‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 253 sur 389 · M-^» DE STAËL. — SAINT-SIMON · texte numérisé non relu

M-^» DE STAËL. — SAINT-SIMON

Avec Maine de Biran, c'est parmi les savants qu'on trouverait les idées philosophiques les plus originales. Les noms de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaiee, surtout de Lamarck, pour sa Philosophie des sciences naturelles, et même du docteur Gall, l'inventeur de la phrénologie, doivent avoir leur place dans l'histoire de la philosophie.

Ilg. Î43. — Clisteanbtiand. D'après le portrait peint par Glrodet. (Pliot. de Brann.)

Théories politiques. — Économie sociale. — Il était bien difficile, malgré la surveillance du pouvoir impérial, que la philosophie ne touchât à la politique, après un siècle où les philosophes s'étaient presque exclusivement bornés, en France, à jouer le rôle de réformateurs. Mais ce furent surtout des adversaires de l'école philosophique proprement dite qui attirèrent alors l'attention. Le vicomte de Boxald, émigré en 1790, et rentré seulement en 1806, avait publié à l'étranger sa Théorie du pouvoir politique et religieux (179G) et sa Législation primitive, où, attaché aux idées religieuses et monarchiques, souvent les plus étroites, attribuant à une révélation primitive l'ori-

gine du langage et de nos connaissances, il assimile le pouvoir social à l'autorité du pèi-e de famille. Son style sévère, ses déductions souvent pénibles, son désintéressement des faits et des idées de son temps, l'absence de tout souci de plaire, sa répugnance pour l'esprit où il trouve « quelque chose de satanique » étaient peu faits pour le rendre populaire en dehors de son parti. Il n'en est pas ainsi de Joseph de Maistre, qui défendait des doctrines analogues avec un éclat et une verve qui forçaient l'indifférence de ses adversaires et excitaient leur curiosité autant que leur colère. Il recherchait volontiers le paradoxe, l'extraordinaire, s'attachant particulièrement à présenter de la manière la plus agressive les idées qu'il savait de nature à choquer l'opinion commune. Quand ses amis eux-mêmes lui conseillaient d'adoucir certains passages, pour ne pas soulever inutilement des protestations : « Bah! disait-il, laissons-leur encore cet os à ronger. » Les Considérations sur la France sont de 1799. LePajm fut publié en 1809. Les lettres qu'il écrivait alors de Saint-Pétesbourg, où il représentait le roi de Sardaigne depuis 1803, et qui sont un de ses meilleurs titres littéraires, ne furent pu bliées que beaucoup plus tard.

A coté de ces prophètes du passé. M""" de Staël, avec un esprit aussi élevé, mais plus large, défendait les principes du gouvernement parlementaire, et représentait l'esprit moderne de la France, l'esprit de 1789, plutôt, il est vrai, dans ses tendances libérales que dans sa susceptibilité démocratique. M'""-' de Staël devait payer cher son opposition au gouvernement impérial, et cependant des attaques autrement graves, portées vers le même temps par Saint-Simon et Fourier aux bases de la société, même telle qu'elle était constituée depuis 1789 et 1800, ne devaient provoquer aucune persécution. Il est vrai que les premiers écrits de ces réformateurs passèrent à peu près inaperçus. D'ailleurs l'un et l'autre faisaient appel, pour l'application de leurs théories, à la protection de l'État. Les bouleversements accomplis depuis quelques années par la Révolution et par Napoléon lui-même pouvaient leur faire croire qu'aucun changement n'était impossible. Il était naturel qu'après le mouvement révolutionnaire qui avait placé au premier rang des réformateurs improvisés, n'ayant souvent d'autres titres à l'influence que la violence et la grossièreté, on vît apparaître d'autres réformateurs scientifiques ayant plus réfléchi, mais n'en étant pas moins absolus et chimériques. Le marquis de Saikt-Simon (1760-1825), qui se rattachait à la famille de l'auteur des Mémoires, et s'était distingué dans la guerre d'Amérique, à côté de Lafayette, publiait, en 1802, son premier écrit : Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains, qui contient déjà en germe les idées développées dans son Introduction aux travaux scientifiques du XIX" siècle (1808) (1) et dans son ouvrage plus considérable intitulé : De la réorr/anisation de la société européenne.

Le socialisme, complètement autoritaire chez Saint-Simon, est plus libéral chez Charles Fouriek (1772-1837). L'année même où Saint-Simon pubHait son premier ouvrage important, Fourier faisait paraître sa Théorie des quatre mouvements (1808), qui contient le programme de toute sa doctrine (2).

(1) Augustin Thierry, qui s'était attaché au réformateur, au sortir de l'Ecole Normale, et prenait alors le titre de son fils adoptif, eut une grande part dans la rédaction de cet ouvrage.

