‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 256 sur 389 · RAYNOUARD. — ARNAULT · texte numérisé non relu

RAYNOUARD. — ARNAULT

la louable préoccupation de faire passer dans la littérature française les beautés des théâtres étrangers, et, à ce point de vue, Joseph Chénier, défenseur des doctrines classiques et adversaire méprisant de Chateaubriand, se .rattache au mouvement nouveau. Après Alfieri, il fait un Philippe II, il écrit un Œdipe à Colonne, et un Œdipe roi en y conservant les chœurs. Il imite le Nathan le Sage de Lessing; son chef-d'œuwe est Tibère, tragédie sévère, sans amour, qui se soutiendrait peut-être mal à la scène, mais qui mérite de vivre par l'éloquence et la force du style.

Fig. 247. — La loge an théâtre.

Cependant, parmi les poètes tragiques de son temps, Chénier n'occupe pas la première place. Elle appartient à Ducis,

Qni de l'Eschyle anglais évoquait la grande ombre Et sut tremper de pleurs son vers tragique et sombre.

Ducis fit passer sur notre théâtre des imitations de Shakespeare, qui nous paraissent presque timides aujourd'hui et qui parurent des plus hardies aux contemporains. Il ne fit paraître aucune œu\Te dramatique nouvelle entre 1800 et 1815, mais publia, en 1814, des épîtres et poésies diverses. Il refusa d'entrer au Sénat et continua à mener une vie retirée et modeste, faisant estimer de tous en lui

L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.

On ne peut que partager les sentiments des contemporains, lorsqu'on lit ses lettres, publiées après sa mort par Campenon, quoique cet ami maladroit ait cru malheureusement devoir en adoucir les passages qui lui paraissaient trop naïfe ou trop négligés.

« La solitude, y lisait-on, est pour mon âme ce que les cheveux de Samson étaient pour sa force corporelle. Oui, mon ami, j'ai épousé le désert, comme le doge de Venise épousait la la mer Adriatique ; j'ai jeté mon anneau dans les forêts. » Et ailleurs : « Mon père était un homme rare et digne du temps des patriarches. C'est lui qui , par son sang et ses exemples, a transmis à mon âme ses principaux traits et ses maîtresses formes. Aussi, je remercie Dieu de m'avoir donné un tel père. Il n'y a pas de jour où je ne pense à lui, et, quand je ne suis pas trop mécontent de moi-même , il m'arrivç quelquefois de me dire : « Es-tu content, mon père? » Il me semble alors qu'un signe de sa vénérable tête me répond et me sert de prix. » De pareils passages ne valent-ils pas les plus beaux vers de l'auteur d'Abufar?

Après Ducis et Chénier nous pouvons citer Népomucène Lemerciee pour son Ayamemiwn, Arnal'lt pour Blanche et Montcassin ou les Vénitiens (1795). Le Tippo- Sahih, de JouY, mérite d'être rappelé, du moins à cause du sujet. Mais le plus grand succès tragique de ce temps fut obtenu par les Temjûwrs (1) de Eaynouard (1805). Napoléon aurait voulu que son règne vît paraître de belles tragédies. « La haute tragédie, disait-il un jour à Saint-Cloud, est l'école des grands hommes. C'est le devoir des souverains de l'encourager et de la répandre. La tragédie échauffe l'âme, élève le cœur, peut et doit créer des héros. Sous ce rapport, peut-être, la France doit à Corneille une partie de ses belles actions. Aussi, Messieurs, s'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait prince. » Mais le génie ne se décrète pas. Non seulement dans les tristes loisirs de Sainte-Hélène, mais au milieu même de son règne, il aimait à parler de théâtre, à discuter la composition, le style des pièces et le jeu des acteurs. Il avait dit à Gœthe, dans la conversation qu'il eut avec lui : « Je m'étonne qu'un homme comme vous n'aime pas les genres tranchés. » Cependant il trouvait qu'il y avait souvent un grand vide dans la tragédie française. « Aussi, disait-il, la tragédie sur notre théâtre, sauf quelques rares essais, est demeurée grecque et romaine. Ce vide, d'où vient-il ? de l'absence complète d'une pensée supérieure à l'action dramatique, ou, si vous aimez mieux, d'un ressort caché qui fasse tout mouvoir. Les anciens avaient la fatalité. Chez nous, au contraire, il y a une séparation complète entre le théâtre et la religion. II faut donc chercher ailleurs; à défaut de la religion, qu'on ait recours à la politique. Oui, dans le drame moderne la politique doit remplacer la fatalité. »

Cette esthétique théâtrale, il l'appliquait de la façon la plus curieuse aux pièces dont il s'occupait. Son jugement sur les Templiers en est un exemple caractéristique que nous allons résumer. <t Cette pièce, disait-il, m'a paru très froide parce que rien ne vient du cœur et n'y va. L'auteur, oubliant que le véritable objet d'une tragédie était d'émouvoir, s'est trop occupé d'avoir une opinion sur un fait qui sera toujoui-s enveloppé de ténèbres. L'entière innocence et l'entière perversité des Templiers est également incroyable. Le caractère de Philippe le Bel, prince insol^t, emporté dans toutes ses passions, absolu dans toutes ses volontés, implacable dans ses ressen-

(1) La dernière scène des Templiers a servi de modèle à Scribe, dans le dernier acte des Huguenots, dont Meyerbeer a tiré une de ses plus dramatiques inspirations. Rappelons que dans le même opéra la célèbre ecène de la bénédiction des poignards est imitée du Charles VI de Joseph Chénier.

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