CHAPITRE DIXIÈME
LE BLOCUS GOxNTINENTAL ET L'INDUSTRIE FRANÇAISE.
PRINCIPES DE LA LIGUE DES NEUTRES. — TYRANNIE MARITIME DE l' ANGLE- TERRE. — POLITIQUE ÉCONOMIQUE ET DOUANIÈRE DE NAPOLÉON. — DÉCRET DE BERLIN. — DÉCRET DE MILAN. — INDUSTRIES CHIMIQUES ET MANUFACTU- RIÈRES.
E blocus continental a été, on peut le dire, le fait dominant de la politique de Napoléon à partir de 1806. Depuis l'échec de l'entreprise de Boulogne et depuis Trafalgar. Napoléon, voyant qu'il ne pouvait de longtemps frapper directement son ennemi « viager », l'Angleterre, voulut l'atteindre par une guerre d'un nouveau genre. La France défendait les principes de la liberté des mers et des droits des neutres, que le gouvernement anglais ne voulait pas reconnaître. On avait pu espérer que les violences de l'Angleterre allaient enfin réunir les peuples du continent contre elle. La convention maritime de Saint-Pétersbourg (17 juin 1801) affirmait de nouveau, comme base du droit international maritime, les principes de la déclaration de neutralité de 1781, principes qui, au grand honneur de notre pays, avaient été empruntés au règlement français de 1778 :
1" Les vaisseaux neutres pourront naviguer librement sur les côtes des nations en o-uerre. — 2° Les effets ou marchandises appartenant aux sujets des puissances en guen« seront libres sur les vaisseaux neutres, à l'exception des marchandises de contrebande de guerre. C'est ce que l'on résume par la formule : Le pavillon couvre la marchandise. — 3° La contrebande de guerre ne comprend que les armes et les munitions. Il était nécessaire de s'expliquer très nettement sur ce point. Car l'Angleterre, tout en ayant l'air d'accepter le principe, s'arrangeait de manière à le rendre inapplicable en entendant par contrebande de guerre tout ce qui peut être utile même indirectement aux belligérants, par exemple les grains qui contribuent à l'approvisionnement des places assiégées, les bois, les chanvres, les fers qui peuvent servir à construire des vaisseaux, etc. — 4° Aucun bâtiment convoyé, c'est-à-dire accompagné d'un vaisseau de gueiTe, ne peut être visité. — 5° Un port ne sera considéré comme en état de blocus que lorsque les vaisseaux qui l'attaquent seront suffisamment proches pour qu'il y ait un danger évident à passer outre. C'est ce qu'on exprime plus brièvement par ces mots : Le blocus, pour être obligatoire, doit être effectif. C'est surtout sur ce point que l'Angleterre tenait à maintenir ses prétentions ; elle allait jusqu'à vouloir faire prévaloir cette théorie, que, pour qu'un blocus fût obligatoire pour les neutres, c'était assez qu'il fût déclaré par un acte de l'Amirauté.
Le bombardement de Copenhague et l'abandon du Danemark par ses alliés de la ligue avaient montré que les neutres n'étaient ni assez forts ni assez résolument unis pour défendre leurs droits. Aussi, dès la rupture de la paix d'Amiens, Napoléon songea-t-il à faire triompher leur cause sans eux et bientôt malgré eux. Il ne ménagea pour cela ni leurs droits ni leurs biens, ni même leur indépendance; la seule excuse d'une telle conduite, c'est que la cause qu'il défendait était celle de la liberté des mers.
Il serait curieux de suivre les progrès des idées de Napoléon sur le commerce, de les voir s'exagérer de plus en plus, le pousser à lancer le décret de Berlin, à l'aggraver par celui de Milan, enfin à faire la guerre à toute l'Europe pour l'exécution de ces deux décrets. Nous nous contenterons de rappeler le décret du 4 mars 1806.
Mais avant même qu'il n'y eût aucune loi générale sur ces matières. Napoléon cherchait à développer l'usage des produits français, en agissant sur la mode. On l'entendit plus d'une fois s'élever contre l'absence d'esprit national chez les femmes. Si elles en avaient, elles renonceraient à porter des mousselines de Suisse ou d'Angleterre, et elles ne se vêtiraient que de soieries de Lyon et des linons de Cambrai, et il rappelait, à cette occasion, quelle grâce donnaient ces linons aux jeunes filles qu'il avait connues