NAPOLEON ET LES LETTRES. — ARCHEOLOGIE EGYPTIENNE
Cependant, Napoléon, qui favorisa plus d'une fois de pensions et de secours importants les savants, les artistes et les écrivains, en accorda même parfois à ceux qu'il savait hostiles; mais ils n'avaient pas l'autorité de M'"" de Staël, et, si la suppression de VAUemagne fut une injustice, elle ne fut pas une inconséquence (1).
Un décret du 2-t fructidor an XII , remontant par conséquent aux premiers mois du gouvernement impérial institua les prix décennaux : neuf prix de 10.000 francs, onze prix de 5.000 francs à décerner tous les dix ans à l'anniversaire du 18 brumaire. Le nombre en fut augmenté en 1809, date du premier concours.
Ces prix s'adressaient également aux sciences, aux arts, à la littérature dans toutes
Le Commerce. La Victoire. La Science. L'Jlgrioalture.
Fig. 238. — Suite de la figure précédente.
La Navigation.
ses branches, histoire, érudition, philosophie, poésie; il y avait même un piix spécial de poésie épique. On y remarquait aussi un prix de premier ordre pour la fondation d'un étabUssement agricole et industriel, dix prix de second ordre pour les traductions de textes anciens ou orientaux, trois de second ordre pour de petits poèmes anecdotiques sur les gloires nationales. Les rapports qui furent présentés à l'Empereur, en 1808, à cette occasion, au nom des diverses classes de l'Institut, sont, malgré ce que le caractère officiel peut leur enlever de liberté dans l'appréciation et de vivacité dans l'expression des idées, les documents les plus précieux sur le mouvement intellectuel du temps (2). Ces rapports furent rédigés par les secrétaires perpétuels de l'Institut : pour les sciences mathématiques, par Delambre ; pour les sciences naturelles, par Cuvier ; pour
(1) Joseph Chénier, qui avait écrit des pièces très violentes contre l'Empereur et les faisait courir en manuscrit, s'adressa cependant à lui, lorsqu'il fut tombé dans l'indigence, et lui écrivit une lettre pour lui exposer sa situation. Napoléon lui fît donner une pension de 8.000 fr. Plus tard ayant appris que Chénier était malade et qu'il n'avait pas tous les soins que réclamait son état, il lui envoya G.OOO fr. sur ea cassette.
(2) A l'occasion de l'ciposition de Ihdl, des mémoires analogues furent rédigés par ordre de Napoléon III.
la littérature proprement dite, par Joseph Chénier; pour l'histoire et la littérature ancienne, par Dacier.
Érudition. — Fouilles. — ARCHÉOLoaiE et philologue éryptieîîxes, oriex- TALES, GRECQUES, LATINES. — Le rapport de Dacier correspond aux diverses matières dont s'occupe l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Le sujet qu'on s'attendrait à y voir prendre, sinon la plus considérable, du moins la première place, devrait être, à ce qu'il semble, l'étude des antiquités égyptiennes. Mais il y avait trop peu de temps que cette étude était commencée, pour qu'elle eût donné de grands résultats. Elle n'y occupe que quelques pages. Cependant l'expédition de Bonaparte marque une date dans l'histoire de la science. C'est elle qui a créé l'Égyptologie. Cette branche, spécialement française à l'origine, l'est encore restée aujourd'hui. Le gouvernement impérial publia un ouvrage sur l'expédition d'Egypte ; c'est une des œuvres les plus magnifiques sorties des presses de l'Imprimerie impériale, mais qui malheureusement a été écourtéa, un grand nombre des documents qui devaient être publiés ayant été égarés par une négligence vraiment inexplicable. Cependant, Champollion, nommé à dix-neuf ans (1809) professeur au lycée de Grenoble, puisait dans les conversations du préfet de l'Isère, Fourier, ancien membre de l'Institut d'Egypte, le goût des antiquités égyptiennes. Il concevait déjà le projet, qui paraissait chimérique, malgré les travaux récents de Zoega, d'expliquer les hiéroglyphes, et, dès 1814, il préludait à ses immortelles découvertes par son ouvrage : VÈgypte sous les Pharaons, ou Recherches sur la géographie, la religion, la langue et les écritures de V Egypte avant l'invasion de Gamhyse.
