‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 210 sur 389 · NOBLESSE IMPERIALE · texte numérisé non relu

NOBLESSE IMPERIALE

fallait l'étonner sans cesse, si l'on voulait y assurer son pouvoir. Or l'étonnement même était épuisé. C'est alors cependant, au moment où la France désire avant tout un régime normal, que le despotisme de Napoléon croit et s'affirme hautement.

« J'étais absent, dit Beugnot, depuis trois ans, et quand j'avais qnitté Paris, l'Empereur gardait quelque retenue dans le déploiement de l'autorité. Il suppliait encore M. de Fontanes de nous conserver au moins la république des lettres. J'avais donc porté en Allemagne des idées assez libérales, auxquelles je ne pouvais pas croire que l'Empereur fût devenu si complètement étranger. J'avais conservé ces idées , parce qu'elles étaient miennes et ensoitc assez du goût de la partie de l'Allemagne à laquelle j'avais été envoyé. Je ne laissai pas de m'étonner à Paris de rencontrer le despotisme partout et jusque dans des détails qui supposaient à l'Empereur une parfaite confiance dans la patience des Français, tels qu'il les avait façonnés. Alors me fut expliqué l'étonnement de M.

Rœderer qui, à sa première

visite chez moi, ne concevait pas qu'on y parlât de l'Empereur avec tant de liberté, et qu'on se permît, en louant hautement ceux de ses actes qui étaient dignes d'éloges, d'en censurer quelques autres. Je reconnais maintenant que mon salon à Dusseldorf n'était pas du tout à l'ordre du jour. »

Fig. 188. — Le Triomphe.

Scnlptore de Cortot. Bas-relief de l'arc de triomphe de l'Étoile.

En moins de quatre ans, la France avait parcouru l'évolution qui

iU NAPOLÉON 1".

avait mis plus de trois siècles à s'accomplir à Rome ; elle avait passé du principat d'Auguste à la monarchie de Dioclétien (1).

Le décret du 1" mars 1808, complétant les sénatus-consultes du 30 mars et 14 août 1806, rétablissait les titres féodaux et organisait une nouvelle noblesse avec une précision de hiérarchie que l'ancienne noblesse n'avait pas connue.

Le véritable but de l'établissement de cette noblesse fut la création d'une classe intermédiaire, imprégnée de l'esprit du gouvernement, avec laquelle il pourrait agir sur la nation. Ce n'était pas une simple institution d'apparat destinée à rehausser l'éclat du trône. « C'était, dit Thibaudeau, une idée fixe de Napoléon, qu'il avait essayé plus d'une fois de mettre en pratique. » De plus, cette nouvelle noblesse aurait l'avantage d'absorber l'ancienne noblesse et d'enlever ce dernier prestige au souvenir de l'ancienne royauté. Napoléon avait attaché à plusieurs de ces nouveaux titres des biens considérables, .transmissibles de mâle en mâle par droit de primogéniture. Pour les autres, la transmission des titres avait lieu dans les mêmes conditions si ceux qui en étaient revêtus constituaient des majorats (2), dont le chiffre minimum était déterminé suivant le titre.

Malgré les modifications apportées en faveur de cette nouvelle noblesse aux règles établies par le Code civil pour les successions, elle ne formait pas une aristocratie et ne jouissait que d'une prééminence purement honorifique. Parmi ces nobles nouveaux, la présence de jacobins et de régicides rassui-ait les révolutionnaires. D'autre part, celle d'illustres soldats de fortune lui donnait un prestige particulier que l'ancienne noblesse même, malgré toutes ses ôpigrammes, ne se refusait pas à reconnaître au fond.

Mais c'était un véritable contresens que d'aller exhumer toutes les règles les plus compliquées d'une étiquette qui n'avait plus l'excuse de la tradition. Cependant Napoléon y attacha la plus grande importance. En 1806, avait paru un règlement complet sur l'étiquette de la maison impériale. C'était un véritable code. Si l'on jugeait d'après le volume, on serait tenté d'y voir une des œuvres législatives les plus importantes du siècle. Ces décrets, où se lisent de nombreux ai-ticles dignes de la cour des anciens rois d'Espagne, est daté de germinal an XII de la République.

Avec une pareille étiquette on comprend que les fêtes impériales aient été magnifiques mais bien froides, et étaient bien loin d'avoir l'agrément des réunions plus simples du Consulat, à la Malmaison. On disait volontiers avec Coignet, résumant son opinion sur les fêtes données à l'occasion du mariage de Napoléon avec Marie- Louise : (S. Si c'est imposant, ce n'est pas gai. » L'importance que prenait l'étiquette eut une autre conséquence : Napoléon aima à s'entourer de plus en plus de personnages ayant appartenu à l'ancienne cour. Il aimait leurs manières à la fois respectueuses

(1) Napoléon aimait à rapprocher son nom, non pas tant de celui d'Auguste que de celui de Dioclétien, dont il a plus d'une fois comparé l'œuvre de réorganisation à la sienne.

(2) Le mot majorât ne se trouve pas dans la loi. C'était une concession telle quelle à l'opinion.

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