) Aussi la Convention venait d'ordonner le désarmement de cette section, comme elle avait ordonné auparavant celui du faubourg Saint-Antoine. C'était elle, en

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effet, qu'on voyait au premier rang des insurgés. Bonaparte donna

NAPOLÉOS I".

l'ordre d'ouvrir le feu : quelques canons firent reculer les émeutiers jusqu'à la place Saiut-Roch. Mitraillés sur les marches de l'église, ils furent poui-suivis jusqu'à la place du Palais-Egalité (ancien Palais- Royal). En même temps une autre attaque tentée sur le Pont-Royal était également repoussée. Pendant la nuit on se contenta de tirer à poudre. Effrayée de ce premier écliec, l'insurrection céda : le lendemain, les sectionnaires se dispersèrent et peu à peu Paris rentra dans l'ordre. Mais au début, le combat avait été assez vif; Bonaparte et son collègue Le Berruyer eurent leurs chevaux tués sous eux. La Convention n'en était pas moins sauvée. On fut unanime à recoimaître qu'elle devait son salut aux sages préparatifs du général Bonaparte. Barras ne chercha pas à diminuer le mérite de son jeune lieutenant et on l'acclama avec enthousiasme. Mis ainsi au premier rang par ce coup de maître, il passa plusieurs mois à Paris, jouissant de. la faveur populaire, nommé général en second de l'armée de l'intérieur, attendant un commandement plus important. L'amitié de Barras lui était dès lors acquise. Barras venait d'être nommé directeur ; fastueux , ami du plaisir, il cherchait à oublier et plus encore à faire oublier ses paroles et ses actions passées.

Ce fut lui qui songea le premier au mariage de Bonaparte. Il savait la passion qui s'éveillait déjà entre lui et M""' de Beauharnais. Joséphine Tascher de la Pagerie était veuve du général Alexandre de Beauharnais, condamné à mort en 1794 par. le tribunal révolutionnaire,qui le rendait en partie responsable de la perte de Mayence. Emprisonnée elle-même, elle avait été sauvée par le 9 thermidor. C'était une créole née aux Trois-Ilets (Martinique). D'après l'acte de son mariage, elle serait née en 1768 ; mais elle avait voulu se rajeunir, et la date exacte de sa naissance est 1763; elle avait donc six ans de plus que Bonaparte (1). C'était une des femmes les plus aimables de son temps. Napoléon disait encore d'elle à Sainte-Hélène qu'elle était la

(1) Bonaparte avait songé, quelques mois auparavant, à épouser «ne autre veuve d'une rare beauté, qu'il avait beaucoup aimée lorsqu'il était enfant, M""' de Pemion, qui était entrée par son mariage dans une famille corse intime de la famille Bonaparte , et qui prétendait se rattacher aux Comnène. Mais la belle veuve, quoique touchée de cet hommage du jeune officier, le repoussa avec un sourire : l'âge était trop disproportionné et elle no croyait pas d'ailleurs que ce fût un parti digne d'elle. M™ de Permon avait une fille, qui devint la duchesse d'Abrantès.

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