L'étude du sanscrit, quoique très récente aussi, était plus avancée, grâce à, la Société Asiatique fondée à Calcutta, en 1784, par W. Jones. La langue sanscrite, étudiée par quelques Européens dans l'Inde, était signalée à l'Académie des inscriptions, dès 1784, par le jésuite Gœurdoux, qui appelait surtout l'attention sur ses analogies nombreuses et imprévues avec le grec, le latin et les langues qui en dérivent. Toutefois l'étude n'en fut introduite en France qu'au commencement du dix-neuvième siècle, notamment par A.-L. de Chézy. Anquetil-Duperron (1751-1801) avait déjà fait connaître en partie les plus anciennes doctrines religieuses de l'Inde, par sa traduction latine d'une version persane abrégée des Védas. Anquetil-Duperron, par ses études sur les anciens textes persans, compte parmi les premiers philologues de son temps et fut le précurseur d'Eugène Burnouf, qui reconstitua la langue zend. L'étude des antiquités et de la langue phéniciennes avait été fondée par l'abbé Barthélémy, mort en 1795. Celle des autres langues sémitiques (arabe, chaldaïque, syriaque, hébraïque, etc.) était aussi poussée avec activité. Sylvestre de Sacy publiait sur la plupart de ces langues des travaux qui auraient suffi à sa gloire, sans parler de ses ouvrages sur la langue turque et la littérature persane. Il connaissait vingt langues (1). Nul n'était plus en état de traiter de grammaire générale; en 1799, il publia ses Principes de grammaire universelle, un
(1) Il avait déjà ponrriTal Étiennb Quatrbmère qui, dés 1815, à l'âge de trente-trois ans, faisait partie de lA'cadémie des inscriptions.
ANTIQUITES ORIENTALES.
SICAED. — PHILOLOGIE.
des ouvrages les plus remarquables qu'on eût jusque-là sur ce sujet. Le grand nombre d'idiomes sur lesquels se portait l'attention des savants allait amener le développement d'une science qui existait à peine alors, la Philologie comparée. La grammaire, en Europe, avait été surtout philosophique, s'occupant du sens intime des mots (1). Les grammairiens indiens nous apprirent la grammaire étymologique, la grammaire qui s'occupe de la composition des mots et les analyse dans leurs éléments phonétiques. L'érudit de génie Fréret et le grand ministre ,Turgct, dans son article : Élymologie (dans Y Encyclopédie), avaient déjà indiqué l'importance de ce genre d'études.
Fig. 239. — Motifs décoratifs. (Uême provenance 4ue la figure précédente.)
Mais la philologie comparée moderne remonte véritablement à l'Allemand Bopp, qui publiait, en 1816, sa Comparaison de la conjugaison dans les langues indo-européennes, vers le temps où Ratnouaed préparait sa grammaire comparée des langues romanes. L'Imprimerie impériale était un établissement unique en Europe pour les caractères orientaux; Fourmont et de Guignes le père (1721-1800) avaient fait gi'aver déjà 118.000 caractères chinois ; de Guignes le fils (1759-1845) compléta les travaux de son père, et l'Imprimerie impériale ne mit pas plus de quatre ans (de 1809 à 1813) pour terminer le Dictionnaire chinois-latin-français (2).
Les nouveaux horizons qui s'ouvraient devant les philologues ne nuisaient en rien à l'ancienne philologie classique : les antiquités grecques et latines étaient plus que jamais en honneur. L'armée elle-même était toute pleine des souvenirs d'Athènes,
(1) A cette école appartiennent encore les Klénunts de Grammaire générale, de l'abbé SiCABD, l'institnteur des sourds-muets, ouvrage qui le fit entrer à l'Académie française.