(2) Le titre complet est Théorie des quatre mouvements et des destinées générales. Prospectus et annonce

rOURIER. — SAY. — POETALIS. — TOULLIER. — MERLIN. 593

Au milieu de chimères qui rappellent la République de Platon et celle à'Utopia de Th. Morus, avec la circonstance aggravante que la réalisation en est considérée comme possible et possible immédiatement, se trouve plus d'une idée ingénieuse et féconde pour l'organisation du travail et l'harmonie sociale. Nul n'a su mieux mettre en Ui-

lîg. 244. — Joseph Chénler. Portrait peint par H. Vemet.

mière la puissance de l'association, chose particulièrement utile en France, surtout après les transformations de 1789. Il a donné entre autres cette formule que : « Dans une association, les produits doivent être distribués en raison composée du capital,

(fe /orffCOHr«rt«^ à Leipzig, 1808. En réalité, l'otivrage fat imprimé à Lyon. Un seul journal, la Gazelle de France, en rendit compte dans les n»' des 1, 4, 9 et 14 décembre 1808. Fourier faisait appel, pour réaliser l'harmonie universelle sur les ruines de la barbarie et de la civilisation, au nouvel Hercule dont le nom retentit de l'un à l'autre pôle; l'humanité, accoutumée au spectacle de ses faits miraculeux, attend de lui quelque prodige qui changera le sort du monde : a Peuples, vos pressentiments vont se réaliser, la plus éclatante mission est réservée au plus grand des héros. »

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du travail et du talent. » Louis Eeybaud, qui n'était certes pas un partisan de Fourier, a dit <^ cette occasion : oc Ne dût-on à Charles Fourier que cette définition simple et précise, il aurait encore la gloire d'avoir fourni le premier mot concluant pour l'organisation du travail industriel, car l'avenir, on peut l'espérer du moins, appartient à l'association. » Mais, comme le dit M. Fouillée, la vraie association est celle des libertés qui s'unissent pour accomplir leurs devoirs et protéger leurs droits, non celle des passions qui se rapprochent pour chercher en commun la jouissance.

Quoi qu'il en soit, ces doctrines ne devaient agir sur la société française qu'après 1830. Les travaux des économistes qui, à la différence des saint-simoniens et desfouriéristes, cherchent surtout à faire triompher les principes de la libre concurrence, les doctrines d'Adam Smith, plus compréhensives que celles de nos physiocrates, sont surtout répandues en France par Jean-Baptiste Say (1767-1832), qui perfectionne et éclaircit plusieurs parties du système de son illustre devancier. Il publia, en 1 803, son Traité d économie politique. On peut le considérer comme le chef de l'école économique moderne en France. Mais les principes qu'il défendait ne pouvaient trouver d'application au temps du blocus continental.

JuRiscoxsuLTES. — Aussi Ics hommes représentant le mieux la philosophie appliquée de ce temps sont-ils les législateurs, conseillers d'État ou tribuns qui ont préparé et discuté nos codes, Tronchet, Bigot de Préamexeu, Portalis, Benjamin Constant, et ceux qui en ont été les premiers commentateurs : Pigeau {Cours de procédure civile); Delvincotjrt (Insfitiifes du droit français, 1807); Toullier (Droit civil français suivant l'ordre du Code, 1811-20) ; Jacques Berryat Saint- Prix (Cours de législation, 1803-4; Cours de procédure, 1808-10); Merlin (de Douai), qui, malgré son triste rôle dans la Révolution, mérite, par la sagacité supérieure dont il fit preuve dans l'étude du droit, d'être appelé le nouveau Papinien, etc. Un tableau du mouvement intellectuel du temps serait très incomplet, si on n'y faisait pas une place aux jurisconsultes. Il n'y a pas de doute sur ce point. Mais il est bon de remarquer que quelques-uns même de ces noms manqueraient à l'histoire de la littérature. Toullier joint à la lucidité de Pothier, qu'il semble avoir pris pour modèle, un style précis, élégant, varié, chaleureux au besoin, qui le rapproche des grands jurisconsultes romains. Les discours préliminaires de Portalis sur le Code civil, les divers discours qu'il prononça au sujet du Concordat, nous semblent devoir être placés au premier rang des œuvres de ce siècle, même en ne les considérant que comme des ouvrages littéraires.

Littérature. — Si la philosophie était entravée dans son développement par un pouvoir ombrageux, cette gêne était bien plus nuisible encore à la littérature ; la littérature impériale s'est rarement élevée au-dessus du médiocre (1). La France peut sans doute s'enorgueillir de deux noms qui suffiraient à illustrer une génération. Mais Chateaubriand et M""* de Staël étaient les adversaires de Napoléon, et de plus se déta-

(I) Kapoléon s'intéressait cependant aux travaux de l'Académie française; il voulait qu'on achevât les travaux du Dictionnaire. Ces travaux avaient été brusquement interrompus par la Révolution, mais henrenscment l'abbé Morellet avait sauvé chez lui les archives, les titres et le manuscrit du Dictionnoire, qu'il conserva jusqu'en 1803.

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