‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 308 sur 389 · L'INCENDIE · texte numérisé non relu

L'INCENDIE

Barclay déclara que, « quand il s'agissait de la Russie et de l'Europe, Moscou n'était qu'une ville comme une autre ». Mais Benningsen, Ermolow, Ostermann et d'autres voulaient encore combattre. Kutusof écouta tous les avis et dit : « Ici, ma tête, qu'elle soit bonne ou mauvaise, ne doit s'aider que d'elle-même », et il ordonna de battre en retraite . Il alla se placer sur la route de Riazan, afin de fermer aux Français les provinces les plus fertiles. Avant de partir, Eostopchine fit massacrer Verechtchaghine, accusé d'avoir répandu des proclamations de Napoléon. Il ouvrit les prisons, distribua au peuple les fusils de l'arsenal, et ordonna de mettre le feu aux magasins

^plosiou du Kremlin. Dessin

d'eau-de-vie et aux barques chargées d'alcool en ayant soin de faire préalablement enlever les pompes ; les prisonniers se répandirent dans les rues et dans les maisons pour préparer l'incendie.

Le 14 septembre, l'avant-garde arriva au haut du mont de Salut ; de là, elle découvrait la ville sainte ; les 295 églises de Moscou avec leurs terrasses, leurs coupoles, leurs clocR^rs garnis de flèches et de globes d'or, les 1.500 palais aux toits de fer poli et coloré, et surtout le Kremlin, étincelaient au soleil, éblouissaient les yeux. L'armée, hâtant sa marche, accourut, et, battant des mains, cria : « Moscou! Moscou! » comme les Dix Mille sur le mont Téchés crièrent : «La mer!

la mer! » Napoléon ne put retenir une exclamation de bonheur : « La voilà donc enfin, cette ville fameuse! » dit-il, puis : « Il était temps! »

Miloradowitch envoya dire qu'il mettrait le feu à la ville, si on ne lui donnait pas le temps de l'évacuer ; on accorda tout, et les deux armées se mêlèrent. Murât s'était, en effet, avancé à travers les faubourgs ; les Cosaques l'entouraient, le reconnaissaient et lui témoignaient leur admiration. Murât prit les montres de ses officiers et les donna aux Cosaques; l'un d'eux l'appela son hetman; Murât crut les avoir gagnés. Napoléon ne pouvait croire à l'évacuation de Moscou ; il envoya Daru chercher les boïards; mais, le soir, il n'eut plus de doute et se contenta de dire : « Ah ! les Russes ne savent pas encore l'effet que produira sur eux la prise de leur capitale. » L'armée envahit Moscou au chant de la Marseillaise et, dans son insouciance, laissa échapper plusieurs milliers d'ennemis qui rejoignaient Kutusof. L'Empereur, entré avec la nuit dans Moscou, en confia le gouvernement à Mortier, et envoya au Czar des propositions de paix par l'entremise d'un officier russe qu'on trouva dans un hôpital.

Des Français et un Russe avaient dénoncé les préparatifs de l'incendie ; soudain, à deux heures du matin, le feu éclata dans le quartier marchand. Le jour venu, Mortier s'en rendit maître, et Napoléon entra dans le Kremlin. Mais, au milieu de la nuit du 15 au 16, une fusée donna le signal ; on mit le feu à la Bourse. Bientôt une clarté extraordinaire remplit la ville, l'ouest et le nord de Moscou sont en flammes, les palais illuminés de reflets sinistres s'écroulent.

Déjà, poussées par le vent, les flammèches volent jusque sur les toits du Kremlin ; trois fois les flammes qui convergent vers la citadelle sont chassées par le vent d'ouest, trois fois le vent du nord les ramène. Napoléon est en danger ; le Kremlin renferme un magasin de poudre, et un parc d'artillerie est établi sous ses fenêtres. La garde a repris les armes. Napoléon se réveille à la lueur du jour et des flammes ; déjà les vitres de ses fenêtres sont brûlantes ; on l'entend s'écrier : « Quel effroyable spectacle ! Tant de palais ! Quelle résolution extraordinaire ! Quels hommes ! Ce sont des Scythes. » « En vain des balayeurs, placés sur les toits, repoussent les flocons de feu qui y pieuvent ; l'incendie redouble. Murât, le prince Eugène, Berthier supplient à genoux l'Empereur de sortir, il refuse. Tout à coup retentit un cri terrible : « Le feu est au Krem- « lin ! » L'Empereur se retire enfin avec sa garde par une petite poterne qui donne sur la Moskova : il est forcé de passer dans nue rue étroite et tortueuse, au travers du pétillement des brasiers, au bruit du craquement des voûtes, de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer ardents qui croulent autour de lui, sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu. » (Séguh.) Au milieu de ces flammes, il est obligé de dépasser un convoi de poudre ; enfin, il arrive au

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