LAGRANGE
choisit pour ministre de l'intérieur ; mais, comme le disait Napoléon à Sainte-Hélène, « géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer administrateur plus que médiocre ; dès son premier travail, nous reconnûmes que nous nous étions trompés ». Laplace ne saisissait aucune question sous son véritable point de vue ; il cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées problématiques et portait enfin l'esprit des infiniment petits jusque dans l'administration. Laplace eut la gloire de compléter et de perfectionner le système de Xewton ; il reprit, souvent sans les connaître, des théories oubliées et souvent même tournées en ridicule de Descartes.
Fig. 262.
Le i)iaiio.
Il montra que le principe de la gravitation universelle était bien la loi dos phénomènes cosmiques. «Préférez, disait-il, les méthodes générales ; attachez- vous à les présenter de la manière la plus simple, et vous verrez en même temps qu'elles sont presque toujoursles plus faciles. » Son Tmitède la mécanique céleste (5 vol. in-4", 1709-1825), (jui développe son Exposition du système du monde, publiée en 1796, ne s'adresse qu'à ceux qui sont familiarisés avec les plus hautes théories des mathématiques. Il n'en est pas de même de son Essai philosophique sur les pi-olaMUtés (1814), qui était une sorte de résumé de sa Théorie analytique des prohabilités dégagé de toute analyse mathématique. Les ouvrages de Laplace se distinguent, en dehors de l'éminent mérite scientifique, par la précision et l'élégance du style. On peut en juger par le passage suivant :
(( Presque toutes nos connaissances ne sont que probables, et, même en mathématique, les principaux moyens de parvenir à la vérité, l'induction et l'analogie, se fondent sur des probabilités. Dans l'ordre moral, on est heureux de voir que les meilleures
chances sont attachées à la pratique des principes éternels de la raison et de la conscience; qu'il y a par conséquent un grand avantage à suivre ces principes et de graves inconvénients à s'en écarter. Leurs chances, comme celles qui sont favorables aux loteries, finissent toujours par l'emporter au milieu des oscillations de l'inconnu et de ce qu'on appelle le hasard. »
La même union du génie scientifique et du talent littéraire, qui semble d'ailleurs de tradition en France, se montre dans Lagrange (1736-1816). Né à Turin, de parents français, il fondait, à vingt-deux ans, dans sa ville natale, une société scientifique qui devint, en 1784, l'Académie royale des sciences. Il fut pendant vingt et un ans (1766-1787) président de l'Académie des sciences de Berlin. Il avait attiré en France par Louis XVI. Napoléon disait de lai qu'il était la haute pyramide des sciences mathématiques. Il le fit, comme Laplace, sénateur, grand officier de la Légion d'honneur, comte de l'Empire. De tels honneurs ne pouvaient être mieux placés. Pour ne parler que de ses principales découvertes, il perfectionna le calcul différentiel par son calcul des variations ; il appliqua cette nouvelle théorie dans son œuvre capitale, la Mécanique anali/lique, où il créait une science nouvelle. La première édition de cet ouvrage est de 1787, la seconde, de 1811-1815. On admire aussi ses recherches sur les cordes vibrantes et sa démonstration de la variation périodique des axes du système solaire, qui lui assure un rang émiuent parmi les astronomes.
A coté de Lagrange et de Laplace, il faut citer Delambre, Méchaix et Jacques-Dominique Cassini. Cassini termina les travaux de la grande carte de France commencée par son père, et dont la première feuille fut présentée à l'Assemblée Constituante en 1789. Delambre et Méchain furent chargés de mesurer un arc de méridien : le premier, de Dunkerque à Rodez ; le second, de Rodez à Barcelone. Delambre termina son travail en 1798 ; Méchain mourut victime de la fièvi'e jaune, en 1805, à Castellon de la Plana (1). Cette mort ne découragea pas les savants. Biot et François Arago poursuivirent son œuvre à travera les Baléai-es. Mais leurs travaux furent inten-ompus par la guerre d'Espagne. Ils eurent grand'peine à échapper à la fureur des Espagnols, qui s'attaquaient à tous les Français. François Arago même, en fuyant l'Espagne, fut pris par les Barbaresques et obligé de servir d'interprète sur un bateau pirate. Il ne put rentrer en France qu'en 1809, où il fut, l'année même, nommé membre de l'Institut, à vingt-trois ans. Vers le même temps, un autre grand travail de géographie astronomique avait été accompli, la réunion trigonométrique des observatoires de Paris et de Greenwich (1805). Ce travail fut confié aux astronomes Méchain et Cassini, auxquels on adjoignit le géomètre Legendre.
Legendre, que l'on connaît surtout par ses Éléments de (jéométrie qui sont restés classiques, pénétrait dans les théories les plus profondes de la géométrie et de
(1) Pnrmi les collaborateurs de Delambre etdeLaplace, Userait Injuste d'oublier Sedillot (1777-1832), qui, au sortir de l'Ecole polytechnique, se livra avec le plus grand succès à l'étude des langues de l'Orient, et fut & la fois professeur à l'École des langues orientales et astronome du Bureau des longitudes. Il rendit de grands services eu traduisant les ouvrages de divers astronomes arabes.