PRINCIPES DES NEUTRES. — TYRANNIE DE L'ANGLETERRE
lorsqu'il était lieutenant. Lorsqu'il n'était encore que Consul, il décida que toutes les dames qui venaient aux Tuileries n'y seraient admises que si elles portaient des tissus français; M'"" Bonaparte, qui avait une grande quantité d'étoffes de l'Inde, brodées d'or et d'argent, les fit donner à M"' Duchesnois, la célèbre tragédienne, dont elle protégeait les débuts. Outre les célèbres décrets dont nous allons parler, Napoléon, on le voit, ne reculait pas devant de petits moyens q ui ne manquaient pas d'efficacité. On raconte qu'un jour, à Saint-Cloud, au moment de l'apogée de la puissance impériale, il reçut la visite du maire de Lyon. Une fête avait été donnée dans le parc, où toutes les dames de la cour se trouvaient en grande toilette. On revenait vers le palais, lorsque la pluie commença à tomb3r. « Mons leur le maire, dit l'Empereur à demi- voix, vous allez voir comment je vais faire gagn er vos manufactures. » Arrivé au palais, il se plaça devant la porte et, continuant la conversation commencée dans le parc, s'y arrêta sans qu'on osât le déranger. Il n'y resta que quelques instants; mais c'était assez pour que les robes de soie fussent mouillées, et dussent être remplacées. Il aurait été à désirer que Napoléon n'eût jamais employé pour protéger l'industrie nationale de moyens plus tyranniques.
Les mesures de prohibition, on le voit, étaient inspirées à Napoléon par sa haine contre l'Angleterre, mais il s'y mêlait aussi le désir de faire prospérer l'industrie française. Les idées de Napoléon sur ce point, idées qu'il poussait à l'extrême, n'étaient pas nouvelles chez les hommes de la Révolution. Lorsque François de Neuf château prononça, en 1798, le discours d'ouverture de la première Exposition des produits de l'industrie que l'on ait vue en Europe, il ne manqua pas de signaler la liberté commerciale comme une conquête de la Révolution, et l'institution qu'il inaugurait et dont il avait eu la première idée comme un des instruments de la liberté commerciale : « La liberté, dit-il, appelle les arts utiles en allumant le flambeau d'une émulation inconnue sous le despotisme, et nous offre ainsi les moyens de surpasser nos rivaux et de vaincre nos ennemis. » On a remarqué ces deux mots « vaincre nos ennemis ». Combien on est loin des expositions internationales! En 1798 une exposition elle-même est représentée comme une arme de guerre! La mesure extrême du blocus fut un acte de représailles. C'était l'Angleterre qui l'avait provoqué par ses prétentions, qui dataient du dix-huitième siècle, contre la liberté des mers, et par des actes plus récents. En 1794, un statut de Georges III déclarait qu'il y avait crime de haute trahison à commercer avec la France.
Le 21 octobre 1806, le cabinet de Londres, confirmant et étendant les décrets de 1803, de 1804 et de 1805, interdisait aux neutres tout commerce de Brest aux bouches de l'Elbe, et déclarait ainsi la France en état de blocus, blocus purement fictif, puisque l'Angleterre, ni même aucune puissance, n'aurait eu assez de vaisseaux pour garder une pareille étendue de côtes; blocus sur le papier, aussi facile à décréter que difficile à faire respecter.
Un mois après Napoléon était à Berlin, au faîte de sa puissance et de sa gloire. Mais il n'oubliait pas que c'était l'Angleterre qu'il poursuivait à travers toutes ses victoires. Il avait déjà dit : « Je vais reconquérir les colonies par la terre ; si les Anglais veulent fermer l'Océan, je veux leur fermer la mer par la terre. » Après léna, il crut le moment venu de réaliser son projet de « dominer la mer par la terre », d'organiser ce blocus continental, dont l'idée s'était déjà présentée à lui dans toute son étendue dès le temps du Consulat, et, retournant contre l'Angleterre, comme il l'avait dit alors au Conseil d'Etat, l'Acte de navigation de Cromwell, il promulgua à Berlin même le célèbre décret du 21 novembre 1806 :
« Considérant que l'Angleterre n'admet pas le droit des gens suivi universellement par tous les peuples policés... ; qu'elle déclare bloquées des places devant lesquelles elle n'a pas même un seul bâtiment de guerre, quoiqu'une place ne soit bloquée que quand elle est tellement investie qu'on ne puisse tenter d'en approcher sans un danger imminent; qu'elle déclare même en état de blocus des lieux que toutes ses forces réunies seraient incapables de bloquer, des côtes entières et tout un empire ; que cet abus monstrueux du droit des gens n'a d'autre but que d'empêcher les communications entre les peuples, et d'élever le commerce et l'industrie de l'Angleterre sur la ruine de l'industrie et du commerce du continent ; que, tel étant le but évident de l'Angleterre, quiconque fait sur le continent le commerce d.es marchandises anglaises favorise par là ses desseins et s'en rend complice ; que cette conduite de l'Angleterre, digne en tout des premiers âges de la barbarie, a profité à cette puissance au détriment de toutes les autres ; qu'il est de droit naturel d'opposer à l'ennemi les aimes dont il se sert et de le combattre de la même manière qu'il combat, lorsqu'il méconnaît toutes les idées de justice et tous les sentiments libéraux, lésultat de la civilisation parmi les hommes.
« Nous avons résolu d'appliquer à l'Angleterre les usages qu'elle a consacrés dans sa législation maritime...
« Nous avons en conséquence décrété et décrétons ce qui suit :
« Art. 1". Les Iles-Britanniques sont déclarées en état de blocus.