‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 209 sur 389 · DES PEUPLES · texte numérisé non relu

DES PEUPLES

E traité de Tilsit marque nettement le point où la politique de Napoléon devient chimérique, où, ébloui par les projets gigantesques que lui présente sa propre imagination, il renonce inutilement à une partie du prix de ses victoires sans rendre pour cela sa situation plus solide. Il sacrifie un présent certain à un avenir fantastique, sans que ce sacrifice du moment puisse être interprété comme une preuve de modération, une marque du désir de donner à l'Europe une tranquillité quelconque. Les princes effarés comprennent qu'il n'y a plus de limites fixes à leur abaissement, parce que Napoléon n'en pose plus à son ambition. Le souverain jusqu'alors politique commence à se faire considérer par les autres rois comme une sorte de Tamerlan, civilisé sans doute, mais qui, ainsi que le dévastateur de l'Asie, cherche la conquête pour la conquête.

Tout en faisant la part de la juste irritation d'adversaires si malheureux, il est certain qu'une transformation s'était faite dans l'esprit et le caractère de Napoléon pendant la guerre de Prusse. Cette guerre, il ne la voulait pas, il avait été obligé à la faire par d'insolentes pi'ovocations. Il sentait qu'il -s'engageait dans des aventures qui n'auraient point de fin. Des projets excessifs commencèrent à hanter sa pensée.

Ils s'affirmèrent après Tilsit. Il sera « le roi des rois » (1), et tous les autres souverains ne seront que ses subordonnés dans une vaste fédération dont il sera le chef. Sa famille, à laquelle il a déjà donné deux trônes aux dépens des anciens souverains, en recevra de nouveaux. « Sa dynastie, le mot est de lui, sera bientôt la plus ancienne de l'Europe. » Que ces idées se soient présentées dès cette date à son esprit, sous la forme d'un plan qu'il fallait méthodiquement poursuivre, on ne peut l'affirmer. Mais ce rêve a frappé son imagination, et malheureusement avec un génie si puissant pour l'action, et si apte à concevoir aussitôt dans l'ensemble et les détails les moyens pratiques de réaliser la pensée, il n'y a pas loin du rêve à l'exécution.

Le vieux prince de Ligne écrivait au prince d'Arenberg, le 20 juillet, quelques jours après Tilsit : « Napoléon, qui aime mieux se grandir que s'agrandir et conquérir qu'acquérir, a mieux aimé l'entrevue que de marcher à Riga d'un côté, à Grodno de l'autre. Je ne trouve pas, au reste, cette marqueterie de l'Europe bien dangereuse et pouvant durer plus longtemps que son auteur. »

La France avait peut-être plus de confiance dans son chef; mais elle sentit aussi que ce traité n'était probablement encore qu'une trêve ; et elle ne voyait pas de fin à ces guerres incessantes et au despotisme croissant qui en était la suite; elle craignait de n'être plus qu'un instrument entre les mains d'un homme qui la sacrifierait aux projets d'une ambition sans mesure. La paix, si souvent attendue et jamais durable, était, plus encore qu'en 1803, le désir de tous.

En 1805, an moment où la Grande Armée se mettait en marche sur l'Allemagne, M""' de Rémusat écrivait, à la date du 24 septembre : « Chacun vit chez soi, inquiet, incertain ; les spectacles sont déserts ; tout le monde gémit et attend dans le silence l'ouverture des grands événements. » On comprend quel mécontentement dut produire le renouvellement de la guerre en 1806. « La paix ! écrivait encore M""' de Rémusat au 12 octobre de cette année, la paix, on ne l'espère plus guère ici. Il y a un découragement et un mécontentement général ; on souffre et on se plaiut hautement. Nulle admiration, pas même d'étonnement, parce qu'on est blasé sur les miracles (2). »

On voit que Napoléon aurait dû, dans son intérêt même, tenir compte dès lors des sentiments de la France. Il avait exprimé la pensée qu'il

(1) Seeley, Courte Histoire de Napoléon I", ch. il, § 3.

(2) Voir ausei Souvenirs du général Collet, t. II, p. 93; Mémoii-es de Ségur, t. II, p. 460, etc.

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