(2) On sait que les Chinois ne connaissent pas les caractères que nous appelons les lettres; la langue chinoise est sjUabique, et l'écriture chinoise a presque autant de caractères différents que de mots.
de Sparte et de Eome. Il suffit de rappeler la fête donnée à Mantoue, en l'honneur de Virgile (26 vend, an VI, 15 octobre 1797). Partout où s'étendait la suprématie française, les monuments antiques étaient réparés et des fouilles étaient faites. A Tivoli, le général MioUis consolidait le fameux Temple de la Sibylle et faisait établir la promenade qui conduit du temple jusqu'au bord du torrent; à Eome, le Forum de Trajan commençait à être déblayé ainsi que le Carapo Vaccino, l'ancien Forum. Les fouilles de Pompeï, qui, sous le gouvernement français, prenaient un développement considérable, auraient seules suffi à appeler l'attention de tous les esprits cultivés sur cette civilisation gréco-romaine d'où la nôtre est issue (1). Elles inspiraient à M"' de Staël des pages éloquentes dans sa Corinne, et Mazois commençait, en 1813, la publication de ses Eitines de Pompeï (i vol. iu-fol.). Ce magnifique ouvrage , ainsi que la publication plus magnifique encore de V Expédition d Egypte, sortaient des ateliers de Pierre et Firmin Didot. Les Didot, qu'on pourrait appeler les Estienne du dix-neuvième siècle, et dont le nom se trouve justement réuni à celui de ces grands imprimeurs de la Renaissance française sur les murs du Cercle de la librairie, se trouvent mêlés au mouvement scientifique et artistique de leur temps, comme au mouvement littéraire. Nous les y retrouverons. Firmin Didot cultivait même les lettres pour son propre compte, et donnait, en 1806, une traduction en vers des Bucoliques de Virgile. Petit-Eadel étudiait les monuments pélasgiques de la Grèce et de l'Italie et commençait sa précieuse collection de modèles représentant les principaux d'entre eux (2). D'Ansse de Villoison avait publié, en 1788 d'après un manuscrit qu'il avait découvert à Venise (1785), une édition de V Iliade, qui renouvelait les études homériques. Les scholies de ce manuscrit de Venise, publiées et interprétées par Villoison, donnaient à Frédéric-Auguste "Wolf des armes précieuses pour défendre ses théories sur les poèmes homériques, où, reprenant, sans s'en douter, les vues profondes indiquées par Vico dans sa Science nouvelle, il soulevait une controverse passionnée qui n'est pas encore terminée aujourd'hui. Wolf avait publié ses Prolégomènes sur Homère en 1795. Villoison, effrayé de cette critique révolutionnaire, assimilant dans son indignation les attaques de Wolf contre la personnalité d'Homère aux attaques des terroristes contre les principes fondamentaux de la société, déplorait, dans les dernières années de sa vie, la découverte de ce manuscrit de Venise, qui avait fait sa gloire mais avait permis d'appuyer de raisons spécieuses de pareils blasphèmes.
Lorsque Villoison mourait, en 1805, avec la réputation du plus savant helléniste français de son temps, il ne pensait pas que, parmi ceux qui pourraient prétendre à lui succéder, se trouvait le fils d'un pauvre tisserand d'Harville, qui, après avoir fait ses études comme boursier au collège d'Harcourt, avait été obligé, pour vivre, d'occu-
(1) A Rome, les grands travaux de fouilles furent faits en 1812 et 1813. On détruisit les constructions qui couvraient le centre du Forum de Trajan. A Pompeï, le gouvernement de Joseph Bonaparte, puis de Murât, mit fin au système suivi sous les Bourbons. Charles III et son successeur ne faisaient travailler que pour trouver des statues ou des objets de prix ; ou laissait les constructions tomber en ruine, si même on ne comblait les fouilles déjà faites. Le gouvernement français comprit que la ville de Pompeï était surtout ce qu'il fallait dégager et conserver.
(■-') Cette collection se trouve à la bibliothèque Mazarine, à laquelle il l'a léguée.