‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 254 sur 389 · M"'« DE STAËL. — DELILLE · texte numérisé non relu

M"'« DE STAËL. — DELILLE

chaienfc complètement des autres littérateurs de leur temps. Ils étaient les précurseurs et furent bientôt les chefs d'une littérature nouvelle. Cette nouveauté plaisait au public, fatigué de voir passer indéfiniment devant lui les pâles copies d'un faux classique. Lorsque Chateaubeiand publia son roman d' Alain, en 1801, cet ouvrage excita une

Pig. 246. — Talma. Turtrait peint par Cierarii.

admiration presque universelle. Le succès de René (1805) fut plus grand encore. Cette courte nouvelle peignait, avec talent, la maladie morale qui commençait à être la maladie du siècle ; cette mélancolie plus ou moins justifiée qui détend tous les ressorts de l'âme et se complaît en elle-même. René aurait obtenu moins d'admiration, si l'on eût plus généralement connu en France le Werther de Gœtlie, dont René n'est en somme qu'une répétition affaiblie et parfois prétentieuse. La publication du Génie du christianisme dont Atala et René n'étaient, dans l'esprit de l'auteur, que des épisodes détachés, fut un véritable événement. En présence de ce succès, Chateaubriand, voulant mettre en œuvre, plus complètement que dans Atala et René, les théories lit-

téraires exposées dans le Génie du christianisme, publia, en 1809, son poème épique en prose des Martyrs. Malgi-é des beautés de premier ordre, malgré le talent avec lequel semblent ressusciter devant i\ous, dans leurs aspects profondément divers, le monde barbare, le monde grec et la société chrétienne, cette œuvre considérable est aujourd'hui beaucoup plus citée que lue ; elle est beaucoup moins lue en tous cas que le charmant récit : le Dernier des Aiencerages. Les Natchez sont justement oubliés; mais V Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), par l'éclat et la variété des sites qu'il présentait à des esprits trop habitués à s'en tenir à leur milieu habituel, a eu une influence des plus grandes et des plus heureuses sur la littérature et l'art de son temps. Il ne nous appartient pas de suivre, au delà de 1814, la carrière littéraire ou politique de l'homme qui devait mourir en 1848, assistant déjà, sans s'en rendi-e compte, à l'affaiblissement de sa gloire.

M"" DE Staël, écrivain moins original pour la forme que Chateaubriand, avec un style moins brillant et moins riche, mais plus ferme, devait avoir une influence plus durable. Dans les œuvres d'imagination, malgré Delpliine, et même malgré Corinne, elle reste peut-être inférieure à l'auteur de René. Mais elle a répandu et provoqué un bien plus grand nombre d'idées, et ici, c'est la femme qui a certainement le plus de puissance d'esprit. Si l'on voulait indiquer la qualité maîtresse d'un talent qui a touché à tant de sujets divers, on s'arrêterait à l'éloquence. C'est là ce qui brille surtout même dans ses romans. C'est à cette éloquence jointe à cette sensibilité généreuse qui s'émeut devant tout ce qui est grand, comme devant tout ce qui mérite de la pitié, qu'elle doit cet enthousiasme communicatif qui anime tant de belles pages. Elle nous avait fait connaître l'Italie par Corinne; son livre De V Allemagne ouvrait à notre littérature une nouvelle source d'inspiration ; c'était assez pour sa gloire, mais ce ne sont pas là ses seuls titres. On a pu relever des erreurs de détails dans l'ouvrage intitulé De la littérature considérée dans ses rajiports avec les institutions sociales, mais nous n'avions jusque-là aucun livre de cette portée sur la critique littéraire. Elle y montre une liberté d'esprit capable d'analyser et de juger des faits contemporains comme le ferait la postérité. On y sent presque partout le regret de ne pouvoir, à cause de son sexe, agir plus directement sur les événements de son temps. Mais si la tribune politique lui est interdite, la plume lui reste. Sans parler de ses nombreux opuscules de circonstance, ses Considérations sur la Révolution française, malgré leur partialité, sont un des ouvrages politiques les plus profonds et les plus fermement écrits qui aient été consacrés à cette période de notre histoire.

Chateaubriand et M"" de Staël, divisés sur bien des points, ont, comme on l'a remarqué, deux caractères communs qui expliquent que la postérité les ait réunis dans son admiration pour les placer tous deux à l'entrée d'un nouveau siècle littéraire : leur sentiment religieux et son influence régénératrice sur les âmes, d'autre part l'indépendance littéraire. Nous passerons rapidement sur leurs contemporains.

Les plus dignes d'attention avaient déjà donné, avant 1800, la mesure de leur talent. Nous ne parlons pas de Bernardin de Saint-Pierre, qui vécut jusqu'en 1814, mais sans rien publier. Delille (1738-1813) n'ajoutait rien à la gloire éphémère du

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